Mégantic violé

Dans mon métier, j’ai bien souvent été confronté à la mort, qui peut être brutale et laisser alors désemparées les familles, à qui il faudra expliquer que l’être aimé ne reviendra pas.

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Photo: Ryan Remiorz/Presse Canadienne

J’avais prévu à l’avance un texte, pendant mes vacances au grand lac où je retourne chaque année depuis l’enfance. Un texte léger, comme il se doit. C’est l’été, après tout.

Mais il n’y en aura pas. Pas après Lac-Mégantic. Parce que je viens de voir les images et d’entendre les témoignages. Terribles.

Une communauté foudroyée, des proches meurtris, des enfants qui ne savent pas encore et pour qui le pire est à venir, des questions qui fusent.

C’est le choc, absolu, sans appel ni faux fuyant. La dévastation. L’horreur.

Dans mon métier, j’ai bien souvent été confronté à la mort, qui peut être brutale et laisser alors désemparées les familles, à qui il faudra expliquer que l’être aimé ne reviendra pas.

Plusieurs fois, j’ai aussi soigné des blessés multiples, suite à des accidents de la route ou des drames familiaux. Il pouvait aussi s’agir d’accidents industriels. Je me souviens d’un silo à grains sur la Rive-Sud où plusieurs travailleurs avaient trouvé la mort intoxiqués.

Bien sûr, c’est pire quand ces drames surviennent lors d’occasions qui les font paraître encore plus injustes. Comme lors d’un anniversaire.

Avec Lac-Mégantic, c’est un peu tout cela en même temps.

D’abord ce train noir, bourré de pétrole, lancé la nuit sans conducteur contre une petite ville dont il fait exploser le cœur. Certains ont couru devant des rivières de feu larges comme la rue, qui dévalaient. D’autres ont eu moins de chance.

Et toutes ces familles meurtries. Ce père ayant perdu ses fils. Ce qui est pire que de perdre père ou mère, le cours normal des choses étant renversé. C’est plus qu’atrocement douloureux: c’est aussi absurde.

Et au-delà des proches parents, il y a les amis disparus. Il y a une petite communauté, où tout le monde semble se connaître, elle-même blessée.

Et il y a la colère, qui sourd déjà, alors que des questions touchant les responsabilités professionnelles et corporatives surgissent. Comment ce train a-t-il pu rouler seul plus d’une heure sans déclencher de mécanisme d’urgence, d’alerte générale et d’évacuation?

D’autres chocs viendront, notamment quand les enfants apprendront des vérités qui les marqueront pour la vie. «Ça va être un cauchemar du point de vue émotif» disait un résident.

Parce qu’un tel drame remet en question toutes les certitudes.

Mais il y a quand même aussi un peu d’espoir qu’il faut aussi voir.

Les secours. Le soutien. Les appuis. Des gouvernements. De tout le monde. L’humanité. La solidarité agissante. La générosité.

La distance habituelle entre les gens qui s’envole: il reste là des humains qui pleurent et s’entraident.

Tout cela ramènera un peu du sens perdu. Comme à l’urgence quand tout va mal. Comme depuis la nuit des temps quand il y a crise.

Quoi faire maintenant? Tout ce qui peut encore aider. Les dons à la Croix-Rouge sont une bonne idée.

Et quoi dire? Les gens sont souvent mal à l’aise. Mais c’est tout simple. Parce qu’il ne s’agit pas tant de parler que d’écouter.

Écouter les mots qui souhaitent remettre de l’ordre là où n’y en a plus. Et accepter. Accepter les émotions qui émergent, intenses, variées, chavirantes. Accepter la réalité du deuil qui s’installe.

Comme le confiait une résidente n’ayant plus de nouvelles de sa mère: «On se parle et on essaie de s’encourager. Mais la réalité est là…»

Écouter, accepter… puis toucher. Pour conserver la proximité, permettant de se sentir un peu moins seul. De retrouver le contact au-delà de la fracture du réel.

Et enfin, attendre. Que le temps commence à faire son œuvre.

Personne ne se sort indemne de ces tragédies. Ni n’en guerit complètement. Mais la plupart des gens pourront continuer à vivre. Et sourire un jour de nouveau.

Moi, pour aujourd’hui, je ne peux rien de plus concret que de vous offrir de loin mes sympathies. Les plus vives.

Et de penser à vous.

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1 commentaire
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Que dire de plus pour quelqu’un tel que vous qui par ce texte est présent au Lac-Mégantic. Je sais que c’est cliché, mais on ne peut que s’incliner devant la triste réalité de bêtes accidents qui ne devraient surtout pas être. Une voie ferrée, un train qui passe au coeur d’un village est bucolique et on observe en comptant les wagons qui s’éternisent et n’en finissent plus de passer. Celui-ci aura apporter des passagers avec lui et qui ne reviendront pas, c’est un billet aller seulement.