L’homme qui ramassait des cailloux

Pendant 40 ans, un apiculteur passionné de minéraux a patiemment recueilli les plus beaux spécimens de roches qu’il trouvait au mont Saint-Hilaire. Sa collection, qui vaut aujourd’hui 4,5 millions de dollars, est considérée comme un trésor national.

Photo : Sylvie Li

Gilles Haineault, un apiculteur de la Montérégie, a un jour attrapé la piqûre pour un étrange passe-temps : ramasser des roches. Mais pas n’importe quelles roches. Celles du mont Saint-Hilaire. Des milliers et des milliers. Grandes et petites. Colorées et grises. Des cailloux qui valent aujourd’hui 4,5 millions de dollars, et dont le Musée canadien de la nature vient de faire l’acquisition. 

C’est son cousin, membre d’un club de minéralogie montréalais, qui dans les années 1980 a invité Gilles Haineault à se joindre à lui pour une des expéditions auxquelles il se livrait toutes les fins de semaine dans des carrières. Quelque chose a séduit l’apiculteur dans la recherche méthodique de roches étranges et veinées. Son épouse, Liliane, aujourd’hui décédée, était également de la partie, et ils ont commencé à sillonner les points chauds géologiques de tout le Québec. « Si j’ai amassé une collection aussi imposante, c’est parce que j’ai gardé presque tout ce que j’ai trouvé depuis le début », dit le Montérégien. 

En 40 ans, Gilles Haineault a amassé quelque 16 000 morceaux de roches. Mais c’est dans une carrière située à quelques minutes seulement de son rucher de Saint-Mathieu-de-Belœil, à une trentaine de kilomètres au sud de Montréal, qu’il a trouvé de l’or, pour ainsi dire. Reconnu pour son extraordinaire richesse géologique, le mont Saint-Hilaire abrite en effet 430 espèces de minéraux, ce qui en fait le site le plus diversifié sur le plan minéralogique au Canada — seuls quelques sites ailleurs dans le monde offrent une diversité comparable. « Nous disposons à Saint-Hilaire d’une série de minéraux très étranges et très divers parce que la chimie y est très étrange et très diverse », explique Paula Piilonen, chercheuse au Musée canadien de la nature, à Ottawa, et présidente de l’Association minéralogique du Canada. 

À l’automne 2020, le Musée a acquis quelque 8 000 des plus beaux spécimens que Gilles Haineault a recueillis au mont Saint-Hilaire — des structures de cristaux vert et violet fluorescents qui tiennent dans la paume de la main aux cristallisations rares, à la géométrie complexe, que l’on ne peut observer qu’au microscope.

Photo : Gilles Haineault / Musée canadien de la nature

Soixante-six des minéraux qu’on avait déjà trouvés au mont Saint-Hilaire étaient de nouvelles découvertes, ce qui signifie que leurs structures chimiques uniques n’avaient jamais été rencontrées ailleurs. Certains sont magnifiques : la carletonite (nommée en l’honneur de l’Université Carleton), par exemple, présente des formations cristallines rectangulaires, presque cubiques, d’un bleu royal éclatant. La collection de Gilles Haineault devrait révéler d’autres nouveaux types de minéraux.

L’acquisition par un grand musée canadien de cette collection — présentée comme un « trésor national » — est l’aboutissement d’une combinaison d’heureux hasards et de curiosité humaine.

***

La première étude sérieuse de la région du mont Saint-Hilaire a été menée en 1912 par un scientifique de la Commission géologique du Canada. Mais la richesse du site serait sans doute demeurée inexplorée si une entreprise n’avait pas commencé à faire sauter la roche de cette colline pour l’utiliser dans les travaux routiers, la construction et la fabrication de bardeaux de toiture.

Les caractéristiques rares de ce sol seraient également restées inconnues sans un petit groupe d’amateurs et de professionnels, qui ont consacré un grand nombre d’heures à le fouiller — un travail exténuant et non rémunéré. Certains, comme Gilles Haineault, ont passé dans cette carrière la quasi-totalité de leur temps libre pendant des décennies, casque de protection vissé sur la tête et bottes à embout d’acier aux pieds. Tout cela pour le plaisir de trouver de minuscules spécimens de minéraux. Et pour décrocher peut-être le Saint-Graal : voir un caillou nommé en son honneur, comme la haineaultite, un minéral jaune pâle, dont les cristaux prismatiques ne mesurent que six millimètres de long.

« Trouver un nouveau minéral dans l’espoir qu’un jour on lui donne votre nom fait la fierté de tout collectionneur, dit le principal intéressé. C’est très important : je vais être dans le dictionnaire ! »

À gauche, puis de haute en bas : Une rosette de catapléite reposant sur une matrice composée notamment de cristaux blancs de natrolite ; une sphalérite (verte) avec albite (blanche à rosé clair) et ægyrine (noire) ; un très beau spécimen de sérandite, minéral phare du mont Saint-Hilaire (Photos : Gilles Haineault / Musée canadien de la nature).

