L’Inde protège la planète

On l’imagine polluée. Elle l’est. Mais l’Inde se convertit peu à peu aux industries propres, qui lui permettent de tirer profit des crédits de carbone. Les contrats affluent de partout!

Photo : Sucheta Das / AP / PC

La route qui mène de Kota au village de Kaithun, dans le nord-ouest de l’Inde, ressemble à des milliers d’autres du sous-continent: encombrée, sale et en travaux. Slalomant entre bétail, motos et écoliers, un camion débordant de sacs de grains force à un écart le tracteur et ses 10 passagers arrivant en sens inverse. L’air est irrespirable. La poussière se mêle aux gaz d’échappement et à la fumée des feux de bois des bicoques environnantes, la puanteur des déchets qui jonchent le bas-côté concurrence les émanations des usines. Bienvenue dans la banlieue de Kota, capitale industrielle de l’État du Rajasthan!

C’est là, à la sortie de la ville, à côté d’une station-service rutilante, que Sanjay Sharma m’a donné rendez-vous pour me faire visiter sa briqueterie toute proche. Pas peu fier qu’une journaliste ait parcouru 11 300 km afin de venir observer le fruit de ses efforts, ce grand gaillard de 35 ans me décrit avec enthousiasme les maisonnettes de brique qui, espère-t-il, borderont bientôt la route. « Toute la région de Kota sera rouge des briques de Sanjay », dit-il, le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Pour l’instant, seuls les camions peints et décorés de guirlandes, les saris des femmes et les turbans des hommes apportent quelques touches de couleur dans la grisaille ambiante.

Grâce à un four plus performant, Sanjay Sharma s’apprête à quadrupler les bénéfices annuels de son entreprise, tout en réduisant de moitié ses rejets polluants. Mais ce qui rend son initiative si intéressante, c’est qu’elle fera de lui l’un des premiers entrepreneurs au monde à gagner de l’argent grâce au Mécanisme de développement propre du protocole de Kyoto, mieux connu sous son sigle MDP dans les négociations internationales sur le climat.

« Le Mécanisme de développement propre, c’est la carotte qui encourage les entreprises des pays pauvres à investir dans des technologies propres, même quand aucun bâton ne les y oblige », explique Arun Kumar, président de Technology and Action for Rural Advancement (TARA), une ONG de Delhi. C’est TARA qui a conseillé Sanjay Sharma, lui a fourni la technologie et l’a convaincu, comme 13 autres entrepreneurs, d’embarquer dans son projet de MDP.

Pendant 10 ans, Sanjay Sharma touchera chaque année environ 2 800 dollars canadiens pour les 500 tonnes de gaz à effet de serre (GES) que sa briqueterie n’enverra plus dans l’atmosphère. Un pactole dans cette région où le salaire moyen n’atteint pas deux dollars par jour!

Diplômé en génie mécanique, Sanjay Sharma voulait améliorer le sort de ses concitoyens tout en s’enrichissant. Il a donc acheté, pour 30 000 dollars, un four nouveau genre que les ingénieurs de TARA ont adapté d’un modèle chinois grâce à des fonds suisses et canadiens. Simple comme namaste (« bonjour », en hindi), robuste, mais drôlement efficace, l’appareil permettra à l’entrepreneur de diminuer les rejets atmosphériques, mais aussi de réduire du tiers ses achats de charbon, de brûler des déchets agricoles et d’intégrer aux briques davantage de cendres volantes – un résidu de la combustion du charbon produit en quantités astronomiques par les centrales thermiques du pays. Et grâce au Mécanisme de développement propre, il sera en mesure de rentabiliser plus vite son investissement.

Dans son bureau du sud de New Delhi, Arun Kumar, président de TARA, m’accueille d’une franche poignée de main plutôt qu’en joignant les mains sur sa poitrine, comme la plupart de ses compatriotes. Le geste, de même que son anglais impeccable, trahit les années qu’il a passées en Angleterre, en tant que spécialiste du nucléaire. Il y a cinq ans, il est revenu en Inde pour diriger cette ONG vouée à l’aide au développement technologique durable. TARA est l’un des premiers organismes en Inde à avoir enregistré un projet auprès du conseil exécutif du Mécanisme de développement propre, à Bonn, en Allemagne.

