L’université des patenteux

Ça ne s’était jamais vu: recruter des techniciens pour en faire des ingénieurs. L’École de technologie supérieure a osé. Et ça marche! Les entreprises québécoises s’arrachent ses diplômés.

Une voiture made in Québecqui fait 687 km au litre, ça vous dirait? Le Québec conçoit également les meilleurs sous-marins-robots, avions-cargos, hélicoptères intelligents, motoneiges silencieuses et sous-marins à propulsion humaine… Serait-il en train de monter secrètement une armée futuriste? Qu’on se rassure: il s’agit de prototypes d’engins élaborés par les clubs étudiants de l’École de technologie supérieure (ETS), la dernière-née des écoles d’ingénieurs du Québec.

Depuis 10 ans, les étudiants de l’ETS s’illustrent dans presque toutes les compétitions interuniversitaires, battant souvent à plate couture des facultés aussi prestigieuses que celles du Massachusetts Institute of Technology ou du California Institute of Technology. Lors des compétitions 2005 de la série Mini Baja (véhicule tout-terrain amphibie), ils ont même dominé outrageusement, remportant les trois concours organisés par la Society of Automotive Engineers, une première en 100 ans. Et dire que le Québec n’a pas d’industrie automobile!

La clé de ces succès: de petits débrouillards capables de concevoir leur propre transmission, de monter un banc d’essai pour hélice d’avion, d’assembler une carte électronique maison, d’usiner une roue de voiture de course… Cette performance s’explique par le fait que tous les étudiants arrivent à l’ETS avec, dans leur coffre à outils, un diplôme d’études collégiales en technologie plutôt qu’un DEC en sciences de la nature.

Ce profil de technicien qualifié et de patenteux génial n’est qu’un des traits qui distinguent l’ETS des autres écoles et facultés de génie québécoises et même canadiennes. Ce jeune établissement, fondé en 1973, compte maintenant autant d’étudiants — près de 5 000 — que la vénérable École polytechnique, pourtant centenaire. Déjà, 8 000 des 48 000 ingénieurs du Québec sont issus de ses rangs et cette proportion est appelée à croître, puisqu’on y forme le quart des étudiants en génie de la province.

Outre le profil particulier de ses recrues, l’ETS a trois autres particularités: des stages obligatoires; une pédagogie axée sur la pratique; et une approche appliquée du génie qui se décline dans ses laboratoires, ses clubs étudiants et son incubateur d’entreprises.

L’ETS est en effet l’une des deux seules écoles de génie au Canada (avec l’Université de Waterloo, en Ontario) où les stages en entreprise — au nombre de trois — sont obligatoires depuis les débuts. Chaque année, 12 agents de l’École sillonnent le Québec et démarchent 9 000 entreprises pour permettre à 2 150 étudiants de mettre leurs connaissances à l’épreuve. La réponse du milieu est si enthousiaste que le tiers des stages ne trouvent pas preneur.

«L’École de technologie supérieure a été créée pour aider le Québec à combler son retard technologique», dit Yves Beauchamp, son directeur général, qui ne perd pas de vue que l’établissement a deux «clientèles»: les étudiants, mais aussi l’industrie québécoise, qui occupe la moitié des sièges au conseil d’administration.

Pierre Rivet, directeur des stages, explique pour sa part que l’École joue un rôle stratégique pour les PME. «Les employeurs aiment beaucoup nos stagiaires, qui sont d’entrée de jeu des techniciens qualifiés, qui connaissent les ateliers de production, les machines, qui maîtrisent le maniement d’un oscilloscope ou la lecture des plans… Et à la fin de leurs études, 40% d’entre eux seront embauchés par l’entreprise qui les avait accueillis.»

Rémunérés à environ 11 000 dollars chacun, ces stages annuels assurent aux ingénieurs en herbe un revenu minimal et limitent d’autant leurs dettes d’études. Pierre Rivet a constaté que 20% des étudiants abandonnent s’ils attendent au troisième trimestre pour faire leur premier stage, alors que seulement 10% jettent l’éponge s’ils le font en 1re année.