Au fil des ans, Gilles Haineault est devenu un visiteur si assidu que la Carrière Mont St-Hilaire (anciennement Carrière Poudrette) lui a accordé une permission spéciale pour passer au peigne fin les amas de roche dynamitée. Il arrivait parfois qu’il ne trouve rien d’intéressant pendant des mois. Cela dépendait de l’endroit où les ouvriers dynamitaient, et s’ils avaient eu le temps ou non de commencer à charger la roche dans des camions. « Je ne pouvais pas toujours être là au bon moment. Mais comme j’y suis allé très souvent, j’ai eu la chance de faire de nombreuses découvertes », dit-il, à la faveur d’une pause de son occupation principale en ce début d’automne : couper du bois pour chauffer sa maison de campagne. 

Collectionner les roches est l’un des passe-temps les plus encombrants qui soient. Des sous-sols d’amateurs débordant de « découvertes », Paula Piilonen en a vu ! « J’ai été chez pas mal de gens qui empilent dans leur sous-sol la moitié d’une carrière sous forme de roches rangées dans des boîtes et des bacs. Il y a des collectionneurs comme les Horvath, à Hudson, dont le jardin est un gros tas de pierres de Saint-Hilaire. »

La cueillette n’a pas été aussi riche ces dernières années au mont, en partie à cause du type de roche qu’extrait l’entreprise. Et aussi parce qu’il est impossible d’empiéter sur l’autre merveille qu’abrite cette montagne de 414 m : la Réserve naturelle Gault, propriété de l’Université McGill et incluse en 1978 par l’UNESCO dans son Réseau mondial des réserves de biosphère — une première au Canada.

Pour le plaisir des autres collectionneurs, Gilles Haineault sème parfois sur le sol de la carrière une partie de sa propre collection de roches du mont Saint-Hilaire — des spécimens moins intéressants pour une collection de musée, souligne Paula Piilonen. 

Il n’y a rien de high-tech dans le processus de collecte. « En gros, on grimpe sur les tas de pierres et on les ouvre à coups de marteau », explique Paula Piilonen, dont la thèse de doctorat portait sur les minéraux de cette colline montérégienne. « Quand on semble tenir quelque chose, on travaille délicatement autour. Parfois, on a la chance de tomber sur une géode, c’est-à-dire un espace vide dans lequel les minéraux se sont frayé un chemin et ont formé des cristaux. »

Le mont Saint-Hilaire fascine les chercheurs parce qu’il est formé de ce qu’on appelle une intrusion alcaline. La roche y est faite d’une sorte inhabituelle de magma qui accueille un large éventail d’éléments, y compris des terres rares, qui viennent combler les trous de sa structure. Lorsque le magma refroidit et devient solide, diverses molécules fusionnent pour tenter de se stabiliser, formant des structures chimiques uniques qui se répliquent de manière identique pour créer des cristaux.

Découvrir une géode dans un tas de pierres revient à trouver une aiguille dans une botte de foin. Gilles Haineault disposait d’une bonne avance en raison de sa longue fréquentation de la carrière et de son obsession pour ses offrandes.

Photo : Sylvie Li

Paula Piilonen a appris vers 2013 qu’il cherchait un lieu permanent pour abriter sa collection. Il souhaitait qu’elle reste au Canada, de préférence au Québec. Par bonheur, le centre de recherche du Musée canadien de la nature se trouve à Gatineau. Après sept ans de planification, de négociations et de collecte de fonds, la vente s’est concrétisée grâce à un nouveau mécanisme de financement philanthropique, la Fondation Nature, et à un don de Gilles Haineault : sur les 4,5 millions de dollars que vaut sa collection, il a donné des spécimens d’une valeur de 1 million.

Aujourd’hui, ses meilleurs spécimens sont conservés avec 52 000 autres appartenant au Musée. Un petit nombre de ses plus belles cristallisations, avec des cristaux roses, orange, bleus et verts, seront exposées de l’autre côté de la rivière, à Ottawa.

***

L’acquisition de minéraux est une aubaine pour la recherche et nous rappelle à quel point la « science citoyenne » et la curiosité des gens pour leur propre jardin jouent un rôle crucial dans notre compréhension du monde naturel, déclare Meg Beckel, présidente et directrice générale du Musée canadien de la nature. « Heureusement, les gens curieux aiment partager. »

En outre, les minéraux ne sont pas seulement jolis à regarder, que ce soit à l’œil nu ou au microscope. Leur analyse débouche sur une myriade d’applications technologiques, y compris dans le domaine des lasers et de l’optique. Il en va de même pour les éléments rares extraits des gisements minéraux, essentiels à la fabrication des téléphones portables. Au Musée, une « Galerie de la Terre » rénovée vous expliquera comment les minéraux se retrouvent dans votre vie quotidienne, comme sur votre brosse à dents, note Meg Beckel.

Gilles Haineault espère de son côté que les chercheurs découvriront encore plus de potentiel inexploité. « Peut-être qu’un jour, nous trouverons un traitement contre un virus en utilisant un minéral, dit-il. On ne sait jamais. »

(La version originale de cet article a été publiée dans Maclean’s.)

Les commentaires sont fermés.