Le MDP est né des accords de Marrakech, en 2001. C’est le tour de passe-passe qui permet en quelque sorte aux pays riches de délocaliser leurs efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre dans les pays pauvres.

Grâce à lui, Alcan, Hydro-Québec ou la Ville de Montréal pourraient, si elles le voulaient, financer des initiatives de réduction des émissions dans des pays pauvres ayant ratifié le protocole, comme l’Inde. En retour, elles obtiendraient des « unités de réduction certifiée des émissions », des URCE (prononcez « ursé »), chacune correspondant à une tonne de gaz à effet de serre. Elles pourraient aussi acheter, directement ou par l’intermédiaire de courtiers, des URCE obtenues par des entreprises de pays pauvres, comme celle de Sanjay Sharma. L’intérêt? Comme les vêtements ou les logiciels, les activités de dépollution made in India sont moins coûteuses et remplissent tout aussi bien leur fonction.

« Si votre pays était plus strict sur les émissions de gaz à effet de serre, nous vendrions encore plus de crédits », me lance Arun Kumar sur le ton de la plaisanterie. Je reconnais bien là la fantastique capacité des Indiens de sourire des choses les plus graves. À chaque entrevue, on me transmettra le même message: le Canada, qui tergiverse au lieu de réduire radicalement ses émissions, directement ou par le Mécanisme de développement propre, est un bien mauvais citoyen du monde… Pour l’instant, les plus grandes acheteuses de crédits sur le marché mondial du carbone sont les quelque 13 000entreprises européennes que leurs gouvernements ont astreintes à des limites en fait d’émissions polluantes.

Les Indiens sont les champions incontestés du Mécanisme de développement propre. Au pays du yoga, on s’y entend en matière de flexibilité! L’Inde compte à elle seule 156 des 493 projets enregistrés dans le monde depuis la ratification du protocole de Kyoto, en février 2005, loin devant le Brésil (88 projets), le Mexique (73) et la Chine (37). Le plan de bataille indien a été lancé dès 2003, bien avant les autres (voir l’encadré « L’Inde avait un plan », p.47). « C’est le pays le plus avancé dans la compréhension du Mécanisme, celui où l’on trouve les meilleurs experts », affirme Tara Preston, directrice par intérim du Bureau canadien du Mécanisme pour un développement propre et de l’Application conjointe, au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international. Dans les bidonvilles sans fin de Bombay ou de Calcutta, on n’en reviendrait pas: l’Inde est le seul pays au monde auquel Point Carbon, leader mondial de l’analyse du marché du carbone, a accordé la cote de confiance A.

Les PME ont été les premières à entrer dans le jeu du Mécanisme de développement propre. Après trois ans de négociations et de paperasses, Arun Kumar, de TARA, a obtenu, début octobre 2006, l’aval du Conseil exécutif du MDP pour son projet. Son organisme peut désormais vendre au plus offrant 7 120 URCE par an – l’équivalent, rappelons-le, de 7 120 tonnes de gaz à effet de serre – pendant 10 ans, quantité qui correspond aux efforts des 14 entrepreneurs associés à son initiative.

Les premières unités ont été acquises par le Fonds carbone pour le développement communautaire, géré par la Banque mondiale. Prix payé: 8,50$ chacune. « Deux sociétés de courtage londoniennes nous ont déjà proposé 14$ la tonne pour les prochains crédits », dit Arun Kumar.

Le carbone accommodé à la sauce curry commence à rapporter. Et la recette séduit. Trois autres fours sont en construction dans la vallée de Katmandou, au Népal, dans le cadre d’une autre initiative de MDP. L’Indonésie, le Pakistan et l’Afghanistan s’y intéressent aussi.