Retenir les étudiants est une question cruciale à une époque où le nombre de ceux qui s’intéressent aux sciences est en baisse, et à plus forte raison pour une école comme l’ETS, dont le profil de l’effectif n’est pas celui des «bollés» en maths, physique et chimie du secondaire. «Vous ne pouvez pas savoir combien d’étudiants qui pochaient les cours de sciences au secondaire sont venus me trouver pour me dire qu’ils étaient surpris qu’on ait pu non seulement leur faire comprendre ces matières, mais aussi les leur faire aimer», dit Robert Papineau, qui a dirigé l’ETS pendant 18 ans avant de passer à Polytechnique, en 2004.

L’ETS a mis au point — deuxième grande particularité — une pédagogie axée sur la pratique et l’application. «Ses dirigeants consultent beaucoup l’industrie pour valider le contenu des cours offerts», confirme Réal Laporte, ancien de l’ETS devenu président d’Hydro-Québec Équipement et PDG de la Société d’énergie de la Baie James. La plupart des sujets de thèse de maîtrise et de doctorat de ses étudiants collent d’ailleurs de très près aux besoins de l’industrie. Les classes sont petites — 32 étudiants en moyenne et jamais plus de 50 —, alors qu’elles font facilement le double, voire le triple, dans les autres facultés. De plus, tous les cours sont suivis d’un labo obligatoire de deux heures par semaine ou, dans le cas des maths, d’un tutorat concernant les problèmes pratiques, contre 30% des cours à Polytechnique. «Et tous nos professeurs doivent avoir une expérience dans l’industrie, dit Yves Beauchamp. Les bons candidats qui n’en ont pas, nous les envoyons six mois ou un an se former en entreprise!»

Christian Masson, titulaire de la Chaire sur l’aérodynamique des éoliennes en milieu nordique, lui-même un pur produit de Polytechnique, a adapté son enseignement. «Les étudiants connaissent très bien les produits existants et les fabricants, explique-t-il. Le diamètre d, la vitesse v, ça passe en classe, mais un élève demandera certainement comment l’équation marche avec une turbine de deux mètres de telle ou telle marque. Il est faux de croire que la plupart des étudiants en génie sont des petits vites qui ont gossé dans des moteurs de tondeuse. C’est cependant vrai des étudiants de l’ETS.» Et au terme de leur cursus, ils seront devenus des spécialistes à part entière, des «ingénieurs d’application». Un type dont la profession a grandement besoin, car les trois quarts des ingénieurs ont une formation beaucoup plus théorique.

Selon le doyen de la Faculté des sciences et de génie de l’Université Laval, Jean Sérodes, «il n’y a pas de distinction fondamentale dans les programmes. Cela dit, des différences d’orientation vont faire que certains diplômés de l’ETS sont plus pratiques mais plus limités devant un problème théorique, plus manuels que cérébraux.» Alain Chabot, étudiant en génie mécanique de l’ETS et membre du club Formule SAE (qui construit des bolides de course), rétorque: «Un étudiant de Polytechnique qui tombe dans un trou va se demander pourquoi et comment. Nous, on cherche à sortir du trou.» «Au fil des années, sur le terrain, les différences de profil ont tendance à s’estomper», précise toutefois Réal Laporte.

La troisième grande particularité de l’École de technologie supérieure est qu’elle consacre deux directions séparées à ses clubs étudiants et à son incubateur d’entreprises. Les étudiants sont fortement encouragés à y participer — même si ces activités périscolaires ne sont pas comptabilisées —, car les clubs et les entreprises en gestation sont une véritable école dans l’École, et leurs participants sont au bout du compte les candidats les plus recherchés lors des stages et à l’embauche. La raison: ces étudiants ont dû faire face à la réalité du travail; ils ont géré un budget de développement, trouvé les mots pour intéresser des commanditaires; ils ont travaillé au sein d’équipes multidisciplinaires et se sont même colletaillés aux autorités.

