Mon île en ville

Certaines sont désertes. D’autres cachent des vignobles, des fermes, des chalets. Ce sont les îles du Saint-Laurent, à quelques encablures de Repentigny.


 

Le kayak glisse sur l’eau étale. Droit devant, une île s’étire paresseusement au soleil. Sur la berge, des poules d’eau vivent leur vie dans les herbes hautes. La sainte paix. On se croit au bout du monde. Même s’il suffit de tourner la tête pour apercevoir le pont Le Gardeur, qui relie la pointe est de l’île de Montréal à Repentigny, sur la rive nord du Saint-Laurent.

Combien de Montréalais savent que le bonheur se cache ainsi, à quelques encablures d’un centre-ville de banlieue  ? Il faut dire que les initiés se font discrets. Nulle envie d’attirer des hordes de citadins dans leur petit coin de paradis.

Ce paradis, c’est la trentaine d’îles qui s’égrènent sur 25 km, de l’île Sainte-Thérèse, en face de Varennes, à l’île Bouchard, devant Saint-Sulpice. S’y cachent des vignobles et des fermes, des chalets, des étangs à canards. Et des gens heureux. En voici quelques-uns.

L’apprentie vigneronne

Pas d’eau courante. Des tonnes de débris de toutes sortes, certains vieux de plus d’un siècle. Des murs qui tombent et plus de carreaux aux fenêtres.

Mais le silence et la beauté. L’eau du chenal. La vue sur le clocher de Verchères, au sud. Et sur celui de Saint-Sulpice, au nord. Le 18 e siècle, à 20 minutes du supermarché.

Qui blâmera Martine Asselin d’avoir craqué  ? Partie faire une balade en chaloupesur le fleuve un jour de fin de semaine, à l’été 2000, c’est par hasard qu’elle a remonté le chenal Saint-Pierre, qui sépare l’île Ronde de l’île Bouchard. Et qu’elle est tombée sur cette maison ancestrale, devant laquelle achevait de se décrépir une pancarte « À vendre ». Avec son chéri, elle a mis 48 heures à se décider. Ils ont acheté la maison, la terre. Et ont décidé d’en faire un vignoble, même si, comme elle dit, « ils ne connaissaient rien là-dedans ».

Depuis, Martine Asselin vit sur l’île de mars à novembre. Et travaille 15 heures par jour. Il a fallu nettoyer la maison, étudier les cépages, planter les vignes, s’initier à la vinification… Pour arrondir les fins de mois, elle s’est aussi mise à la culture céréalière sur une partie de sa terre. « Vous labourez à l’envers, ma petite madame… », l’avait charitablement prévenue son voisin la première année  !

Le vignoble Bouche-Art, qui produit déjà 10 000 bouteilles, devrait doubler de taille au cours des deux prochaines années. Et le couple ne rêve que d’une chose  : s’installer dans l’île de façon permanente. Ça viendra, dit Martine Asselin, philosophe. En attendant, elle nage dans le bonheur. Et dans le boulot…


 

Enfance de rêve

Pour aller à l’école, au printemps, les 10 enfants Durocher, résidants de l’île Sainte-Thérèse, mettaient la chaloupe sur le traîneau. « Arrivés là où la glace avait cédé, on inversait, raconte Jacques Durocher. On mettait le traîneau dans la chaloupe  ! »

Les toilettes étaient dans un coin de la cuisine et sa mère repassait avec un fer au naphta — il n’y a jamais eu d’électricité dans l’île. Mais la terre était généreuse et les prix, aux marchés de la ville tout près, ont toujours été bons. « C’était une bonne vie », dit Jacques Durocher, aujourd’hui cadre à la Société de transport de Montréal. Il se rappelle les étés passés à se promener en chaloupe, à pêcher, à chasser le canard, à fréquenter les milliers de Montréalais qui, les jours de canicule, envahissaient les plages de l’île.

Aujourd’hui, Jacques Durocher, qui a pas mal bourlingué, habite Varennes, en face de l’île. Et sa chaloupe est amarrée sur la minuscule rivière Notre-Dame, au bout de son jardin. Il lui faut moins de 20 minutes pour retourner à la maison paternelle, devenue la maison de campagne des enfants Durocher, de leurs enfants et de leurs petits-enfants… qui continuent à se promener en chaloupe et à jouer dans l’île. Chanceux, va…

Clandestins mais heureux

Au milieu des années 1950, on a fait courir la rumeur qu’un hypothétique pont-tunnel reliant Montréal à la rive sud passerait par l’île Sainte-Thérèse. Le prix des terres s’est emballé, les agriculteurs ont vendumassivement. Mais le pont n’est jamais venu. Et l’île Sainte-Thérèse, presque abandonnée, s’est endormie.

Aujourd’hui, l’île n’a toujours aucun résidant permanent. Ne restent qu’un agriculteur, qui offre une vingtaine de chalets en location, et une soixantaine de squatteurs, qui se sont installés au fil des ans — certains sont là depuis 50 ans. Des squats confortables avec quais, chalets et dépendances…

Le millionnaire de l’île Ronde

Jeune garçon, Jocelyn Lafortune chassait le rat musqué dans l’île Ronde et vendait les peaux aux fourreurs de Montréal. Retraité millionnaire à 40 ans — il était expert en sinistres —, il a acheté la moitié de l’île Ronde à des Américains qui n’y faisaient rien. Il a d’abord pensé y aménager un terrain de golf. « Mais je déteste le golf, dit-il. Alors que j’adore le vin… » Il a planté ses premières vignes en 1995. Le Domaine de l’île Ronde compte aujourd’hui 50 000 plants. Il en tire 50 000 bouteilles sous six étiquettes. Mais impossible d’en vivre, dit-il. Le Domaine de l’île Ronde organise donc méchouis, tables champêtres, brunchs dominicaux, réceptions, mariages, et abrite aussi un restaurant. Au total, près de 12 000 visiteurs y viennent chaque été.