Maldives : un fragile éden

Sa faune sous-marine et ses luxueuses îles-hôtels en ont fait un paradis pour vacanciers fortunés. Mais la montée de l’islamisme et la menace du réchauffement climatique assombrissent l’avenir de cet archipel de l’océan Indien. Visite guidée.

Photo : Gary Lawrence

Depuis quelques jours, j’ai l’impression que mes doigts et mes orteils commencent à palmer, tellement je passe de temps à planer sous l’eau. Muni d’un masque, d’un tuba et de palmes, j’explore les eaux incroya­blement poissonneuses des Maldives, croisant tortues géantes, raies pastenagues, inoffensifs requins des récifs et bancs entiers de créatures à nageoires.

Mais aujourd’hui, en nageant dans l’atoll de Baa, je suis plus surpris qu’ébloui : d’abord, les coraux que j’aperçois sous l’eau sont soit morts, soit chétifs et épars ; ensuite, je note la présence de dizaines de structures de métal déposées sur le fond sous-marin, comme des casiers à homards tropicaux.

« Elles servent à nos transplan­ta­tions de coraux : pour bien pro­liférer au-dessus du sable, ils ont besoin d’un support rigide », m’explique Yohann Sabaté, directeur du Marine Discovery Center de l’hôtel Four Seasons Landaa Giraavaru. Géré en partenariat avec la société de consultation envi­ronnementale Seamarc, ce centre de recherche sur la vie sous-marine maldivienne, qui tient aussi lieu de clinique pour tortues blessées, emploie cinq biolo­gistes à temps plein. L’une d’elles, la Néo-Brunswickoise Jillian Hud­gins, est chargée du programme Reefscapers, qui vise à refleurir la barrière de corail locale.

« En 1998, près de 90 % des coraux maldiviens ont souffert de blanchiment après le passage des courants chauds du phénomène climatique El Niño », dit-elle. Le blanchiment survient notamment quand la température de l’eau s’élève : le corail expulse alors l’algue – la zooxanthelle – avec laquelle il vit en symbiose, ce qui entraîne sa décoloration et, ultimement, sa mort. « En 2005, nous avons donc commencé à réimplanter des variétés de corail qui résistent mieux aux températures plus élevées et, depuis, la barrière a grandi de 3 000 m2 », explique la chercheuse. En tout, pas moins de 1 500 structures porteuses ont été installées par la chaîne d’origine canadienne Four Seasons, dont les programmes philan­thropiques sont nombreux. Il est même possible de « parrainer » l’une de ces structures, comme l’a notamment fait un certain René-Charles Angélil, venu séjourner ici avec ses célèbres parents il y a quelques années.

Il n’y a pas que la diva de Charlemagne et sa famille qui sont sensibilisées à la fragilité de l’envi­ronnement des Maldives. Petit pays de près de 1 200 îles – dont à peine 187 sont habitées – répar­ties sur une superficie totale de 90 000 km2 (presque l’Islande), cet archipel de l’océan Indien baigne dans un cadre idyllique à environ 400 km au sud de l’Inde, entre lagons luminescents, anneaux coralliens et plages frangées de cocotiers.

Déjà fréquentées par les navigateurs marchands il y a plus de 2 000 ans, connues de l’explorateur arabe Ibn Battuta au XIVe siè­cle, les Maldives furent proba­ble­ment colonisées par des popu­lations venues du sud de l’Inde et du Sri Lanka. Tour à tour royaume, sultanat, possession portugaise et protectorat britannique, le pays s’est érigé en république après un référendum, en 1968, avant de tomber sous le régime autoritaire de Maumoon Abdul Gayoom, en 1978.

Sous son règne, l’archipel s’est bâti une solide réputation de destination ultra-haut de gamme, avec ses îles-hôtels toutes plus fastueuses les unes que les autres, très prisées des couples en lune de miel et des amateurs de plongée. « Pour la variété de leur faune sous-marine, les Maldives forment l’une des cinq meil­leures destinations de plongée du globe », dit avec assurance Christina Conte, maître plongeuse de l’hôtel W, sur l’île de Fesdhoo, dans l’atoll d’Ari.