Cet apprentissage ne se fait pas sans heurts. «L’année dernière, les douaniers américains ont jugé notre prototype suspect et nous sommes arrivés à San Diego avec seulement une moitié de sous-marin!» raconte Félix Pageau, étudiant en génie logiciel et capitaine de l’équipe du sous-marin-robot SONIA (pour «système d’opération nautique intelligent et autonome»), qui s’est malgré tout classé deuxième. «Pour récupérer les pièces saisies à la douane, ce fut une véritable course contre la montre!»

L’incubateur d’entreprises participe du même projet pédagogique. Son fondateur, Jacques Fortin, était le comptable de l’ETS, mais surtout un passionné d’entrepreneuriat. Au début des années 1990, il s’est aperçu que rien n’était fait pour affûter le sens des affaires de ses étudiants. Dès 1995, il avait établi un système de parrainage. L’incubateur regroupe à ce jour 37 entreprises en devenir, sans compter les 28 autres qui volent déjà de leurs propres ailes et emploient près de 300 personnes. Parmi les vedettes, il y a le Groupe GBA, avec ses pieux vissés, SOE Technologie, avec sa transmission à 110 vitesses, et Théorème, qui conçoit une ampoule de serre utilisant seulement 25% de l’énergie d’une ampoule classique et durant de quatre à cinq fois plus longtemps!

Difficile aujourd’hui de croire que l’ETS a failli mourir dans l’œuf parce que ses diplômés n’étaient pas reconnus par l’Office des professions du Québec et par l’Ordre des ingénieurs du Québec, ce dernier jugeant, en 1978, qu’ils n’avaient pas suffisamment de compétences et d’années d’études pour devenir ingénieurs.

L’École fut sauvée grâce à l’intervention providentielle de Robert Papineau, ingénieur qui l’a dirigée de 1986 à 2004. Il a réglé la crise en rehaussant les standards de l’établissement, faisant passer le nombre d’unités de 70 à 105, et le temps de formation de deux ans à trois ans et demi. En trois ans, l’ETS obtient la reconnaissance officielle comme école d’ingénieurs et organise des séries d’examens extrêmement exigeants permettant aux anciens diplômés de devenir ingénieurs.

Depuis cette renaissance, la maison d’enseignement a vu le nombre de ses étudiants quintupler et s’est établie au coin des rues Peel et Notre-Dame. Sa croissance est telle qu’elle lance un programme d’agrandissement de 64 millions de dollars — on manque de labos.

Il règne une fébrilité particulière au sein du corps professoral de l’ETS. «Nous sommes une jeune école et tout est à bâtir», dit le professeur Louis A. Dessaint, titulaire de la Chaire de recherche TransÉnergie sur la simulation et la commande des réseaux électriques. Moins de deux ans après sa reconnaissance officielle, en 1990, l’École crée un premier programme de maîtrise, puis en ouvre un de doctorat, en 1998. Ses programmes de cycles supérieurs attirent aujourd’hui 1 000 étudiants, dont la moitié venus de l’étranger. Depuis 2003, elle a plus que doublé ses budgets de recherche et créé sept nouvelles chaires de recherche.

L’École de technologie supérieure avait aussi pour mission d’aider le Québec à rattraper son retard économique. L’apport des écoles d’ingénierie à ce chapitre est mesurable: le nombre d’ingénieurs pour 100 000 habitants est passé au Québec de 77 à 125 en 15 ans.

D’autres statistiques illustrent la contribution majeure de l’ETS au Québec de demain. Par exemple, 80% de ceux qui la fréquentent sont des étudiants universitaires de première génération, c’est-à-dire qu’aucun de leurs parents n’avait fréquenté l’université. Autre exemple: l’ETS envoie dans les régions — aux prises avec un fort exode rural — 20% de ses ingénieurs, alors que seulement 15% de ses étudiants en viennent.

«L’ETS est un puissant message d’espoir pour les jeunes et le Québec», dit le professeur Kamal Al-Haddad, qui dirige le Groupe de recherche en électronique de puissance et commande industrielle. «Autrefois, ceux qui n’avaient pas de DEC en sciences de la nature se faisaient dire qu’ils resteraient des techniciens à vie. L’ETS leur permet non seulement de devenir ingénieurs, mais de faire une maîtrise, un doctorat et — qui sait? — d’obtenir le Nobel! The sky is the limit!»

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