L’omerta

Je me rends compte qu’on a beau me parler de la situation dans les hôpitaux depuis des mois, je ne sais pas trop ce qui s’y passe concrètement.

Photo : L'actualité

C’est vrai ça, on ne voit pas souvent ce qui se passe dans les couloirs des hôpitaux. On dirait que chaque fois qu’on veut illustrer ce qui se déroule dans le système de santé, on se sert d’images génériques. Des civières. Des tableaux. Des pilules. Des gens en jaquette. Un peu comme quand on veut illustrer l’obésité. On montre des gens de dos, assis, toujours cadrés à la nuque, pour que personne ne les reconnaisse. Des codes visuels auxquels on est tellement habitués qu’ils ne sont pas remis en cause. 

Quand le journal n’a pas de photos de la scène de crime, on met des gyrophares. Quand on n’a pas de photos de l’accident, on met une ambulance qui roule vite. On le sait. C’est familier. Mais là, on traverse une pandémie. Le nerf de la guerre, c’est ce qui se passe dans les hôpitaux. C’est en fonction du système de santé (et pour protéger les plus vulnérables) que tout le reste est décidé. S’il y a trop de malades, tout s’arrête, le système chauffe et puis kaput. Tout le monde devient en danger. De ton père qui tombe sur la glace à ton petit qui se pète un bras, en passant par ta femme qui accouche, ta tante qui a des cellules cancéreuses, le voisin qui a une crise d’appendicite, l’autre qui a une pierre au rein, la chimio du prof, la crise de foie du facteur, l’accident de la route, la vasectomie, les hémorragies, les psychoses, les cirrhoses, les tumeurs, les infarctus… Toute kaput.

Sans la santé, dans la vie comme dans la société, tu n’as rien. Donc, si la santé fout le camp, tout fout le camp. Normal que pendant une pandémie, le bateau s’arrête pour sauver le moteur. On s’est beaucoup battu pendant cette crise pour faire comprendre à certains l’ampleur de la catastrophe. M. Legault s’est époumoné quotidiennement à répéter l’importance de protéger le système de santé. Pourtant, on dirait que pour une partie de la population, c’est resté flou. Je ne parle pas de ceux qui, la trentaine ou la quarantaine avancée, n’ont toujours pas réglé leur crise d’adolescence. Ceux qui, pour la raison de « tu gâches ma vie ! », en veulent à leurs parents et font maintenant un transfert sur toute forme d’autorité. Ceux-là sont épuisants, et je préfère ne pas bâtir une société en fonction d’eux. Je parle des gens visuels. Ou de ceux pour qui un hôpital, c’est loin. Ils n’ont pas besoin d’y aller, ils ne connaissent personne qui y travaille, ils sont en bonne santé et compatissent avec les infirmières, mais pas longtemps. 

Je parle aussi de ceux qui ne comprennent pas les concepts. Il y a des gens pour qui c’est trop compliqué. Et je ne le dis pas de façon condescendante ; pour une partie de la population, il faut expliquer les choses de manière simple, sans concept. Par exemple, « s’isoler ». Ce n’est pas si concret que ça, « s’isoler ». Rester chez soi et ne pas sortir, ne pas aller à l’épicerie ni à la pharmacie, avoir quelqu’un qui le fait pour soi. Ça, c’est clair. Ce n’est pas infantiliser, c’est s’assurer que le message se rend partout.

Au téléjournal, il y a eu un reportage sur l’établissement où travaille mon mari. J’y suis allée quelques fois avant la pandémie. Depuis le mois de mars dernier, mon mari vit avec la pression d’un système de santé qui suffoque. Il bosse dans un hôpital psychiatrique, le reportage portait sur l’aile COVID de l’institut. En voyant les images, je me suis rendu compte que même moi qui côtoie de très près quelqu’un qui est directement touché par l’état du système de santé, je n’avais aucune idée de ce qui se déroulait à l’intérieur. Même si on en discute, même si je connais à peu près son quotidien, même si je comprends les enjeux, rien ne parle autant que des images. 

L’omerta dans le système de santé doit être assez solide. Oui, bien sûr, de temps en temps, on voit dans les médias sociaux une infirmière en pleurs, un médecin qui s’est filmé dans son auto, des photos de leurs collègues qui ont la face boursouflée par des heures de N95 dans le visage… On voit tout ça. Ça contribue à démocratiser la crise. Mais le silence est bien là. Comme à la guerre. Comme pour les générations qui sont rentrées du front pour ne plus jamais en parler. L’après-crise sera-t-elle pareille ? Aurons-nous raté l’occasion de vraiment comprendre ce qui se passait dans les couloirs de nos hôpitaux ? Sommes-nous prêts à le voir ? Je ne sais pas où est l’équilibre entre la pudeur, l’éthique de protection des malades et le droit à l’information. Mais depuis que j’entends des voix s’élever pour que les portes s’ouvrent et que les images circulent, je me rends compte qu’on a beau me parler de la situation dans les hôpitaux depuis des mois, je ne sais pas trop ce qui s’y passe concrètement. La faute à la politique ? À l’omerta ? Peut-être que c’est moi, au fond, qui ne comprends pas les concepts. 