Conscientes de l’importance de cette faune aquatique et de son environnement pour la viabilité de leur industrie touristique, principale source de revenus et d’emploi du pays, les autorités maldiviennes ont créé de nombreuses aires protégées (35 en tout) au fil des années. Les dernières remontent à 2009 et intègrent une bonne partie des atolls de Baa et d’Ari. Ces réserves marines couvrent les aires de reproduction de plusieurs variétés de requins, dont le requin-baleine, ainsi que celles de la raie manta – ces deux dernières espèces étant considérées comme le Graal des plongeurs maldiviens.

Mais une autre menace, plus sérieuse encore, plane sur les Maldives : l’élévation du niveau des mers. Bon nombre de scientifiques craignent en effet qu’une partie des Maldives ne soit submergée dès 2050 : avec un point culminant à 2,4 m et 80 % de leurs îles à moins de 1 m au-dessus du niveau de la mer, les Maldives sont particulièrement vulné­rables. « Chaque année, on perd de deux à trois mètres de littoral, par endroits, à cause de l’érosion due à la montée des eaux ; il faut alors récupérer du sable dans le lagon et remodeler les plages », dit Jean-Benoît Nisin, chef de village du Club Med Kani, dans l’atoll de Malé Nord.

C’est pour mettre en lumière cette situation que l’ancien président démocrate Mohamed Nasheed a convoqué une réunion ministérielle hors du commun, en octobre 2009 : lui et ses ministres ont alors tous enfilé leur habit d’homme-grenouille pour se réunir sous l’eau, à trois mètres de profondeur. « Ils voulaient montrer à la terre entière à quoi pourraient ressembler les Maldives d’ici la fin du XXIe siècle ! » explique Chantal Lepers, une Belge qui travaille dans l’archipel depuis 20 ans.

Pour donner l’exemple, l’ancien président Nasheed avait annoncé, en mars 2009, que les Maldives deviendraient le premier pays carboneutre de la planète d’ici 2020. Mais il n’aura jamais eu le temps de mettre ses plans à exécution : en février 2012, il se voyait forcé de « démissionner » par l’armée pour être remplacé par son vice-président, Mohamed Waheed, dans ce qui a toutes les apparences d’un coup d’État.

Possiblement fomenté par des radicaux islamistes et des proches du précédent gouvernement, puis vraisemblablement soutenu par certains magnats hôteliers qui voyaient d’un mauvais œil les réformes sociales et certaines décisions contro­versées ou impopulaires du président Nasheed (comme la con­dam­nation sans procès d’un juge apparemment corrompu et l’impo­sition de nouvelles taxes aux entreprises), ce renversement de pouvoir a mis fin de façon abrupte au premier gouvernement démocratiquement élu des Maldives, après 30 ans de parti unique sous Gayoom.

« Ce qui se passe aux Maldives est très simple à comprendre : en février dernier, certains membres de l’élite dirigeante ont pris le pouvoir pour satisfaire leurs propres intérêts, mettre la main sur les avoirs du pays et enrichir une poignée de privilégiés », dit David Hardingham, directeur de l’organisation non gouvernementale (ONG) britannique Friends of Maldives, dont la mission est d’éveiller la communauté internationale aux violations des droits de la personne et à la mauvaise gouvernance ayant cours dans le pays insulaire. Car bien qu’il ait officiellement démissionné, le président déchu Nasheed assure qu’il l’a fait sous la menace armée.

Même si ce n’est pas demain la veille que les Occidentales devront porter le tchador pour fréquenter les plages de l’État islamique à la plus petite superficie de terre ferme au monde (environ 300 km2), les Maldives entretiennent déjà une relation bien particulière avec les étrangers. Il y a une quarantaine d’années, quand le tourisme y a officiellement débuté, il fut décidé que les vacanciers et leurs mœurs légères n’influenceraient pas les Maldiviens dans le respect des valeurs traditionnelles musulmanes : on réduirait autant que possible les contacts de ces derniers avec les étrangers.


