Mes aïeux dans ma salive

Exit les traditionnels arbres généalogiques: pour débusquer vos plus lointains ancêtres, rien de tel qu’une goutte de votre salive. Bienvenue dans le nouveau monde de la généalogie génétique!

Une simple goutte de salive. C’est tout ce qu’il m’a fallu pour plonger dans 50 000 ans d’histoire génétique ! Un minuscule échantillon de mon ADN mitochondrial — transmis par la mère de génération en génération — m’a permis de retracer ma plus lointaine aïeule. Descendante des premiers humains qui ont quitté l’Afrique, quelque 100 000 ans avant notre ère, elle vivait en Asie centrale, probablement autour de la mer Noire, il y a environ 50 000 ans. Des milliers d’années plus tard, l’une de ses héritières a migré vers le bassin méditerranéen et l’Afrique du Nord. Avant de donner naissance à la lignée dont sortira ma grand-mère maternelle, née en Corse…

Toute cette information dans une goutte de salive ? Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est bel et bien le cas. Après les enquêtes policières pour retrouver des criminels ou innocenter des suspects, après le dépistage de maladies et les tests de paternité, la généalogie génétique est une nouvelle application — ludique celle-là — du séquençage de l’ADN.

Issue de la génétique des populations — qui vise à comprendre les mutations génétiques qu’ont subies les groupes humains —, l’analyse de l’ADN appliquée à la recherche de nos ancêtres est désormais accessible au commun des mortels (voir l’encadré « Comment ça marche » ).

Grâce à l’engouement qu’elle suscite, la généalogie génétique est en train de se transformer en véritable industrie. Aux États-Unis et au Royaume-Uni surtout, où des dizaines d’entreprises ont vu le jour ces dernières années. Elles sont souvent les excroissances de laboratoires de recherche qui offrent déjà des tests de paternité ou qui se spécialisent dans l’expertise médicolégale. Des milliers d’amateurs dans le monde entier achètent leurs produits (la trousse vendue dans Internet coûte entre 103 et 1 043 dollars). La société canadienne Genetrack Biolabs, de Vancouver, est l’une des rares au pays à en commercialiser. Sa filiale DNA Ancestry Project en distribue même dans les magasins La Baie.

Parmi les pionnières dans le domaine, Oxford Ancestors, entreprise britannique fondée en 2001 par Bryan Sykes. Ce professeur de génétique des populations à l’Université d’Oxford s’est rendu célèbre en extrayant l’ADN de l’homme des glaces autrichien (découvert dans les Alpes italiennes en 1991 et âgé d’environ 5 000 ans) et… en lui trouvant des similitudes avec l’ADN d’Européens contemporains. Le généticien en a tiré un best-seller, Les sept filles d’Ève : Génétique et histoire de nos origines (Albin Michel, 2001), où il vulgarise ses travaux et raconte la vie — très romancée — des sept femmes qui seraient les lointaines ancêtres de la majorité des Européens d’aujourd’hui. Désormais à la tête d’une affaire lucrative, Sykes reste critiqué par certains de ses pairs, notamment en raison de la confusion qu’il entretient entre la science et la fiction.

La société américaine Family Tree DNA (FTDNA), de Houston (Texas), a été créée un an avant Oxford Ancestors. Son association avec le Projet génographique, vaste étude d’anthropologie génétique lancée par la National Geographic Society en 2005, lui a donné un coup de pub mondial. Cette recherche, qui doit s’étaler jusqu’en 2010, vise à recueillir 100 000 échantillons d’ADN sur les cinq continents, afin de déterminer l’origine des peuplements et de cartographier les grandes migrations humaines. Pour cela, 10 laboratoires de recherche ont été mis en place sur toute la planète ; mais les promoteurs de l’étude font aussi appel au public en demandant à tous les volontaires d’envoyer un échantillon de leur ADN. Les trousses, vendues 99,95 $ US (104 $ CA), sont recueillies et analysées par FTDNA, associée aux laboratoires de recherche de l’Université de l’Arizona. Cette étude très médiatisée suscite, elle aussi, des doutes de la part de certains scientifiques, qui s’interrogent sur la fiabilité et la précision des résultats obtenus (sans compter que faire payer les personnes testées s’écarte des pratiques scientifiques habituelles).

Prélever son ADN est aussi simple et indolore que de se brosser les dents. Les résultats, eux, sont beaucoup plus compliqués à interpréter : ils arrivent sous la forme d’une série de chiffres et de lettres incompréhensibles pour le commun des mortels, obligés de réviser leurs notions de biologie…

Les données deviennent pertinentes lorsqu’elles sont comparées avec les tests d’autres personnes. Les entreprises invitent donc leurs clients à mettre en commun leurs résultats en s’inscrivant sur leur banque de données. Cela afin d’entrer en contact avec d’éventuels « parents » présentant des mutations génétiques (marqueurs) similaires aux leurs dans leur ADN mitochondrial ou dans leur chromosome Y (voir l’encadré « Les différents tests »).

