Médecine familliale : pourquoi les jeunes médecins hésitent-ils ?

Le Dr Patrick Bernier a pris le pouls de la génération Y. Il a découvert qu’une multitude de facteurs découragent les jeunes à devenir omnipraticiens. « Une jeune consoeur m’a déjà dit que, pour elle, exercer en cabinet était ce qu’il y avait de plus épuisant et qu’elle avait l’impression de se reposer quand elle faisait de l’urgence et de l’hospitalisation. »

Pourquoi les jeunes hésitent-ils à devenir omnipraticien ?
Le Dr Patrick Bernier – photo : Denis Méthot

Le Dr Patrick Bernier assure la présidence du Comité des jeunes médecins mis sur pied par la Fédération des Médecins Omnipraticiens du Québec afin de prendre le pouls de la génération Y et de sonder ses valeurs et son intérêt envers l’omnipratique. Ce médecin de 36 ans, qui exerce à Québec, n’a jamais travaillé en cabinet et dit n’avoir jamais été attiré par cette pratique. « J’ai l’impression que la médecine familiale s’est  beaucoup complexifiée, dit-il. Les médecins plus expérimentés ont démarré avec des patients qu’ils pouvaient voir rapidement. La situation s’est graduellement alourdie, mais ils ont pu apprivoiser le changement petit à petit. Par contre, un jeune médecin qui commence à exercer en cabinet doit prendre d’un coup des centaines de patients en souffrance physique, psychologique et sociale qui comptent sur lui. Les gens arrivent souffrants et repartent souffrants. Ce n’est pas facile pour un jeune  médecin de démarrer dans un tel contexte. »

L’aspect administratif s’est lui aussi alourdi avec les années. Le Dr Bernier se rappelle l’impression de complexité qu’il a ressentie en recevant l’épais cahier à anneaux de la RAMQ. À la fin de sa formation, il a choisi d’aller exercer en gériatrie, un milieu qu’il apprécie parce qu’il lui laisse beaucoup de liberté. Ce thème de la liberté est revenu à plusieurs reprises dans les entretiens qu’il a eus avec de jeunes médecins. « Faire du dépannage et de la salle d’urgence, se promener partout dans la province, c’est payant et ça permet de voir du pays. Je comprends que cela attire les jeunes finissants. Il y a peu de prise en charge et beaucoup de liberté. »

Exercer dans une urgence, s’est-il fait dire, c’est aussi moins contraignant pour une jeune omnipraticienne qui aspire à fonder une famille. Elle n’a pas de permission à obtenir pour partir en congé de maternité, elle se fait simplement retirer de la liste de garde de son établissement.

Si elle exerçait dans un cabinet, elle devrait penser à ses patients, à ses suivis de clientèle; elle devrait trouver des collègues pour les prendre en charge. De plus, il lui faudrait continuer à s’acquitter de ses frais de cabinet, même durant son absence, ce qu’elle n’aura pas à faire si elle exerce dans une urgence.

Autres facteurs dissuasifs

Les témoignages obtenus par le Dr Bernier lors de ces discussions lui ont permis d’avoir d’autres explications sur le manque d’intérêt des jeunes médecins envers le travail en cabinet. « Les AMP favorisent l’hospitalisation et les urgences, et dissuadent la pratique en cabinet, a-t-il noté. Le cycle est inversé. (À lire : À propos des AMP)

On oriente les jeunes médecins vers une pratique hospitalière. C’est un frein pour eux. Ceux qui restent dans les urgences ne vont pas dans les cabinets faire de la prévention, de la prise en charge et du suivi. » L’écart entre ce que vivent les résidents dans une unité de médecine familiale et la pratique en cabinet fait peur à certains. Dans une unité de médecine familliale, un résident, payé au tarif horaire, peut passer 30 minutes à une heure avec un patient. « Il se demande alors ceci : si je choisis de travailler en cabinet, comment vais-je pouvoir faire la même chose en 15 minutes ? Je n’ai guère d’expérience avec des patients lourds, multiproblématiques. Il faut prendre beaucoup de notes détaillées pour éviter les poursuites. Tout cela mis ensemble devient dissuasif », croit le Dr Bernier.

Sans compter le choc des générations, ajoute-t-il. Des médecins plus âgés ont sacrifié une partie de leur vie à la médecine, mais la nouvelle génération n’a pas les mêmes valeurs. Les jeunes médecins, femmes et hommes, accordent plus d’importance à la qualité de vie et à la famille que plusieurs de leurs aînés. Un jeune qui arrive dans un cabinet privé où ses collègues ont 20 ans de plus et pas la même mentalité ne se sentira peut-être pas à sa place.

Le fait que peu de stages sont proposés en cabinet est également évoqué. Ainsi, la réalité d’un cabinet privé, les résidents ont peu de chances de la connaître durant leur formation. « Dans mon temps, il n’y avait pas de stages en cabinet, dit le Dr Bernier. Un cardiologue qui n’aurait jamais fait d’hôpital serait-il à l’aise d’aller y exercer ? Travailler avec de futurs collègues au privé nous inciterait peut-être à en faire autant. »

Il faudra toutefois qu’un pont soit jeté entre la nouvelle génération de médecins et les médecins d’expérience, si l’on veut assurer une relève dans les cabinets privés, insiste le Dr Bernier. « La génération Y veut « tripper », elle veut que ce soit « hot », vivant. Cela pourrait expliquer pourquoi le cabinet est moins populaire à ses yeux. Au Comité des jeunes, on veut tenter de voir comment rendre le cabinet privé plus attrayant. Il vaudrait mieux apprendre à connaître la génération Y, la comprendre, souligne cet omnipraticien. On ne pourra pas transformer la médecine pour plaire à ces nouveaux venus, mais il faudra que les milieux de travail soient davantage attirants pour les retenir. Si cela ne leur convient pas, ils opteront pour autre chose. Pourquoi se battre pour aller exercer en cabinet si on peut bien gagner sa vie en établissement ? »

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