L’urgentologue et la mort

Souvent, on me pose une curieuse question, à laquelle je ne peux répondre aisément : combien de patients avez-vous vus mourir ? Je ne sais pas. Beaucoup, c’est certain, de tous les âges et par toutes les causes imaginables.

Photo: sturti/Getty Images
Photo: sturti/Getty Images

Blogue_mortJe suis médecin d’urgence. Mon métier vise à sauver des vies, quand c’est possible. Ce qui revient aussi à dire que je suis souvent confronté à la mort.

On ne le réalise pas toujours, mais environ 1 200 Québécois meurent chaque semaine, soit presque 170 par jour. L’arithmétique est macabre, mais c’est la réalité, qui montre crûment à quel point la vie est fragile. Les plus âgés sont emportés par la maladie, parfois causée par des conditions sociales difficiles. Pour les plus jeunes, les accidents et la violence (contre soi ou les autres) sont les causes prédominantes.

J’ai l’impression que nos sociétés se tiennent de plus en plus à distance de la mort, parce que ce n’est pas un sujet commode, qu’on préfère discuter d’autre chose et qu’on est encore mal à l’aise – je parle autant des médecins que des patients ou de leurs familles – quand il s’agit de se poser les questions les plus importantes et d’aborder les enjeux les plus graves.

Parler de la mort peut sembler inutile, paradoxal ou même trop difficile. On dira que la mort inquiète, qu’elle est déjà autour de nous, qu’il vaut mieux se centrer sur la vie et que la garder loin de soi permet de mieux se porter. Peut-être bien. En même temps, je ne connais pas d’autre manière d’atténuer l’angoisse que d’en parler.

«B Facundus 135» — Real Biblioteca de San Lorenzo. Sous licence Public domain via Wikimedia Commons - /assets/uploads/2016/08/e4719d13.jpg La faim, la guerre, mais surtout, évidemment, la maladie... mènent ultimement à la mort. L’allégorie de l’Apocalypse illustre ces fléaux: le cavalier rouge, la guerre et la violence, le cavalier noir, la famine, et le cavalier pâle (ou verdâtre), la maladie. Ils sont accompagnés par le cavalier blanc, porteur d’espérance. Le travail du médecin et l’action du citoyen Alain Vadeboncœur porte cet espoir d’une vie meilleure pour chacune et chacun d’entre nous. - Ianik Marcil. (1) La faim, la guerre, mais surtout, évidemment, la maladie… mènent ultimement à la mort. L’allégorie de l’Apocalypse illustre ces fléaux : le cavalier rouge, la guerre et la violence, le cavalier noir, la famine, et le cavalier pâle (ou verdâtre), la maladie. Ils sont accompagnés par le cavalier blanc, porteur d’espérance. Le travail du médecin et l’action du citoyen Alain Vadeboncœur portent cet espoir d’une vie meilleure pour chacune et chacun d’entre nous. – Ianik Marcil. (1)
«B Facundus 135» — Real Biblioteca de San Lorenzo.
Sous licence Public domain via Wikimedia Commons – /assets/uploads/2016/08/750c87f1.jpg

Mourir à l’urgence

Souvent, on me pose une curieuse question, à laquelle je ne peux répondre aisément : combien de patients avez-vous vus mourir ? Je ne sais pas. Beaucoup, c’est certain, de tous les âges et par toutes les causes imaginables.

Mais il faut d’abord définir le terme : qu’est-ce qu’on entend par « mourir » ? C’est quoi ? C’est quand ? Quand le cerveau cesse de fonctionner et que c’est irréversible ? Quand le cœur cesse de battre ? Quand on interrompt les manœuvres de réanimation ? Quand on déclare le décès ?

En fait, du point de vue légal, on « meurt » quand quelqu’un statue que l’on est bien mort. C’est un médecin dans la majorité des cas. Vous connaissez comme moi la formule, rituellement inscrite au dossier des patients : « Heure du décès, 15h34. » Comme médecin, je choisis donc l’heure de la mort des gens, ce qui est tout de même assez terrible.

Plus concrètement, certaines de mes décisions éloigneront – ou rapprocheront – les patients les plus malades de la mort, une erreur pouvant avoir des conséquences irréversibles. L’erreur la plus fréquente du médecin d’urgence est de donner « congé » à un patient qui aurait dû rester à l’hôpital, souvent parce que les symptômes ne sont pas clairs.

Or, pour chacun des patients que j’évalue, je prends la décision d’observer, d’hospitaliser ou bien de renvoyer à la maison. Des dizaines de milliers de fois depuis que je pratique. C’est tout de même lourd de conséquences.

Ceux qui meurent devant moi, je ne les ai pas toujours vus « mourir ». Souvent, ils sont déjà biologiquement morts quand je les soigne – c’est-à-dire en arrêt cardiaque et sans espoir de retour. Je n’ai pu les ramener à la vie, ce qui est déjà un peu différent. Il s’agit souvent de grands malades, mais aussi des gens comme vous et moi, qui, le matin, s’en allaient tranquillement au boulot ou revenaient du gym ou de l’épicerie.

La plupart du temps, cela arrive à l’urgence. Mais aussi, du temps où je travaillais dans les véhicules-médecins d’Urgences-Santé et que je roulais dans les rues de Montréal et Laval pour répondre aux appels les plus urgents, cela se passait un peu partout : à domicile, dans la rue, dans un bar, dans une cour d’école, dans une rivière. Vous savez, je me souviens de tous les décors.

Le choc salvateur

Heureusement, il y a ceux qui survivent à l’arrêt cardiaque et qui donnent tout son sens à mon travail. Ces patients les plus chanceux, terrassés par un arrêt cardiaque hors de l’hôpital, ce ne sont généralement ni les urgentologues, ni les infirmières, ni les inhalothérapeutes, ni les cardiologues qui les sauvent : leurs proches auront joué un rôle essentiel en démarrant le massage cardiaque et les paramédics (ou les premiers répondants) leur auront donné le choc salvateur.

Tout simplement parce qu’ils sont là rapidement et qu’ils agissent promptement pour appliquer le seul traitement vraiment efficace en cas d’arrêt cardiaque : la défibrillation, qui va transformer – on l’espère toujours – une arythmie cardiaque mortelle en rythme viable, permettant ainsi le retour du pouls et le transport jusqu’à l’urgence, où les soins se poursuivront.

Les futurs survivants d’un arrêt cardiaque arrivent donc généralement à l’urgence en vie. J’en sais quelque chose. Un des plus beaux projets de ma carrière d’urgentologue fut de participer, au début des années 1990, au déploiement des défibrillateurs pour les ambulances d’une partie de la Montérégie.

Jeune chef d’urgence, j’avais été recruté par le docteur Marcel Boucher, urgentologue responsable des mesures d’urgence de la région, pour créer ce qui allait devenir le premier projet québécois d’implantation de défibrillateurs hors de l’hôpital – si on excepte la région de Montréal, où des médecins effectuaient déjà les défibrillations en milieu préhospitalier.

Au début, tout le monde doutait – les médecins autant que les infirmières. Quand les premiers patients sont arrivés à l’urgence en jasant, en mars 1992, après avoir subi un arrêt cardiaque, cette preuve tangible a convaincu les sceptiques.

Trois ans plus tard, 150 patients avaient reçu leur congé, bien vivant, des hôpitaux de la Montérégie. Et parmi ces survivants, 149 étaient arrivés avec un pouls à l’urgence, sauvés par les paramédics. Avant, presque aucun de ces patients ne survivait.

Arriver sans pouls n’est jamais bon

Ceux que j’ai vus mourir à l’urgence sont donc arrivés sans « signes vitaux », c’est à dire sans activité cardiaque spontanée, ni respiration ou conscience. Cela signifie que les paramédics n’auront pas réussi à ramener le pouls, toujours une très mauvaise nouvelle.

Si le patient arrive sans pouls à l’urgence, ses chances de survie – de sortir de l’hôpital vivant– sont quasi nulles, ce que les proches ne réalisent pas toujours immédiatement. Il faudra d’ailleurs entretenir un peu cet espoir avant d’aborder la dure réalité qui vient.

Soigner ces malheureux patients fait partie du métier, mais on s’y fait. Et une fois terminées nos tentatives souvent infructueuses, il faut constater le décès. Mais c’est la déferlante d’émotions provenant de la famille qui représente ensuite le vrai défi. Celui qui vient nous chercher bien loin, jusqu’au fond. C’est là que l’urgentologue plonge, avec le reste de l’équipe de l’urgence, dans la partie difficile de son travail : accompagner les familles dévastées.

Annoncer la mort

Parce qu’il y a presque toujours une famille, meurtrie, désemparée ou épuisée, dont il faut s’occuper de notre mieux, même si nous manquons souvent de temps et même d’espace pour le faire convenablement.

Après toutes ces années, je constate qu’il n’y a pas de recette, de manière, de plan. J’essaie alors simplement d’être présent, d’expliquer le mieux possible, d’écouter attentivement, d’être prêt à recevoir ces émotions, d’essayer de consoler, d’accompagner.

Parfois, au milieu d’un déferlement d’émotions, on se sent même un peu de trop. Alors, on se retire doucement, laissant la famille à son deuil intense, quitte à revenir ensuite pour l’aider à cheminer.

Je ne sais pas si cette présence importe beaucoup pour les familles. Mais c’est ce que je peux offrir de mieux, après l’irrémédiable, qui frappera environ 61 000 Québécois cette année. Soit une personne toutes les 8 minutes.

* * *

(1) Pour illustrer chacun des textes portant sur la mort, une œuvre picturale tirée du domaine public sera utilisée, choisie par mon ami Ianik Marcil, économiste indépendant et spécialiste de l’art.

* * *

À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, où il enseigne, il participe aussi à des recherches sur le système de santé. Auteur, il a publié Privé de soins en 2012 et Les acteurs ne savent pas mourir en 2014. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter :@Vadeboncoeur_Al.

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13 commentaires
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Dr Vadeboncoeur j’apprécie toujours vos chroniques marquées au coin de l’humanisme.

Votre chronique de ce jour me démontre que vous avez intégré cet équilibre délicat entre la sympathie et l’empathie.C’est le secret pour survivre dans l’exercice de votre travail.

Bravo…et longue vie!

Je ne sais pas si je l’ai bien intégré, mais chose certaine, je vis ces événements de manière plus sereine qu’en début de pratique. Ce sont en quelque sorte des moments privilégiés, même s’ils sont durs. Ce sont des moments humains. Effectivement, j’ai l’impression que cela ne me mine pas. Merci pour le commentaire.

Après avoir lu ton papier de blogue je ne peut faire autrement que de penser au fait que des personnes aussi passionnées et humaines que toi ont sauvé la vie de mon père à deux reprises à l’ICM. Il a aujourd’hui 90 ans et c’est en très grande partie grâce aux bons soins reçus.

En ce qui a trait aux défibrillateurs, tu as tout a fait raison. Même l’endroit ou je travaille, un centre de réadaptation physique, s’en est doté et nous avons sauvé des vies avec ces appareils qu’il n’y a pas si longtemps on ne voyait que dans les films.

Merci à toi et merci aussi à chaque personne qui œuvre au bien-être de son prochain à l’ICM.

Je pense que la plupart des gens qui oeuvrent en santé le vivent comme une passion, même si parfois — souvent — c’est difficile. Alors il y a du découragement, bien compréhensible.

J’admire le docteur Vadeboncoeur pour son humanisme. Si tous les docteurs étaient comme lui… Je l’ai suivi à l’émission « Les docteurs » et j’écoute sa chronique chez Catherine Perrin à la radio de Radio-Canada. Merci Dr. Vadeboncoeur pour votre grand coeur.

Merci pour votre témoignage, mais je n’ai pas l’impression de faire quelque chose qui sorte de l’ordinaire. Juste ce que chacun devrait faire.

Merci, Dr. Vadeboncoeur pour votre service et votre dévouement.

Je pratique un métier que j’adore et j’aime en partager les diverses facettes avec les gens. Je n’ai donc pas grand mérite. Mais c’est bien gentil de votre part.

Vs m’épaterez tjrs. Je souhaite avoir un médecin comme vous pour m’aider à partir le moment venu.
Acceptez le mérite qui vs appartient et que vous méritez. Vs êtes si profondément humain, vous êtes réconfortant surtout quand un dr nous déçoit. Merci d’être ce que vous êtes.

Je suis très touchée par cette chronique… Ça doit être si difficile d’apprendre aux proches la mort d’un être aimé. Ça doit demander tellement de courage au quotidien, courage qui est sûrement difficile à préserver, avec les longues heures de travail, la concentration que le métier requiert, la fatigue mentale et physique qui doit nécessairement s’ensuivre. Je pense que je comprends mieux en lisant cette chronique comment certains médecins en arrivent à prendre une distance des événements, à adopter une attitude plus froide, plus clinique; je n’ai pas envie de les juger. J’admire de tout mon coeur ceux qui conservent toute leur humanité et qui partagent chaque jour un peu de la peine des personnes qui souffrent, celles qui restent. Et oui, je suis certaine que ça importe beaucoup pour les familles. Énormément. La bonté, ça laisse toujours un baume sur le coeur, même quand les gens ne le réalisent pas dans l’immédiat. Merci pour cette belle chronique.

Je ne pense pas que ce soit très difficile. C’est essentiellement une position d’écoute attentive, d’acceptation des émotions, de compassion. Il n’y a pas de truc. Il faut seulement être un peu disponible pour un moment. Merci pour le commentaire.

Félicitation pour cette chronique instructive et présentant votre réalité au quotidien. Cependant, d’où vient l’insensibilité du milieu soignant de nos hôpitaux?