Certains peuvent ainsi se découvrir des cousins inconnus, vivant parfois à l’autre bout de la planète, ou, au contraire, exclure de leur parenté un aïeul présumé. C’est notamment le cas au sein du Projet ADN d’Héritage français (voir l’encadré « Cousins génétiques ») et pour notre collaborateur Michel Arseneault (voir « Ancêtre, es-tu là ?»). Ces recherches suscitent également de l’espoir chez les personnes qui, soit parce qu’elles ont été adoptées, soit parce qu’elles sont issues d’un donneur de sperme anonyme, sont en quête de leurs origines. L’an dernier, un adolescent américain a ainsi réussi à retrouver son père biologique en envoyant son échantillon d’ADN à la société FTDNA.

Attirés par la publicité qu’en ont faite des stars comme Oprah Winfrey, les Afro-Américains sont eux aussi de plus en plus friands de ces tests, grâce auxquels ils espèrent reconstituer l’histoire de leurs ancêtres, perdue à cause de l’esclavage. (C’est d’ailleurs une analyse d’ADN sur l’un de ses descendants qui a démontré que le président américain Thomas Jefferson a eu au moins un enfant avec l’une de ses esclaves noires, Sally Hemings.) D’autres personnes espèrent se découvrir des origines amérindiennes — par simple curiosité ou dans l’espoir d’obtenir certains des privilèges liés à ce statut.

Les résultats ne sont cependant pas toujours à la hauteur des attentes. D’abord, parce qu’il peut être bouleversant de découvrir que l’origine de ses ancêtres n’est pas celle que l’on croyait. Ensuite, parce que la précision des résultats dépend à la fois des régions du monde où l’information a été recueillie et de l’ampleur des banques de données. Ces dernières ne représentent encore qu’une goutte d’eau à l’échelle de la population mondiale, et les renseignements qu’elles contiennent n’en constituent pas un échantillon représentatif. « Nous en sommes encore aux balbutiements de la généalogie génétique », reconnaît Bennett Greenspan, président et fondateur de Family Tree DNA, qui, avec plus de 150 000 échantillons, se targue de posséder la plus importante banque de données au monde. « Plus les gens se feront tester, plus les réponses seront précises. »

En attendant, beaucoup de clients restent sur leur faim — d’autant que les entreprises n’expliquent pas toujours les limites de leurs tests. Limites qu’a répertoriées l’Observatoire de la génétique du Centre de bioéthique de l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM). En 2006, l’organisme a mis en ligne un article intitulé « Tests génétiques et généalogie : 10 raisons d’être sur ses gardes ». Parmi les réticences invoquées, le fait que, contrairement à la généalogie classique, ces tests ne donnent qu’une image parcellaire de notre ascendance.

« Seules les lignées maternelle et paternelle directes sont retracées », explique le généticien Damian Labuda, de l’Hôpital Sainte-Justine, à Montréal, qui étudie depuis 20 ans la structure génétique des populations pour des applications en épidémiologie. « Vous n’apprendrez donc rien sur les ancêtres de la mère de votre père ni sur ceux du père de votre mère. Ceux qui sont accessibles représentent à peine deux ancêtres sur les 1 024 apparaissant à la 10e génération de notre arbre généalogique… et toujours deux sur le million d’individus de la 20e génération. Pourtant, chacun d’entre eux a eu la chance de laisser une empreinte en nous. Nous sommes une mosaïque génétique formée par toutes les traces laissées par nos ancêtres. »

Si beaucoup croient que les tests de généalogie génétique peuvent contribuer à éliminer le racisme — puisque notre ADN démontre que nous avons tous la même origine : l’Afrique —, certains redoutent au contraire un retour aux vieilles mythologies raciales. Le sociologue américain Troy Duster est de ceux-là (il sera présent à la conférence internationale de Génome Canada à Québec, en octobre prochain). Ce professeur, petit-fils d’Ida B. Wells, célèbre militante afro-américaine des droits civiques, s’est notamment élevé contre la création du premier médicament « racial » — le BiDil, lancé en 2005 et destiné aux Noirs américains souffrant de maladie cardiaque.

« En 2000, à la fin du programme international Génome humain [visant à décoder le génome humain], on nous a dit que nous étions à 99,9 % semblables en fait d’ADN et que la race n’avait aucune importance, dit Troy Duster. Or, depuis, on se demande si on peut utiliser l’ADN pour classer les gens en fonction de leur race — tant dans le domaine de la santé que dans celui de la généalogie. Certains tests de généalogie génétique recourent aux vieilles catégories raciales pour affirmer qu’on est, par exemple, Africain sub-saharien à 60 % ou Européen à 40 %. Il pourrait être tentant de se servir des mêmes technologies pour donner une nouvelle légitimité aux catégories raciales. Celles-ci seraient ensuite utilisées pour prouver que les disparités raciales en matière de criminalité ou d’intelligence peuvent s’expliquer par des différences dans l’ADN. »

