Mafieuses, les pharmaceutiques ?

L’industrie pharmaceutique ne vend pas des médicaments, mais des mensonges à propos des médicaments. Pour cela, elle recourt largement à des comportements criminels et à la corruption, facilités par une réglementation inefficace qui aurait besoin d’une réforme radicale.

Voilà en substance ce qu’avance le médecin danois Peter Gøtzsche dans son dernier livre, Deadly Medicines and Organised Crime: How big pharma has corrupted healthcare, en s’appuyant sur une analyse détaillée des études qui ont conduit à la mise en marché de plusieurs médicaments dans les dernières années. Plutôt inquiétant.

Peter Gøtzsche a beau se montrer provocateur, il ne parle pas à travers son chapeau. Depuis la fin des années 1980, il a publié plus de 300 articles sur des études cliniques dans des revues savantes.

Il est l’un des fondateurs de la Collaboration Cochrane (dont il dirige le centre pour la Scandinavie), dont les revues de la littérature scientifique sont considérées comme ce qui se fait de mieux pour faire le point sur les connaissances relatives à des questions de santé.

Voyez à ce sujet le portrait de cette organisation que je publie dans le magazine L’actualité, en kiosque ces jours-ci, à l’occasion du congrès annuel de Cochrane qui se tiendra à Québec dans quelques jours.

Peter Gøtzsche demande une plus grande transparence de la part des compagnies et des autorités chargées d’approuver leurs médicaments.

En 2007, il a obtenu gain de cause auprès de l’Agence européenne du médicament, qui a accepté de divulguer les protocoles d’essais cliniques et leurs résultats sur deux médicaments contre l’obésité.

Le chercheur a convaincu l’ombudsman de l’EMA que dans ce cas, la sécurité des patients devait primer sur les interêts commerciaux des compagnies.

Depuis, l’EMA a décidé de reformer la divulgation des études cliniques. Jusqu’à fin septembre, elle mène des consultations sur les modifications à apporter à ses réglements.

La publication des études permet aux chercheurs indépendants de les critiquer et de juger de leur solidité.

Actuellement, tout ce que nous savons des médicaments est ce que les compagnies choisissent de nous dire et de dire à nos médecins, estime Peter Gøtzsche.

«Si vous ne pensez pas que le système est hors de contrôle, écrivez-moi pour m’expliquer comment il se fait que les médicaments soient aujourd’hui la troisième cause de mortalité après les maladies cardiovasculaires et le cancer», dit-il.

Dans son livre, il revient entre autres sur le cas de l’étude 329 de GSK, Efficacy of paroxetine in the treatment of adolescent major depression: a randomized, controlled trial., publiée en 2001 et citée 524 fois depuis dans la littérature scientifique.

Dans cette étude, les chercheurs concluent qu’un antidépresseur, la paroxetine (connue sous son nom de marque Paxil) est généralement bien tolérée et efficace pour le traitement de la dépression majeure chez les adolescents.

Sauf qu’en 2004, le procureur général de l’État de New York a pousuivi GSK pour des fraudes répétées sur les consignes de sécurité données aux patients à propos de ce médicament. Lors du règlement, GSK a été forcée de rendre publics une multitude de documents internes à propos notamment de cette étude.

On a entre autres appris à cette occasion que sur les 93 ados traités avec du Paxil pour cette étude, 11 avaient subi des effets secondaires sérieux, contre 2 sur 87 dans le groupe contrôle ayant pris un placébo.

Autrement dit, sur 10 jeunes ayant pris du Paxil plutôt qu’un placébo, il y avait eu un cas d’effet secondaire sérieux de plus.

Depuis, la FDA a obligé les fabricants de médicaments à inscrire des mises en garde sur le risque de suicide accru pour les enfants et adolrescents sur tous les médicaments de la classe du Paxil – les inhibiteurs de recapture de la sérotonine.

Et en 2102, le Département américain de la justice a annoncé que GSK reconnaissait sa culpabilité et acceptait de payer trois milliards de dollars en compensation.

Mais l’étude figure toujours dans la littérature scientifique et les chercheurs qui l’ont signée n’ont pas été pénalisés.

Dans l’industrie, on entend souvent dire que ce que condamne Peter Gøtzsche est de l’histoire ancienne et que les entreprises ont fait amende honorable depuis.

Mais début septembre, le Département américain de la justice a ouvert une nouvelle enquête sur les activités de GSK en Chine, où le groupe pharmaceutique britannique est soupçonné de corruption.

La police chinoise a annoncé en juillet l’arrestation de quatre dirigeants du laboratoire soupçonnés d’avoir versé jusqu’à trois milliards de yuans (507 millions de dollars) de pots de vins via des agences de voyages et de conseils.

Selon Reuters, les autorités américaines auraient étendu son enquête sur GSK à d’autres pays pour tenir compte des allégations chinoises.

En France, 21 personnes ont été mises en cause jusqu’à présent dans l’enquête sur le médicament Médiator de la compagnie Servier, deuxième laboratoire pharmaceutique français, interdit en 2009 et que l’on soupçonne d’avoir pu causer jusqu’à 3000 décès.

Le procès des dirigeants doit avoir lieu en 2014. En 2011, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales dénonçait « dès l’origine, une stratégie de positionnement du Mediator par les laboratoires Servier en décalage avec la réalité pharmacologique de ce médicament ».

Plusieurs médecins qui ont agi en même temps comme consultants pour Servier et comme experts pour la commission d’autorisation de mise sur le marché des médicaments sont aussi mis en examen.

Au Canada, aucun scandale n’a éclaboussé l’industrie, et RxD, l’association qui représente les compagnies de recherche pharmaceutiques du Canada (dont GSK et Servier sont membres, entre autres), s’est dotée d’un nouveau code d’éthique (pdf) en 2012.

Mais les compagnies présentes au Canada et Santé Canada qui approuve leurs produits sont-ils blancs comme neige? À lire Peter Gotzsche, on devrait peut-être regarder tout cela de plus près.

La semaine dernière, Servier Canada annonçait en grandes pompes, en présence du ministre des finances du Québec Nicolas Marceau, un investissement de 16,3 millions de dollars dans un nouveau centre de recherche en excellence clinique, installé à la cité de la Biotech, à Laval.

Québec a donné un million de dollars à l’entreprise pour l’encourager à choisir le Québec pour ce nouvel investissement.

Frédéric Fasano, chef de la direction de Servier Canada, m’a assuré que cet investissement n’avait rien à voir avec les ennuis que connait Servier en France, mais plutôt avec l’excellence des laboratoires universitaires du Québec avec lesquelle elle travaille, notamment pour le développement de nouveaux médicaments contre le cancer.

Il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain avec les pharmaceutiques, car on a besoin de leur expertise et des emplois qu’elles créent.

Il se pourrait par ailleurs que les dirigeants de Servier soient acquittés en France, ou que tout ce scandale ait servi de leçon à la compagnie, qui va désormais se montrer irréprochable dans l’utilisation des données cliniques et dans ses rapports avec les autorités réglementaires.

Puisse ce nouveau centre d’excellence en recherche clinique se montrer excellent, aussi, de ce point de vue…

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