Les fruits de la vente des URCE seront répartis ainsi: les deux tiers iront aux entrepreneurs, 17% à TARA, 8% à la Banque mondiale (qui a aidé l’ONG à mettre le projet sur pied) et 3% au suivi environnemental des usines. Les 6% restants serviront à améliorer les conditions de travail des employés des briqueteries, en leur payant une assurance maladie et en construisant des installations sanitaires décentes dans les usines. « En plus de diminuer la pollution, ces mesures aideront, on l’espère, à transformer en véritable emploi un petit boulot que les paysans font en marge de leurs travaux aux champs et à soulager la pauvreté », dit Arun Kumar. Ce ne sera pas du luxe, dans un pays où des milliers de personnes exercent encore le sordide métier de ramasseur d’excréments humains, une des principales sources de contamination de l’eau.

Aux initiatives des petits entrepreneurs, comme ceux réunis par TARA, s’ajoutent maintenant celles de la grande industrie, qui se met de la partie. Ainsi, Shree Cement, qui exploite la plus importante cimenterie du nord de l’Inde, fut l’une des premières grosses sociétés à miser sur le Mécanisme de développement propre. D’ici 2009, elle vendra au plus offrant près d’un million de tonnes de GES! (Voir « La recette de Shree Cement », p.50.) Et d’autres lui emboîtent le pas: cimenteries, usines pétrochimiques, aciéries, producteurs de pâtes et papiers, de textiles, industrie alimentaire, incinérateurs municipaux… Une quarantaine de nouveaux projets de toutes sortes sont en examen à Bonn. Même l’hôtel Sheraton de Calcutta a fait enregistrer un plan d’amélioration de son efficacité énergétique!

Reste que, pour l’instant, le MDP n’est qu’une bouffée d’air frais dans l’immense nuage de smog du ciel indien. En moyenne, chaque tonne de gaz à effet de serre rapporte autour de 12 dollars aux entreprises indiennes qui ont enregistré des projets. Pas de quoi compenser les investissements, ni apporter beaucoup de beurre sur les chapatis, ces galettes de blé que les paysans cuisent encore au feu de bois. Seuls les très gros pollueurs, comme certaines entreprises chimiques, font aujourd’hui des profits. Mais que les prix viennent à monter, et les entreprises indiennes gagneront gros! « Le Canada ferait bien de se dépêcher d’acheter nos URCE », me glisse en souriant Rakesh Bhargava, de Shree Cement.

Selon Ajay Mathur, qui dirige le tout nouveau Bureau de l’efficacité énergétique du gouvernement indien, « le MDP joue un rôle majeur en permettant aux entreprises de diminuer le risque financier quand elles veulent investir dans des procédés plus propres ». Ancien spécialiste du Mécanisme de développement propre pour la Banque mondiale à Washington, fondateur de Senergy Global, la plus grande société indienne sur le marché mondial du carbone, ce businessman reconverti en haut fonctionnaire incarne à lui seul le dynamisme du MDP à l’indienne.

« L’Inde a terriblement besoin d’accroître son efficacité énergétique et d’encourager les énergies renouvelables, car elle ne fournit pas assez d’électricité pour répondre à une demande en pleine explosion, qui va doubler d’ici 10 ans », explique-t-il. Les entreprises l’ont bien compris: 80% des initiatives MDP indiennes font appel à des énergies renouvelables. Éoliennes, petites centrales hydroélectriques ou à la biomasse, cogénération… Dans un pays qui mise largement sur les partenariats public-privé pour accroître sa sécurité énergétique, les mégawatts se vendent comme des chapatis. Il s’en vole aussi pas mal, à en juger par le nombre de fils qui pendouillent des lignes de courant partout où des gens vivent dans la rue…

Avec le Mécanisme de développement propre, les énergies renouvelables sont devenues une occasion de diversification intéressante pour bien des petits entrepreneurs. Pour Sharad Maheshwari, les choses sont allées très vite. Issu d’une famille d’agriculteurs qui a fait fortune dans le lait en poudre, cet homme d’affaires de Delhi s’est lancé l’an dernier dans la production d’électricité à partir de biomasse. Sa première usine a ouvert ses portes en novembre, près de la ville de Kotputli, à l’extrême est du Rajasthan, à une centaine de kilomètres de Delhi. Chaque jour, elle transforme en vapeur puis en électricité 240 tonnes de résidus de moutarde collectés dans les fermes environnantes.