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Ce n’est pas seulement « l’omerta », c’est surtout qu’aujourd’hui la loi du silence inclut la peur d’être stigmatisé, une culture qui s’est installée un peu partout. Gardons le silence jusqu’à ça pète. Alors il es trop tard, que ce soit au gouvernement, dans les corps policiers, les médecins, les avocats et même les journalistes, plusieurs journalistes (pas tous) lors de conférence de presse n’osent poser les questions embarrassantes, on sent le non-dit, couvrir le gouvernement et être bien vu. Quelqu’un ose avoir une opinion différente, alors il s’exprime avec délicatesse et doigté pour ne pas offusquer ses confrères. Comme à la petite école, on veut faire partie de la gang! Le peuple peut chialer, même se plaindre, il n’a pas trop impact, à moins que l’élite s’exprime, suivi par les oppositions officielles et corroborées par les scientifiques, alors là, les journalistes entrent dans la danse et l’espoir renaît, enfin, le début d’un changement potentiel s’amorce jusqu’à le temps opère et que le tout entre dans le monde de l’oubli. Et cela recommence et recommence ………

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Un excellent reportage de Guylaine Bussières au téléjournal Québec a été réalisé aux Soins Intensifs de l’hôpital de l’Enfant-Jésus à Québec.
Je ne crois pas que la présence dans les jambes du personnel soignant ,déjà débordé faut-il le rappeler, soit une bonne idée.
Le reportage déjà réalisé devrait pouvoir servir de référence à plusieurs reprises sans nuire aux soins de personne.

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Pour réaliser le reportage dont vous parlez, on a pas laissé entrer les journalistes. On a donné des caméras a du personnel de l’unité de soins intensif et c’est eux qui ont filmé. Aucun journaliste n’a franchi les portes de la zone rouge. Les employés n’ont jamais eu le droit de parler à la presse sous peine de représailles. Je n’y travaille plus depuis trois ans et je ressent encore une petite peur en écrivant ces lignes.

Le nerf de la guerre est-il vraiment ce qui se passe dans les hôpitaux ?

Ne dit-on pas plutôt que le nerf de la guerre, c’est l’intendance ? Si nous ne parvenons pas à atteindre les objectifs, c’est simplement parce que l’intendance ne suit pas.

Le budget de la santé et des services sociaux représente déjà la moitié en temps normal du budget de l’État québécois. Bien qu’on ne connaisse pas encore les chiffres de 2020, il ne fait guère de doute que ce poste budgétaire va encore augmenter, comme il ne fait pas beaucoup de doute qu’en 2021, la facture sera encore salée.

Comment faire pour en avoir pour son argent ?

Léa Stréliski met dans les priorités du système : « la vasectomie », comme si ce genre d’interventions devait être toujours gratis en une époque où la vieillissement de la population nécessiterait un puissant boom démographique et des soins qui conviennent aux personnes âgées.

Si on peut payer pour sa mariejane et plusieurs substances encore prohibées, cela me semble qu’on devrait pouvoir financer sa propre santé en partie au moins avec ses propres deniers. Même le regretté Claude Castonguay estimait que tout compte fait un « ticket modérateur » ne disconviendrait pas.

Ne vaudrait-il pas mieux de donner plus d’argent aux couples et aux familles qui souhaitent contribuer au développement de la population ? Plus d’argent pour maintenir les personnes du troisième âge à la maison ?

J’aimerais bien savoir qui sont ces gens qui ne compatissent pas avec les infirmières. S’il est des professions révérées, ce sont bien les infirmières avec le pompiers.

Je pense que Léa Stréliski réagit avec son « grand cœur » émotionnellement comme c’est souvent le cas ; quelle confond quelque peu ce qui relève du « concept » d’avec ce qui relève du « percept ».

Il n’est pas absolument besoin de faire entrer plus de caméras dans les hôpitaux, il semblerait qu’il soit plus positif d’adopter des règles et des procédures qui soient bénéfiques à l’ensemble de la nation. Rien ne saurait se faire sans une intense concertation et l’adhésion aussi consensuelle que possible de presque toute la population.

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oui, dans la santé et dans l’éducation, pour ne nommer que ces deux la, le personnel a reçu l’ordre de ne pas parler aux journalistes sous peine de sanction. C’est bien dommage car vous, les journalistes faites une job énorme d’assainissement. Si on regarde tous les dossiers que vous avez faits débloquer en sortant la nouvelle, vous êtes bien les gardiens de notre démocratie et mettriez en péril le bel édifice sécure que nos petits fonctionnaires se sont construits. Je n’ai aucun doute que tous ceux qui sont en premières lignes méritent toute notre gratitude, c’est la pyramide plus haut qui fait vraiment peur. Pensez juste à l’INSPQ qui vient de recommander des masques plus étanches en janvier dernier, alors que l’OMS l’avait mentionné je juin dernier.. A-t-on vraiment besoin de cette couche bureaucratique ? Une petite enquête révèlerait avancer bien des choses.

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1951 McGill et ses admissions en médecine. 1951: je viens me renseigner en personne sur leurs prérequis pour être admise en médecine. Réponse: » On reçoit plus de 1,000 demandes d’admission, on n’en accepte que 1,000, et jamais plus de trois femmes ». Franchissant la montagne, j’ai été acceptée par l’Université de Montréal à bras ouverts. Dois-je rappeler que McGill avait son quota pour les Juifs?

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Oui pas grand chose ne sort au grand jour, même ne suinte à travers les pores des officines gouvernementales et des médias officiels… Pourquoi pour expliquer l’inaction du gouvernement à mettre en branle les tests de dépistage rapide, on nous sert une belle salade mielleuse du genre, ces tests ne sont pas assez précis??? Quoi!

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