La petite urgence #1: L’habit de l’urgentologue ne fait pas le moine

J’étais arrivé à l’urgence à midi pile. Il faisait un soleil radieux. Mais à quelques coins de rue, une ambulance hurlait de toutes ses sirènes, sans doute pour se frayer un passage. Un infarctus, peut-être.

J’entendais maintenant le vrombissement d’un moteur poussé au maximum. Un arrêt cardiaque?

Quelques instants plus tard, la boite jaune est apparue au coin de la rue, puis a viré sec à l’intersection, les voitures s’immobilisant.

Négociant le dernier virage, elle a ensuite grimpé la rampe, prenant quelques secondes pour se placer à reculons devant la porte coulissante, où j’attendais.

J’ai alors ouvert la porte arrière d’un geste sec. Le patient, allongé sur la civière face à moi, était un peu essoufflé, mais conscient. Il me fit même un signe de la tête. J’étais rassuré.

Par contre, sa femme, à ses côtés, encore sous le coup de l’émotion ou bien secouée par une chevauchée endiablée, me fixait d’un air ahuri. Je n’en tins pas compte en m’adressant au patient.

« Bonjour, ça va?
– Moyen, comme on dit… »

Il était tout de même pâle. Je me suis tourné vers les paramédics.

« Salut. C’est quoi?
– Homme de 54 ans, arythmie rapide, pression artérielle basse, il a failli perdre connaissance.
– Combien la pression?
– Dernière à 90/48
– Pas d’infarctus?
– Non, tenez, l’électro. »

Un flutter auriculaire. Effectivement, aucun infarctus.

« OK… Avez-vous mal dans la poitrine?
– Non, ça va… Juste… Une sorte de pression.
– On va s’occuper de vous. »

Pendant que les paramédics rebranchaient l’oxygène, attelaient le moniteur cardiaque à la civière et s’apprêtaient à descendre le patient du véhicule pour le pousser vers la salle de choc, je rentrai rapidement dans l’urgence.

Mon collègue était au poste à la majeure, mais déjà aux prises avec deux autres patients instables. Comme il devait descendre dans dix minutes pour présenter nos cas d’urgence à l’auditorium, je lui offris de prendre la relève pour la prochaine heure et de m’occuper entre autres de l’ambulance. Il a fait « oui » de la tête.

Entretemps, les paramédics avaient roulé mon patient vers la salle de choc, tandis que sa femme, encore effarée, les suivait en courant.

On voit souvent cet air chez ceux qui ne mettent pas souvent les pieds dans une urgence.

Peu importe. Je retournerais la rassurer dans deux minutes, mais il fallait d’abord s’occuper du mari.

Je lui ai dit de s’asseoir dans la salle d’attente et j’entrai à la suite du patient derrière les portes coulissantes qui se refermèrent derrière moi.

Le patient transféré sur la civière de choc, l’équipe s’affairait déjà autour de lui, tandis que je recueillais d’autres informations utiles auprès des paramédics.

Le patient, qui n’avait jamais été malade, avait senti son cœur s’emballer une heure plutôt, frôlant ensuite la perte de conscience. Il ne prenait aucun médicament et n’avait jamais été malade.

Une minute plus tard, le soluté était installé et le patient, rebranché au moniteur cardiaque principal. L’appareil à pression automatisé nous rassurait en affichant une pression à 130/60, mais le cœur était toujours à 160.

Je pris un stéthoscope qui trainait là, auscultai mon patient, complétai brièvement l’examen, posai quelques questions et fit préparer l’antiarythmique approprié.

Je suis ensuite sorti quelques instants de la salle de choc. J’ai alors recroisé le regard inquisiteur de la femme.

« Est-ce que je peux venir le voir?
– Bien sûr. Venez avec moi, mais juste une minute.
– Qu’est-ce qu’il a?
– Une arythmie, ce sera vite réglé. »

La femme hésitait à me suivre.

« Vous préférez attendre?
– Non… Mais vous, vous êtes qui?
– Excusez-moi, je suis le docteur Vadeboncoeur. »

Elle ne semblait pas rassurée, mais entra néanmoins à ma suite dans la salle de choc et se rendit jusqu’à son mari.

L’antiarythmique était prêt. Après quelques instants, je demandai à la dame de retourner dans la salle d’attente le temps du traitement. Elle paraissait encore très inquiète.

« Tout va bien se passer. »

Elle est sortie en chancelant.

J’attirai le regard de l’infirmière qui installait la perfusion d’antiarythmique et lui demandai, la prenant un peu à part :

« Me semble qu’elle me regardait bizarre.
– Il serait peut-être temps que t’enlèves ton casque puis tes gants de vélo, tu penses pas?
– Ah. »

Je sortis d’un pas rapide, m’éloignant au rythme du claquement sonore de mes souliers de vélo.

« Je reviens tout de suite. Avertissez-moi si la pression baisse! »

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