Monique a fait une pause

C’est le soir de Noël et Monique, une femme de 58 ans qui a souffert d’un infarctus l’an dernier, vient d’arriver aux urgences. Les symptômes sont revenus depuis quelques jours. Il va falloir l’hospitaliser.

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« Bonsoir, ça ne va pas ce soir ?
– J’ai eu mal ici, aujourd’hui, deux fois.
– Quel genre de douleur ?
– Ça serre, comme mon angine.
– Vous avez déjà eu ça ?
– On m’a posé deux stents l’an dernier.
– C’est les mêmes douleurs ?
– Oui. La semaine dernière, c’était juste quand je marchais, mais aujourd’hui, je faisais rien. »

Monique, une femme de 58 ans qui paraît plutôt en forme, garde ensuite le silence. Elle paraît émue. Je tente de la rassurer, tandis que ses deux fils se tiennent un peu en retrait, près de la civière.

« C’est sûr que ça doit être votre angine, mais on devrait régler ça facilement.
– Je sais… Mais c’est juste que…
– Vous devriez pas trop vous en faire. »

Autour, c’est tranquille. Cinq patients reposent sur les civières dans le calme, leurs proches les entourent en jasant à voix basse. Dehors, la nuit est tombée depuis plusieurs heures, les rues sont glacées. La neige dense qui s’accumule colle aux semelles des rares patients venant consulter. Ceux qui arrivent n’ont souvent pas le choix, mais certains éprouvent simplement plus d’anxiété que d’habitude. La solitude est un peu plus lourde à porter, ce soir.

« C’est moins évident quand ça tombe un jour comme ça.
– Je peux pas revenir demain ?
– Écoutez, c’est votre décision, mais y a des risques, ça peut finir en infarctus, et même pire… Vous comprenez ? »

Les deux fils qui écoutent la conversation se rapprochent.

« On va rester avec toi, maman.
– Non, allez chez vous, la famille vous attendent, tout va bien pour moi.
– Mais non, on reste, ils vont comprendre, Julie s’en vient avec les enfants. »

Je demande quels âges ils ont.

« 9 et 11 ans, sont bien tranquilles.
– D’habitude, on ne permet pas aux enfants… Mais bon, aujourd’hui, ça va aller, permission spéciale. Je vais voir votre dossier et je reviens. »

Des larmes montent aux yeux de ma patiente.

« Désolée… Je suis émotive… Ça me fait toujours ça.
– Vous êtes inquiète ?
– J’ai perdu mon mari durant les fêtes… ça fait cinq ans…
– Je suis désolé. C’est plus difficile… »

Ses enfants, deux solides gaillards dans la trentaine, se collent de chaque côté de la civière contre leur mère, qui paraît toute petite. J’appuie ma main un moment sur son épaule, puis retourne au poste. Elle a souffert d’un infarctus l’an dernier. Apparemment, les symptômes sont revenus depuis quelques jours, il va falloir l’hospitaliser. Je débute mes prescriptions. L’aspirine a déjà été donnée à bord de l’ambulance, reste l’héparine, un anticoagulant pour éclaircir le sang. Comme elle vient d’avoir deux douleurs juste avant d’arriver, j’ajoute la nitroglycérine intraveineuse. Son premier électrocardiogramme n’est pas inquiétant.

Ayant perçu un mouvement, je lève la tête pour examiner et vois que Monique se tient à nouveau la poitrine, elle est aussi plus pâle et grimace un peu. Je me rends au chevet, pendant que P.-A., son infirmier, lui administre une autre bouffée de nitro.

« Ça va pas ?
– Ça recommence, mais c’est plus fort. »

Ses deux fils me regardent, plus inquiets. Pendant que P.-A. installe la perfusion de nitroglycérine intraveineuse, je demande un autre électrocardiogramme, qui montre cette fois les signes d’un infarctus franc, dans la région inférieure du coeur, accompagné comme c’est souvent le cas d’un ralentissement de la fréquence cardiaque. Pendant que j’observe le tracé du moniteur, un changement brutal se déroule sous mes yeux: le coeur interrompt son cours. Bloc complet ! Monique pâlit à vue d’oeil et va perdre conscience, ses yeux fixant un point imaginaire au plafond, avant de perdre tout éclat.