Le danger, c’est surtout que les tests soient mal compris, dit Marc Bauchet, chercheur en anthropologie génétique à l’Institut Max-Planck de Leipzig (Allemagne). « Les entreprises simplifient souvent de manière excessive pour des raisons de marketing. D’un côté, on nous dit que les races n’existent pas, mais de l’autre, les tests génétiques donnent l’impression du contraire. Reste que nous ne sommes pas tous des clones : il existe des différences évidentes dans la couleur de la peau, les traits du visage ou la prédisposition aux maladies génétiques qui sont liées à la géographie ou à la culture. Et pourtant, ces différences ne définissent pas des “ races ” et ne justifient pas le racisme ! »

Mais si les scientifiques se veulent généralement prudents, les entreprises qui commercialisent les tests d’ADN n’ont pas forcément la même rigueur. Et cela fait bondir André Langaney, professeur au Muséum national d’histoire naturelle de Paris et à l’Université de Genève. Ce généticien des populations n’hésite d’ailleurs pas à parler d’« astrologie de l’ADN » et, dans la plupart des cas, de « vaste fumisterie ». « Pour vendre, certaines entreprises commerciales racontent n’importe quoi dans leur site Internet. Et comme, de plus, tout se passe dans des laboratoires privés, rien ne limite actuellement le développement de la désinformation scientifique. »

La confidentialité des données confiées à des entreprises privées suscite aussi des inquiétudes. Des compagnies d’assurances, ou des employeurs, ou la police peuvent-ils y avoir accès sans notre consentement ? « Le problème n’est pas tant l’utilisation par d’autres des résultats fournis, puisque ceux-ci ne permettent pas de retracer un individu en particulier, dit Jacques Beaugrand, coprésident du Projet ADN d’Héritage français. Le problème pourrait survenir si l’échantillon était réanalysé par d’autres pour obtenir d’autres renseignements. Mais le risque est faible : les entreprises s’engagent à respecter la confidentialité des données et à ne pas les céder, les prêter ou les vendre à quiconque. »

La mésaventure arrivée à des Auvergnats, révélée par le magazine français L’Express en mars 2007, donne à réfléchir. Membres d’une association de généalogie, ils ont participé, en 2006, à l’étude de chercheurs américains. Leurs profils génétiques se sont retrouvés dans la base de données de DNA Print, l’entreprise partenaire de la recherche, dans un fichier accessible par la police et le FBI !

« Ce cafouillage a été résolu au plus vite et les données, effacées », assure Marc Bauchet, qui a participé à cette étude à titre de doctorant. Quant aux généalogistes amateurs auvergnats, ils ne semblent pas traumatisés. « Nous sommes tous fichés de toutes parts, et la confidentialité de mes données m’importe peu, dit Marcel Andrieu, président d’Aprogemere, le fameux club auvergnat. En matière de généalogie, nous sommes beaucoup plus choqués par le travail des mormons : ils copient les registres d’état civil à des fins spirituelles très douteuses. »

Tout en estimant que de tels dérapages sont inacceptables du point de vue éthique, Damian Labuda, généticien à Sainte-Justine, rappelle que personne n’est complètement à l’abri. « Nous semons notre ADN partout », dit-il. Kleenex, mégots de cigarettes, cheveux… « Si la police veut notre empreinte génétique, elle va l’avoir ! »

C’est quand même très différent que de confier notre échantillon à une entreprise privée, rétorque le juriste et éthicien Thierry Hurlimann, responsable de l’Observatoire de la génétique au Centre de bioéthique de l’IRCN. « L’ADN que l’on sème à tout vent ne peut être prélevé que dans un cadre juridique très strict. De plus, de tels échantillons, recueillis sans consentement, ne sont pas toujours exploitables et ne permettent pas forcément de nous identifier. Ce n’est pas le cas quand on confie un échantillon d’ADN à un tiers : on lui procure aussi des renseignements de nature personnelle, en particulier notre nom. L’information contenue dans notre ADN est considérable, en ce qui concerne notamment la prédisposition éventuelle à des maladies génétiques. »

Mieux vaut donc se poser quelques questions avant d’envoyer un échantillon à une entreprise privée, poursuit Thierry Hurlimann. Quelles analyses seront faites sur mon échantillon ? Combien de temps sera-t-il conservé ? (Les entreprises conservent généralement les échantillons entre 2 et 25 ans.) Qui y aura accès et pour quelles raisons ? Comment la confidentialité des résultats sera-t-elle protégée ?

Le généalogiste amateur doit-il pour autant se limiter aux bonnes vieilles archives de l’état civil et aux registres des paroisses ? Tout dépend de ce qu’il cherche. « On ne fait pas encore de généalogie par l’ADN », dit l’historienne Denyse Beaugrand-Champagne, archiviste au Centre d’archives de Montréal de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. « Les résultats des tests génétiques, très sommaires, permettent seulement de délimiter un continent ou une région très vaste. On est encore loin de pouvoir identifier un ancêtre direct. Entre mon ancêtre celte qui aurait vécu il y a 3 000 ans et le premier Beaugrand, dit Champagne, qui est arrivé en Nouvelle-France en 1665, il s’en est passé des choses ! Or, cette histoire-là, elle reste encore à écrire… »

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