Médecine douce

Et si le Dr. Alain Vadeboncoeur allait perdre son patient ? Certains cas « de routine » se terminent mal parfois. 

Photo : Daphné Caron

Après s’être penché pour ramasser un jouet, l’homme dans la trentaine sent que son cœur se met subitement à battre la chamade. Le sol se dérobe sous ses pieds, sa vue se voile quelques secondes. Un ami freine sa chute, puis fait appeler les secours. À leur arrivée, les paramédics constatent que la pression artérielle est basse, mais la vitesse du rythme cardiaque les inquiète davantage : 220 battements par minute. Même un jeune cœur ne peut tolérer cela longtemps. 

En arrivant dans la salle de choc, je jette un coup d’œil au tracé d’électrocardiogramme : une fibrillation auriculaire, arythmie courante, mais inhabituellement rapide chez lui. Une échographie sommaire me rassure, le muscle cardiaque paraît sain. Je termine l’évaluation et réconforte le patient : « C’est une arythmie, mais votre cœur n’a pas trop de problèmes. On va commencer par le ralentir. » Il se met pourtant à pleurer. « Ça va bien aller. Pour vous, c’est impressionnant comme symptôme. Mais on en voit tous les jours des comme ça. — J’ai pas embrassé mes enfants, je voulais pas les inquiéter… Est-ce que je vais les revoir ? — Bien sûr. » 

Au moins, la tension artérielle s’est normalisée grâce à l’administration de solutés. La femme du patient, qui attendait jusque-là hors de la salle en piétinant, passe la tête entre les rideaux. « Je peux entrer ? — Bien sûr, ça va lui faire du bien. » Elle avance lentement, intimidée, au milieu des appareils, pendant que le personnel continue de s’activer, puis vient se placer aux côtés du malade. 

La phrase me revient en tête : « Est-ce que je vais les revoir ? » Et si j’allais perdre mon patient ? Certains cas « de routine » se terminent mal.

Je demande à l’infirmière de préparer le métoprolol, médicament utilisé pour ralentir le cœur. J’en injecte une dose qui procure un effet presque immédiat. La fréquence cardiaque tourne à présent autour de 130. Je prescris ensuite une perfusion d’antiarythmique pour mettre fin à la fibrillation. En cas d’échec, on endormira le patient pour effectuer une cardioversion, décharge électrique appliquée sur le cœur emballé pour le ramener à son rythme normal. 

Pendant que j’écris ma note quelques minutes plus tard, mon regard est attiré par le moniteur, où je vois que le cœur accélère de nouveau. L’infirmière, inquiète, a mis le patient en position inclinée pour maintenir la perfusion du cerveau et m’interpelle aussitôt, parce que ça roule maintenant à 230. La phrase me revient en tête : « Est-ce que je vais les revoir ? » Et si j’allais perdre mon patient ? Certains cas « de routine » se terminent mal. 

Chassant cette sombre idée, je retourne prestement à son chevet afin de reprendre la situation en main. Je lui répète que tout va bien aller, il ne me croit qu’à moitié. Les patients gravement malades ne sont pas dupes de nos paroles apaisantes quand ils pressentent le pire. Et le pire semble arriver : durant 10 bonnes secondes, son cœur s’emballe à 260. C’est une tachycardie ventriculaire, une arythmie qui peut être fatale !

Pas le choix dans ce contexte, il faut effectuer une cardioversion. « Avez-vous mangé ? — Pas depuis le midi. » Tant mieux, il y aura ainsi moins de risques de vomissements quand on l’endormira. Je demande l’inhalothérapeute, qui va nous assister. J’explique la situation : « L’arythmie va pas mieux, ça s’est même compliqué depuis tantôt, il faut arrêter ça… — Arrêter mon cœur ? — Arrêter l’arythmie, avec un choc. C’est un traitement de routine, on le fait deux ou trois fois par jour… »

Il est couvert de sueur froide et ne paraît vraiment pas bien. Je commence moi-même à douter de mes bonnes paroles. 

L’inhalothérapeute entre alors dans la salle en m’interrogeant du regard. Je lui réponds : « On va “cardioverser” tout de suite. » Elle se positionne à la tête du patient pendant que j’ouvre la jaquette pour installer les électrodes de cardioversion sur la poitrine. Tout est prêt. Or, l’infirmière me désigne d’un signe l’étonnant changement apparu sur le moniteur cardiaque.

J’enchaîne mes explications : « Mais à bien y penser, je vais plutôt vous imposer les mains. » Mon patient écarquille les yeux pendant que je me concentre, fermant les miens et gardant mes mains sur sa poitrine. « Vous allez faire quoi ? — C’est terminé, vous êtes guéri. — De mon arythmie ? — Oui. Pschitt, partie ! » C’est que le rythme est redevenu normal. L’antiarythmique a agi, non sans avoir un peu brassé le cœur. Je lui raconterai tout cela plus tard. 

L’infirmière lève les yeux au ciel quand je sors de la salle, mes deux mains magiques encore dressées — vers le ciel, justement. « Tu fais ton comique, doc ? » Je suis surtout soulagé. J’imagine le bonheur de mon patient lorsqu’il embrassera ses enfants. Mais ça ira à demain, mieux vaut être prudent. Assez d’émotions ce soir, pour lui comme pour moi. 

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