« Avant, les paysans brûlaient ces déchets; maintenant, ils reçoivent un peu d’argent pour que des camions viennent les en débarrasser », dit Sharad Maheshwari, qui a déjà commencé la construction d’une deuxième centrale, près de Kota. Là comme à Shree Cement, le contraste entre la modernité de l’usine et l’archaïsme des environs saute aux yeux. Contre le mur d’enceinte, quelques familles d’intouchables ont bâti des abris de fortune et les enfants errent cul nu dans une crasse indescriptible. Au pied de la centrale, les ouvriers charrient des matériaux dans des carrioles de bois dotées de pneus de camion et traînées par des dromadaires. Mais la combustion des déchets et la production de l’électricité sont réglées par des ordinateurs flambant neufs, sous l’oeil de deux ingénieurs recrutés dans les meilleures écoles du pays.

Au cours des prochains mois, une demi-douzaine de centrales de ce type ouvriront au Rajasthan, État qui manque tellement d’électricité qu’il doit présentement couper le courant deux heures par jour, ville après ville. À l’ouest, dans les dunes du désert de Thar, à la frontière du Pakistan, ce sont les éoliennes qui poussent comme des champignons: huit projets de MDP totalisant 60 mégawatts (MW) ont déjà été déposés. Avec une puissance installée totale de 6 000 MW (quatre fois plus que celle du Canada), l’Inde est déjà le quatrième producteur mondial d’énergie éolienne, derrière l’Allemagne, les États-Unis et l’Espagne.

Le Mécanisme de développement propre aide aussi des activités qui visent directement la population. À Bangalore, par exemple, dans le sud de l’Inde, un groupe de femmes a commencé à installer 5 500digesteurs. Ces cuves souterraines permettent à autant de familles de paysans de cuisiner et de chauffer l’eau avec le biogaz obtenu par la fermentation du fumier, plutôt qu’en brûlant du bois. Et dans le Gujerat, dans l’ouest du pays, une petite entreprise construit des cuisines communautaires, alimentées par des panneaux solaires plutôt qu’au diesel, dont pourront profiter 28 000 personnes.

Au sein du MDP, aucun pays n’a des initiatives aussi variées que l’Inde. Et ce n’est qu’un début. Déjà, les stratèges du pays envisagent la suite à donner au Mécanisme, pour qu’il réponde mieux aux extraordinaires besoins de développement de l’Inde. « Ce qu’il nous faut, maintenant, c’est un mécanisme sectoriel, qui puisse permettre à toute une branche industrielle de recevoir des crédits pour les efforts qu’elle fait, plutôt que d’obliger chaque entreprise à remplir des demandes coûteuses en temps et en argent », croit Preety Bhandari, de TERI, premier centre d’expertise sur le climat des pays du Sud. Comme par hasard, la question a été largement discutée à la Conférence de l’ONU sur les changements climatiques à Nairobi, en novembre dernier.

« Mais le plus important, c’est de convaincre les pays de l’annexe 1 du protocole de Kyoto, comme le Canada, d’être plus proactifs pour atteindre leurs cibles de réduction, notamment en obligeant leurs entreprises à diminuer leurs émissions », ajoute la chercheuse.

En Inde, l’image d’un Canada propre en a pris un coup au cours des derniers mois… Même dans le fin fond du Rajasthan, des quotidiens ont rapporté – et vertement critiqué – les propos tenus à Nairobi par Rona Ambrose, alors ministre de l’Environnement. Réincarnée par son successeur, John Baird, la politique environnementale canadienne aura-t-elle meilleur goût?

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie