« Ma seule peur, c’est de laisser tomber mes patients »

À Drummondville, ville d’origine de notre collaboratrice, la solidarité du personnel a permis de devancer l’ouverture d’une clinique de dépistage de la COVID-19.

La Dre Chantal St-Onge et l’infirmière Isabelle Desbiens à l’urgence de l’hôpital Sainte-Croix de Drummondville, le 17 mars 2020 (photo : Ariane Labrèche)

En ce matin enneigé du 17 mars, les urgences de l’hôpital Sainte-Croix, à Drummondville, sont pratiquement désertes. Au premier coup d’oeil, rien ne semble avoir changé, à part les masques.

« De toute façon, on est tous plus beaux avec des masques ! », lance un infirmier, suscitant les rires de ses collègues.

L’humeur est pourtant plus sombre qu’à l’accoutumée. Personne dans l’équipe n’a jamais eu à faire face à une pandémie de cette ampleur. Ça n’a pas empêché le petit réseau médical de la région, tissé serré, de prendre rapidement les choses en main. La direction du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de la Mauricie-Centre-du-Québec souhaitait voir l’ouverture d’une clinique de dépistage le lundi 16 mars. Celle-ci a accueilli ses premiers patients… le samedi 14 !

Face à la congestion des urgences, les médecins, les infirmières et le personnel du CIUSSS ont transformé la clinique ambulatoire, qui reçoit d’ordinaire des mini-urgences et du sans rendez-vous, en clinique de dépistage de la COVID-19. « Tout le monde a rapidement mis du sien et c’est ce qui nous a permis d’agir vite », explique Annie Deschambault, du CIUSSS. « On a aussi pu coordonner les stratégies au niveau de l’approvisionnement, des laboratoires et du référencement des patients. »

L’ouverture de la clinique a désengorgé les urgences et donné l’occasion aux urgentistes de se préparer à recevoir les malades qui auront besoin de soins plus poussés. Garantir l’accès aux traitements tout en maintenant la sécurité du personnel sont le noeud de l’enjeu actuel.

« En ce moment, on organise les soins. On prévoit des effectifs supplémentaires et on met en place des protocoles pour se protéger », explique la Dre Chantal St-Onge, cochef du service des urgences de l’hôpital Sainte-Croix. « Par exemple, on travaille avec des inhalothérapeutes pour parfaire nos mesures de ventilation et réduire les gouttelettes potentiellement contagieuses émises par les patients, notamment pendant les intubations. On ressort nos livres d’université et on parle constamment à nos collègues pour pouvoir, au jour le jour, améliorer nos pratiques. »

Cet effort collectif a motivé la Dre Sophie Courchesne, qui a été urgentiste pendant plus de 20 ans, à retourner aux premières lignes. Mais pas sans avoir fait d’abord des blitz de rendez-vous pour ses patients réguliers à la clinique familiale, où elle travaille désormais. Comme plusieurs de ses collègues omnipraticiens, elle s’apprête à enfiler à nouveau l’uniforme vert de la salle des urgences.

Le conditionnel n’existe pas

Quand on parle à ces travailleurs et travailleuses de la santé, le conditionnel n’existe pas : tous tiennent pour acquis qu’ils risquent d’attraper le coronavirus au contact des patients qu’ils soigneront. 

« En fait, ma peur, ce n’est pas de contracter le virus, c’est qu’en tombant malade je puisse causer un bris de service, mettre de la pression sur mon équipe et devoir abandonner ma population pendant une quarantaine », énumère le Dr Vincent Simard, médecin de famille, et un des nombreux professionnels qui se sont portés volontaires pour travailler dans la clinique de dépistage. 

« On n’a pas encore de cas ici, mais dès que ça arrivera, je me suis préparé une petite chambre au sous-sol pour être à part de ma famille.»

DreJulie Thibault

En attendant le gros des cas, le personnel montre l’exemple. 

« On n’a pas encore de cas ici, mais dès que ça arrivera, je me suis préparé une petite chambre au sous-sol pour être à part de ma famille. Ma plus grande peur, ce serait d’infecter mes enfants », explique la Dre Julie Thibault, assise à un des comptoirs de la salle des urgences. Le personnel doit se changer avant de quitter l’hôpital, et, une fois à la maison, laver ses vêtements de travail à part. « Dès que j’arrive chez moi, j’entre par le garage et je prends une douche », ajoute la Dre Thibault.

Des informations et des nouvelles directives concernant le traitement de la COVID-19 sont affichées un peu partout dans l’hôpital. (Photo : Ariane Labrèche)

Isabelle Desbiens, une infirmière aux urgences, admet que ses collègues et elle sont inquiets. « Nous aussi, on est dans l’inconnu. Mais en même temps, j’aime pouvoir mettre la main à la pâte et ne pas me sentir impuissante chez moi. » 

La solidarité s’est étendue aux familles. L’adolescente d’une médecin s’est proposée pour garder les jeunes enfants des collègues de sa mère ; d’autres s’offrent pour cuisiner des repas et faire des épiceries. 

Des sacrifices quotidiens

Pour l’instant, c’est la préparation de petits plats et la mise en quarantaine préventive de sa propre fille, au retour de la relâche, qui a surtout occupé la Dre Chantal St-Onge ces derniers jours. « Je passe encore pour une méchante quand j’interdis à mon fils d’aller jouer au hockey avec un groupe d’amis, mais il faut que les gens soient prêts à changer leurs habitudes dès maintenant. Si tout le monde fait un effort, ça peut changer le cours des événements pour toute la population. » 

Dès qu’elle mettra le pied à l’urgence, la médecin refusera que quiconque vienne la voir.

Ce sont les comportements de la population qui risquent de donner les meilleures chances aux travailleurs de la santé pour contrôler la pandémie. « Il faut que les gens restent en isolement s’ils reviennent de l’étranger, qu’on évite les contacts sociaux et qu’on reste chez nous le plus possible. Si tout le monde fait ça, on aura beaucoup moins de travail à faire », souligne Annie Deschambault. 

La Dre Sophie Courchesne, elle, retourne sur le terrain dès jeudi, après avoir annulé des vacances en Floride. D’ici là, elle multiplie les apéros et les grandes marches au soleil, pour étirer le temps passé avec sa fille. Car dès qu’elle mettra le pied à l’urgence, la médecin refusera que quiconque vienne la voir, tant que la pandémie ne sera pas contenue. Ce sera un des sacrifices quotidiens du personnel de la santé.

Ce sera aussi le mien. La Dre Sophie Courchesne, c’est ma mère.

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