Listériose: pas de panique !

Il est faux de croire qu’une entreprise comme Maple Leaf se fiche de la listeria. Et qui sait que la listeria, quand elle n’est pas fatale, protège contre… la listériose?

Allons-nous tous en mourir ? On pourrait le croire si l’on se fie aux commentaires alarmistes que suscite la contamination d’aliments par la bactérie listeria, qui a déjà causé une quinzaine de décès au Canada. La réponse est non, évidemment.

Faut-il condamner la négligence de Maple Leaf, l’insouciance de l’Agence canadienne d’inspection des aliments, le laisser-aller de distributeurs qui ne surveillent pas assez la température de leurs frigos, ou l’ignorance des consommateurs qui ne se lavent pas les mains avant et après avoir touché un aliment ? Les enquêtes lèveront peut-être le voile sur certaines pratiques inadéquates. Mais je crois qu’on se trompe de problème.

De plus en plus de spécialistes voient dans l’amélioration de l’hygiène une arme à double tranchant. Selon eux, réduire nos contacts avec les bactéries, pathogènes ou non, nuit au système immunitaire humain. L’augmentation des allergies, notamment, serait une conséquence directe de cette tendance à l’hyper aseptisation. Pourtant, il est prouvé que la listeria, quand elle n’est pas fatale, protège contre… la listériose !

La listeria est, dans le jargon des spécialistes, une bactérie ubiquitaire, c’est-à-dire qu’on la trouve partout : dans le sol, l’eau, les plantes, les animaux, y compris les humains. Selon certaines études, une personne sur 10 serait un « porteur sain ». Vouloir s’en débarrasser totalement et définitivement est donc illusoire. Comme espérer faire disparaître la moindre particule de poussière d’une maison !

Tout ce qu’on peut faire, c’est surveiller le plus étroitement possible les lieux où elle peut se multiplier, et essayer de la coincer avant qu’elle ne se répande. Pour ce faire, l’industrie alimentaire — qui craint la listeria comme la peste — et les chercheurs des labos publics ont mis au point des outils de diagnostic extrêmement précis et des procédures super encadrées. Malgré tout, il faut encore 48 heures minimum pour repérer cette bactérie !

Chez Maple Leaf, les procédures ont-elle été respectées ? Les enquêtes le diront. Mais il est faux de croire qu’une entreprise de cette envergure, qui perdra des millions de dollars dans cette histoire, se contrefiche de la listeria. Y a-t-il assez d’inspections ? Il faudra le vérifier. Mais une chose demeure : il ne peut y avoir un inspecteur derrière chaque tranche de salami ! Sans compter que tout cela coûte très cher : on peut toujours multiplier les tests et vendre la tranche à deux dollars…

Quand une listeria pathogène pointe son nez dans une petite fromagerie artisanale, les dégâts sont mineurs. Quelques personnes intoxiquées, un bon nettoyage, et la vie continue. Mais si elle s’en prend à une énorme usine, c’est la panique ! À l’usine Maple Leaf du chemin Bartor, à Toronto, les deux lignes de production touchées par la listeria ont causé le rappel de près de 200 produits différents. Le nombre de Canadiens qui, au cours des dernières semaines, ont mangé un produit sortant de cette usine est sans doute énorme !

S’il est impossible d’éliminer totalement le risque, il faudrait peut-être réduire le nombre de victimes potentielles. Comment ? En diminuant la taille des usines, tout simplement. Hélas ! on construit toujours plus gros, sous prétexte d’améliorer la productivité et de réduire les coûts ! Mais le vrai problème, c’est qu’on risque toujours plus quand on met tous ses œufs dans le même panier…

Heureusement, la listériose n’est pas toujours fatale. Elle l’est même rarement. Un adulte en forme qui ingurgite une dose massive de listeria s’en tirera avec un jour ou deux de diarrhée… et un système immunitaire plus costaud. Même les enfants et les gens âgés bien portants y résistent presque toujours bien.

Le problème, ce sont les personnes au système immunitaire faible : les nouveau-nés, les gens âgés malades, les personnes atteintes de cancer ou du sida. Sans oublier les femmes enceintes, chez qui la listeria augmente le risque de fausse couche. Pour ceux-là, listeria égale danger.

Sachant cela, on a le choix : soit on essaie d’éradiquer la listeria (entreprise impossible), soit on concentre nos efforts pour mieux protéger les gens à risque.

Vivre dans un monde aseptisé comme le nôtre protège ma grand-mère contre une infection qui pourrait l’empêcher de souffler ses 90 bougies l’an prochain, mais a peut-être causé l’allergie qui a failli tuer mon fils à l’âge de deux ans. Or je ne veux perdre ni l’un ni l’autre !

L’autre option me semble beaucoup plus viable : ne peut-on pas, comme société, trouver un moyen de protéger seulement ceux qui en ont besoin, sans risquer de nuire aux autres ? Fiston, depuis qu’il n’est plus aux couches, fait parfois l’impasse sur le lavage des mains et en est quitte pour quelques gastros et rhumes par an, et moi pour quelques nuits blanches. Mamie, elle, se lave les mains régulièrement, ne mange pas de charcuterie des comptoirs d’aliments préparés et réserve le fromage au lait cru pour les grandes occasions.

Quant à moi qui suis en bonne santé, je ne vais certainement pas me priver de préparer un barbecue par crainte d’attraper — tout au plus — une bonne gastro ! J’irai simplement acheter de la viande fraîche en prenant le paquet au fond du rayon réfrigéré et en lisant la date de péremption…

Et autour d’un bon verre, ma grand-mère et moi méditerons ensemble sur cette société qui croit qu’elle peut vaincre la mort à grands renforts de Mr Propre et de recours collectifs.

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