Hormis quelques rares exceptions, la majorité des touristes sont ainsi directement dirigés vers une des îles-hôtels dès lors qu’ils atterrissent à l’aéroport de Malé (la capitale du pays). Et celui-ci ne se trouve pas sur l’île principale de Malé, où habite le tiers de la population maldivienne, mais bien sur Hulhulé, une de ses îles secondaires voisines, peu peuplée. De surcroît, tout étranger doit se procurer une autorisation spéciale auprès du ministère du Tourisme pour séjourner par lui-même dans certaines îles sans complexe hôtelier, où il logera dans un petit gîte, dont l’implantation est depuis peu permise.

Néanmoins, à mesure que se multiplient les vols nolisés en provenance de la Chine, de la Russie ou de l’Australie, les Maldiviens n’ont d’autre choix que d’être exposés à des modes de vie plus libertins. Sur Thulusdhoo, dans l’atoll de Malé Nord, de plus en plus de surfeurs viennent ainsi chevaucher les rouleaux qui déferlent sur les plages, avant de se balader torse nu entre les murs blanchis des modestes villages, au grand dam de la population locale, amicale mais prude.

Pendant ce temps, le tourisme d’envergure continue d’aller crois­sant. « Dans les prochaines années, nous comptons aménager de nou­veaux aéroports, et nous venons de lancer des appels d’offres pour développer 14 nouvelles îles-hôtels [en sus des quelque 60 déjà en cours de développement], qui s’ajouteront à la centaine d’îles-hôtels existantes », m’explique Mohamed Maleeh Jamal, le nouveau ministre du Tourisme, des Arts et de la Culture. En outre, une discothèque sous-marine vient d’ouvrir ses portes, un complexe de villégiature sera bientôt construit sous l’eau et on parle même de bâtir une sorte de golf flottant au cours des années qui viennent.

Malgré l’agitation politique sporadique, qui se concentre surtout dans la capitale, l’essentiel de l’archipel continue d’évoluer comme si de rien n’était. Une situation qui découle de l’insularité de ce pays qui s’égrène sur 800 km du nord au sud : tous les hôtels sont situés à bonne distance de Malé et tous ne sont accessibles que par bateau ou par avion-taxi.

Quant à l’élévation du niveau des mers, peu d’entrepreneurs semblent en faire de cas, si l’on se fie au rythme auquel de nouveaux établissements champignonnent, comme ce premier hôtel Louis Vuitton, prévu pour 2013. « Dans l’hôtellerie de luxe des Maldives, la rentabilité des investissements est excellente : en cinq ans, on rentre amplement dans son argent, alors c’est bien assez pour voir venir la vague ! » m’a confié le gérant d’un hôtel construit pour un coût de 75 millions de dollars, dont les propriétaires, comme bien d’autres, sont con­vaincus d’avoir largement le temps de tirer de généreux profits avant de voir leur établissement menacé par les conséquences du réchauffement climatique. Et ce, malgré le triste souvenir du tsunami de 2004, qui a plus ou moins submergé 57 % de la surface habitée du pays.

Pendant ce temps, le président déchu Mohamed Nasheed, qui a fait l’objet du documentaire primé The Island President, de l’Irlandais Jon Shenk, continue d’en appeler au boycottage des entreprises touristiques liées aux membres du nouveau gouvernement, entériné par une commission d’enquête sur le controversé transfert de pouvoir considérée par beaucoup – dont Nasheed – comme bidon, parce qu’elle n’a pas tenu compte de nombreux vidéos, photos et témoignages.

« Il n’y a guère que le Canada qui semble se soucier du sort de la démocratie aux Maldives », s’indignait le directeur de Friends of Maldives en se référant aux déclarations du ministre John Baird, en septembre 2012. Les inquiétudes du ministre canadien des Affaires étrangères faisaient suite à un rapport d’Amnis­tie internationale dénonçant la brutalité policière et les détentions arbitraires dont y sont victimes les manifestants pro-démocratie depuis février. D’autres pays – dont le Royaume-Uni par l’intermédiaire de son Foreign Office – se sont par la suite également dits préoccupés par la situation.

Friends of Maldives exhorte maintenant les étrangers à faire pression sur le gouvernement non élu de Waheed pour que soient tenues des élections le plus tôt possible. Et à ceux qui doute­raient de l’incidence de ces initia­tives, l’ONG britannique rappelle que c’est à la suite des pressions internationales que les premières élections libres ont eu lieu aux Maldives, en 2008, après 30 ans de régime autoritaire…

LES MALDIVES ET LA CHARIA

À la suite du coup d’État présumé qui a renversé le président Mohamed Nasheed, en février 2012, un gouvernement de coalition a pris le pouvoir, avec à sa tête l’ancien vice-président Mohamed Waheed. Depuis, sa branche islamiste radicale, le parti Adhaalat, tente d’imposer ses vues.

En septembre dernier, une adolescente a ainsi été condamnée à 100 coups de fouet pour avoir eu des relations sexuelles hors mariage avec un adulte ; le même mois, une interdiction de danser en public entre gens de sexes opposés a été promulguée par le ministère des Affaires islamiques pour « encourager le retour aux valeurs musulmanes ».

Aujourd’hui accusé d’abus de pouvoir par le gouverne­ment en place, le président déchu clame que ce n’est là que le début d’une lente mais sûre islamisation radicale du pays, qui pourrait se traduire un jour par l’imposition intégrale de la charia (la loi islamique y est déjà partiellement en vigueur), mais aussi de règles ultraconservatrices pour les touristes : plages unisexes, hôtels sans alcool, etc. Mais le directeur du Four Seasons Landaa Giraavaru, Martin Cody, doute fort qu’on en arrive là. « L’industrie du tourisme est bien trop importante pour ce pays », dit-il.

Il faut admettre que l’histoire récente des Maldives tend à lui donner raison. Au début de 2012, l’obligation de fermer tous les spas du pays, imposée par le ministre du Tourisme alors en poste en réponse aux demandes du parti de l’oppo­sition Adhaalat, n’a pas tenu une semaine devant les pressions des hôteliers, mécontents de voir les revenus des lucratifs soins leur échapper. Et le fait que le parti Adhaalat tente maintenant de s’imposer ne semble rien y changer pour l’instant : l’interdiction de danser en public entre gens de sexes opposés a été levée par le nouveau président, Mohamed Waheed, à peine quelques jours après avoir été instaurée.

Consultez le photoreportage de L’actualité sur les Maldives >> 

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Carnet pratique

Meilleure saison : de la mi-décembre à avril.

Liaisons aériennes : Qatar Airways relie Montréal à Malé trois fois par semaine, via Doha (qatarairways.com).

Tarif : à partir de 1 650 dollars aller-retour. Aucun visa n’est exigé, mais entre autres interdictions, les étrangers n’ont pas le droit d’importer de l’alcool et des objets de culte.

Prix moyen d’une nuitée aux Maldives : environ 500 dollars par personne.

Quelques hôtels de luxe dignes de mention : Club Med Kani (en moyenne 285 dollars par personne par nuit en formule tout compris, clubmed.ca) ; Four Seasons Landaa Giraavaru (1 500 dollars par personne par nuit, fourseasons.com/maldiveslg) ; hôtel W (à partir de 1 000 dollars par personne par nuit, wretreatmaldives.com). Un des rares hôtels plus abordables : Equator Village, dans l’atoll d’Addu (150 dollars par personne par nuit, trois repas inclus, equatorvillage.com).

Pour plus d’informations

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Pour en savoir plus :

Sur la politique : Friends of Maldives

Sur la démocratie : Democracy Maldives

Sur l’environnement : Blue Peace

Sur l’actualité : Minivan News

Programme Reefscapers, de Four Seasons :

À voir bientôt au cinéma : The Island President, documentaire primé au Festival international du film de Toronto en 2011

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