Mauvaise science à la une

Ce n’est pas la meilleure science qui reçoit l’attention des médias dans le domaine de la recherche clinique, selon une étude publiée par des chercheurs américains dans la revue PLOS One.

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Photo : Rafe Swan / Getty Images

Ce n’est pas la meilleure science qui reçoit l’attention des médias dans le domaine de la recherche clinique, selon une étude publiée par des chercheurs américains dans la revue PLOS One.

Senthil Selvaraj (du Brigham and Women’s Hospital de Boston) et ses collègues ont fait la liste des 15 derniers articles traitant de recherche clinique publiés dans les sites Internet des cinq quotidiens américains les plus lus — Wall Street Journal, USA Today, New York Times, Los Angeles Times et San Jose Mercury  News — et se sont procurés les publications savantes correspondantes.

En parallèle, ils ont établi la liste des 15 dernières études publiées au cours de la même période par les cinq revues savantes ayant le plus haut facteur d’influence (qui indique leur cote auprès de la communauté scientifique) pour la recherche clinique : New England Journal of Medicine, Lancet, Journal of the American Medical Association, Annals of Internal Medicine et PLOS Medicine.

En passant en revue la méthodologie de l’ensemble de ces 150 études, ils les ont catégorisées selon la solidité de la preuve scientifique.

Ils ont ainsi établi cinq niveaux d’études, depuis les très solides essais contrôlés randomisés (ECR) jusqu’aux études d’observation les plus rudimentaires, dans lesquels les auteurs ont, par exemple, rapporté leurs analyses de cas de quelques patients.

Les essais contrôlés randomisés, dans lesquels les sujets à l’étude sont répartis aléatoirement en deux groupes comparables, sont considérés comme les plus à même de cerner les effets réels d’un traitement, ou de comparer deux approches.

Sante_et_scienceLes chercheurs ont ensuite comparé les études cliniques rapportées par les quotidiens à celles publiées pendant la même période par les revues savantes les mieux cotées.

Résultat : seules 17 des 75 études rapportées par les quotidiens étaient des ECR, contre 40 parmi les 75 études publiées par les revues savantes.

Le facteur d’influence moyen des revues dont étaient tirées les études rapportées par les quotidiens était de 5,4 contre 30 en moyenne pour les cinq revues savantes.

Selon les chercheurs, les quotidiens rapportent donc des études cliniques plus faibles en moyenne que ce que peuvent produire au même moment les scientifiques (lisez aussi ce billet du Laboratoire de journalisme scientifique à ce sujet)

Pourquoi les médias ne rapportent-ils pas la meilleure science ?

Les auteurs de cette étude avancent quelques explications.

Les communiqués de presse sur lesquels se basent souvent les journalistes ne favoriseraient pas, eux non plus, la meilleure science.

Les journaux traiteraient en priorité les études portant sur les maladies les plus courantes.

Ils seraient plus enclins à rapporter les bonnes nouvelles que les mauvaises (les conclusions des essais randomisés étant plus souvent décevantes que les études moins solides qui examinent des hypothèses originales).

Toutes ces explications me paraissent fort sensées, selon mes propres observations (qui n’ont rien de scientifiques, mais qui sont basées sur mon expérience).

J’en ajouterais plusieurs autres.

D’une part, la méfiance de plus en plus grande des journalistes scientifiques envers toute étude financée ne serait-ce qu’en partie par l’industrie pharmaceutique, comme c’est le cas de nombreux essais randomisés puisqu’ils sont obligatoires pour obtenir l’approbation d’un nouveau médicament.

Sept pour cent des 75 études rapportées par les cinq quotidiens que les chercheurs ont étudiés étaient financées par l’industrie pharmaceutique, contre 16 % de celles publiées par les cinq revues savantes les mieux cotées.

Et parmi les ECR, l’industrie avait financé 15 % de ceux rapportés par les médias, contre 38 % de ceux publiés par les revues savantes.

D’autre part, l’actualité générale influence aussi le choix des journalistes. Quand on discute, par exemple, d’un projet de loi sur l’aide à mourir ou les soins palliatifs, toute étude se rapportant à ce sujet voit ses chances d’être rapportée augmenter significativement, même si elle est de moindre qualité que d’autres études — par exemple, le choix entre deux traitements d’une maladie exotique dont peu de lecteurs se soucient.

L’actualité générale permet ainsi aux journalistes scientifiques de glisser un peu plus de science dans les pages des quotidiens, ce qui permet d’éclairer les débats.

La mauvaise science à l’honneur : un exemple avec la cigarette électronique

Finalement, même les revues savantes les mieux cotées mettent aussi à l’occasion (de plus en plus souvent ?) de la mauvaise science dans leurs pages, et à la une de leurs communiqués, pour attirer l’attention.

J’en veux pour preuve cette étude à la méthodologie on ne peut plus discutable, publiée récemment par le Journal of the American Medical Association sur la cigarette électronique, qui a fait le tour du monde des médias en un clin d’œil parce que le sujet est chaud et que la revue est cotée.

Selon cette étude, la cigarette électronique ne serait pas plus efficace que les autres méthodes pour arrêter de fumer.

Le hic ? Sur les 949 personnes interrogées, 88 seulement étaient des utilisateurs de cigarettes électroniques, définis comme «ayant utilisé au moins une fois une cigarette électronique dans le dernier mois».

Autrement dit, pas forcément des utilisateurs importants ni même réguliers !

Faut-il s’étonner dans ces conditions que ces personnes n’aient pas démontré plus de velléités à arrêter de fumer que les autres sujets de l’étude?

Et si l’objectif était de démontrer ce la cigarette électronique n’est pas un bon moyen de cessation tabagique, pourquoi ne pas l’avoir comparée aux autres méthodes ?

Non seulement cette étude est indigne de figurer dans une revue comme JAMA, mais on se serait en outre bien passé de l’éditorial donneur de leçon qui l’accompagnait et qui condamnait sans nuance la cigarette électronique sur cette base très très mince. Pas très scientifique, tout ça !

* * *

À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

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