L’île aux trésors

Au cœur du canal de Panamá, la petite île Barro Colorado offre un concentré de biodiversité qui attire des chercheurs du monde entier. Et des touristes en quête d’escapades inattendues.

Photo : Smithsonian Tropical Research Institute

Comme excursion de vacances dans le Sud, c’est du haut calibre : une journée dans le plus important centre de recherche sur la forêt tropicale au monde! Même si elle est soigneusement protégée, l’île Barro Colorado, située dans le lac de Gatún, au beau milieu du canal de Panamá, accueille chaque jour des tou­ristes pour une expérience à la fois gri­sante, sécuritaire et abordable. Il suffit d’avoir plus de 10 ans et d’accepter d’être encadré pour y vivre toute une gamme d’émotions, qui n’ont rien à envier à celles que pro­curent Disney World et autres parcs d’attractions. Souvenirs garantis !

Depuis 1946, sous la houlette de la prestigieuse Smithsonian Institution, qui gère 19 musées et 6 centres de recherche aux États-Unis, des milliers de scientifiques se sont succédé à Barro Colorado (littéralement « boue colorée ») pour étudier sous toutes ses coutures cette colline couverte de forêt vierge, devenue une île quand la région a été submergée lors de la construction du canal, en 1914. C’est ici, en bonne partie, que l’on a découvert le rôle de poumon de la terre que jouent les forêts tropicales et l’incroyable biodiversité qui s’y cache.

Notre aventure débute à Gamboa, village endormi au bord du canal, à une quarantaine de kilomètres de Panamá, la capitale. Les seuls autres touristes en vue sont des ornithologues venus pour la célèbre Pipeline Road. Cette route de terre détient un record du monde : en 1985, on y a observé 385 espèces d’oiseaux en 24 heures, soit à peu près autant que durant une année dans tout le Québec.

La Smithsonian Institution n’admet que 20 visiteurs par jour à Barro Colorado, qu’elle amène par son propre bateau de ravitaillement. À 7 h 15 tapantes, nous quittons le quai de Gamboa pour un premier « tour de manège » : pendant près d’une heure, nous nous faufilons entre quelques-uns des 14 000 navires qui emprun­tent le canal chaque année. Pétro­liers, vraquiers, porte-conteneurs de tous âges et de toutes provenances se suivent à la queue leu leu. On se sent tout petit !

Sur l’île, à mi-chemin du Pacifique et de l’Atlantique, nous sommes accueillis par Melissa Cano, jeune Noire souriante, étudiante en biologie à l’Université de Panamá. Première étape, dans la salle de conférences du modeste bâtiment principal : un survol en diapositives et vidéos de l’histoire de l’île et des enjeux de la recherche. Plus de 2 500 articles savants ont été publiés sur l’écologie de Barro Colorado, ce qui en fait le bout de forêt tropicale le plus étudié de la planète. Un exemple ? Ici, depuis 1982, des chercheurs recensent tous les cinq ans la totalité des plantes présentes sur une parcelle de 50 hectares (environ 240 000 plantes appartenant à 303 espèces !). Grâce à ces mesures répétées, on comprend mieux l’impact des changements climatiques et des épisodes El Niño sur la croissance de la forêt.

Avant de sortir voir tout cela de plus près, nous devons parfaire notre tenue de combat : lotion insecticide, chaussures fermées, pantalon glissé dans les chaussettes et chevilles couvertes de large ruban adhésif pour éviter toute piqûre d’insecte ! À vrai dire, la plupart des visiteurs craignent surtout les serpents, même si les morsures sont rarissimes, y compris chez les chercheurs, pourtant beaucoup plus exposés. Sur l’île comme dans les environs, il n’y a ni paludisme ni fièvre jaune, deux maladies qui tuèrent des milliers de travail­leurs lors de la construction du canal, mais qui ont été éradiquées de la région à cette époque.

Nous voilà partis pour trois heures d’exploration dans la moiteur d’un des écosystèmes les plus riches de la planète. Sur seulement 1 500 hectares (deux fois la municipalité de Berthierville) vivent 93 espèces de mammifères ! Nous nous enfonçons dans un étroit sentier, parmi un enchevêtrement de végétaux qui sollicite tous nos sens. Les gros animaux sont bien cachés, mais impossible de manquer les processions des fourmis coupeuses de feuilles, le cri des singes hurleurs ou la puanteur des pécaris, ces cochons sauvages dont l’odeur persiste des heures après leur passage. Quelle expérience pour fiston que de planter son doigt dans une termitière, sous la surveil­lance de notre guide, Melissa, et de voir aussitôt des centaines d’insectes reboucher le trou en quelques minutes !

En cherchant les empreintes de la trentaine d’ocelots de l’île, une espèce de félin menacée, nous tombons nez à nez avec une adorable grenouille d’à peine deux centimètres qui a pris les couleurs des feuilles autour d’elle pour se camoufler. Dans la pénombre de la jungle, on se tord le cou pour essayer d’apercevoir la cime des énormes kapokiers, qui atteint 60 m de hauteur. Melissa nous fait toucher des fruits étranges, sentir des fleurs minuscules et nous explique les vertus de plantes médicinales… Le temps passe trop vite !

Après le dîner à la cafétéria, notre visite se termine par un tour des laboratoires. Environ 200 scientifiques du monde entier séjournent à Barro Colorado chaque année. « Pour un chercheur en foresterie, c’est un milieu fascinant ! » reconnaît Christian Messier, professeur à l’UQAM, qui a travaillé sur l’île à plusieurs reprises.

Alors que nous nous apprêtons à embarquer sur le bateau du retour, un crocodile glisse len­tement dans les eaux tranquilles de la baie, sous l’œil indiffé­rent d’un iguane en rut – il a pris une couleur orange vif -, perché sur le bout d’une branche. Un spectacle pas mal plus inoubliable qu’un feu d’artifice au-dessus du château de la Belle au bois dormant !

 

POUR S’Y RENDRE

Vol direct Montréal-Panamá avec Air Transat ou Sunwing.

Trajet de Panamá à Gamboa : en autocar (20 cents, durée d’une heure) ou en taxi (40 dollars, durée de 40 minutes).

Deux possibilités d’hébergement à Gamboa : Gamboa Rainforest Resort, luxueux hôtel avec formule tout compris (gamboaresort.com), ou Ivan’s Bed & Breakfast (gamboaecotours.com).

Aucun commerce dans le village. Réservation obligatoire auprès du Smithsonian Tropical Research Institute (stri.si.edu).

Coût pour la journée, en incluant le transport par bateau, le guide et le repas : 70 dollars (40 dollars pour les enfants).

Laisser un commentaire