« On l’amène en salle de choc ! »

Sous les regards pétrifiés de ses fils, P.-A. saisit la civière, aidé par Manon, la préposée, tandis que j’ouvre la voie vers la salle de réanimation, où nous tenterons de reprendre le contrôle de la situation. En coup de vent, je demande à Émilie, la commis, d’appeler l’hémodynamicien.

« OK ! Je le signale ! »

Dans la région du coeur où le sang manque, la conduction électrique est interrompue par l’anoxie – ce manque d’oxygène causant l’infarctus. Pour l’instant, le coeur ne bat plus – en fait oui, je constate qu’il va très lentement, autour de 20 pulsations à la minute, sans vraiment faire circuler le sang, Monique perd complètement le contact. Le plus vieux des fils me rejoint :

« Qu’est-ce qui se passe ?
– Elle a un infarctus, comme l’an dernier.
– Pourquoi elle parle pas ? Maman !
– Son coeur bat trop lentement.
– Vous allez faire quoi ?
– Ben on va le rallumer. »

C’est ce qu’on planifie dans les secondes qui suivent. Manon s’installe au-dessus de Monique pour débuter un massage cardiaque – il faut bien nourrir le cerveau en attendant que le coeur se réveille – tandis que P.-A. place les larges électrodes qui permettront de redonner vie à ce coeur en pause. Il ne s’agit pas d’administrer un gros choc, réservé aux arythmies graves, comme c’est un problème de vitesse, il faut remplacer l’activité électrique du coeur par celle du stimulateur externe.

« Donnez-lui une atropine et préparez un drip d’épi ! »

Tandis que P.-A. s’active pour démarrer le stimulateur, Mélanie nous rejoint et prépare l’atropine, qui pourrait régler le problème de conduction, tandis que Marie-Claude s’installe aux notes. Prestement, les trois se sont réparti les soins. Une fois les électrodes installées (une à gauche du sternum et l’autre à l’arrière près de l’omoplate), P.-A. se retourne vers moi et Manon interrompt brièvement son massage:

« On pace à combien ?
– À 50, d’abord.
– Combien ?
– Pars à 40 milliampères, pis monte vite. »

Les stimulations progressives transmises à la cage thoracique entraînent une contraction brusque des muscles pectoraux.

« T’es rendu où ?
– À 70. »

Mais il faut stimuler le coeur, pas juste les pectoraux ! Si on voit sur l’écran les spicules électriques du stimulateur, elles ne paraissent pas entraîner le coeur à sa suite.

« Monte à 80. »

Mélanie injecte l’atropine pendant que tout le monde observe, tendu, le tracé sur le moniteur cardiaque, où les impulsions fournies par le stimulateur coupent à intervalle régulier la ligne de base du tracé cardiaque, qui reste obstinément plate.

« OK… 90. »

Au soulagement de tout le monde, le stimulateur finit par entraîner le coeur, après plusieurs secondes, de manière inconstante, puis en continu. L’organe reprend son activité, tandis que Monique reprend quant à elle ses couleurs – et surtout conscience, signe indéniable que le cerveau reçoit à nouveau du sang oxygéné. Qui dit conscience, dit perception, et ces stimulations électriques sont douloureuses.

« Qu’est-ce que.. Aïe ! je fais ici… C’est quoi… Aïe !
– Votre coeur a ralenti d’un coup, on vous a mis un pacemaker, mais…
– J’ai mal ! Aïe !
– Mélanie, fentanyl 50. Oui, c’est douloureux, mais ça sera pas long.
– Qu’est-ce que… Ayoye ! … j’ai ?
– Un infarctus… Faut aller voir ça, on va vous emmener en coro. »

Ayant repris ses esprits, on lit sur son visage autant de détresse que de déception. Le fentanyl que Mélanie lui injecte la détend. Elle jette un coup d’oeil à son fils resté sur le pas de la porte et lui fait signe d’approcher, suivi par son jeune frère.

« Je suis désolé, Mathieu…
– Maman, dis pas ça, voyons !
– On est avec toi !
– Mais Julie et les enfants ? Ils… Ayoye, ça fait donc ben mal, ça !
– Julie s’en vient, ça va aller ! Le docteur a dit que c’était correct qu’y viennent et…
– Je veux juste pas qu’y s’inquiètent. »

Je la rassure.

« Ça devrait aller. On va aider votre coeur et…

Tout à coup, un énorme bruit de ferraille ébranle l’urgence, suivi d’un bruit d’impact, tout près, puis d’un cri aigu, provenant cette fois d’une des patientes sur civière.

« C’est quoi encore !?
– C’est dehors ! »

Monique pousse un cri, P.-A. prend une course vers la sortie, suivi par un des fils, qui est paramédic. J’observe le tracé sur le moniteur et constate que le rythme a accéléré, jusqu’à revenir à la normale. Le stimulateur a cessé son travail, se contentant de surveiller la fréquence cardiaque en continu.

« Tiens, votre coeur va mieux.
– Vous voulez dire quoi ?
– Je sais pas si c’est le médicament… ou le « boum », mais sa vitesse est revenue normale…
– J’ai moins mal, aussi.
– On attend l’appel du cardio pour vous monter en coro. »

P.-A. revient, à bout de souffle, suivi du fils.

« Un char ! Y est rentré dans la clôture!
– Y a des blessés ?
– Non, juste de la tôle, le gars est sorti, la police vient d’arriver. Et ici ?
– Le coeur va mieux, je ne sais pas si c’est le bruit et l’atropine, ça semble avoir réglé le rythme en tout cas. On attend l’hémo.
– Le bruit ? Intéressant. »

P.-A. repasse devant moi, un petit sourire aux lèvres, Mélanie lève les yeux au ciel. Je ne comprends pas trop.

« Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?
– P.-A. est ben fier de son imitation.
– Il imite qui ?
– Toi ! Tu dis tout le temps ça, « intéressant ».
– Moi, je dis ça ? »

Je viens de comprendre qu’il a marmonné à ma façon un mot qu’apparemment je répète sans cesse à l’urgence, sans m’en rendre compte. Je me retourne vers P.-A., il est déjà parti. Face aux deux fils, à qui ces subtilités échappent, je donne les nouvelles :

« Bon, votre mère va mieux maintenant.
– Merci, vraiment !
– On va la monter bientôt en… »

Émilie m’appelle de loin :

« C’est l’hémo, 435 !
– OK je le prends. »

Je signale sur mon téléphone.

« Allo ?
– Oui, c’est Pierre, qu’est-ce qui se passe ?
– Désolé, on va avoir encore besoin de tes services. Une femme de 58 ans, en infarctus inférieur, elle vient de bloquer, mais là, ça va mieux.
– Rien d’autre sur le feu ?
– Un char a failli rentrer dans l’urgence, mais je pense pas que tu peux aider.
– Oups ! Tu peux envoyer la patiente, on vient de terminer l’autre cas. »

Je me retourne vers Marie-Claude :

« Ils sont prêts, en hémo.
– J’imprime les feuilles et on y va ! »

Marie-Claude file vers l’imprimante pendant que Manon installe le moniteur de transport sur la civière, aux pieds de la patiente. Je rassure à nouveau les fils, leur expliquant que la procédure va durer environ une heure et qu’ils peuvent aller se reposer à la cafétéria. Accompagné du résident de cardiologie, le groupe s’engouffre dans le corridor menant aux ascenseurs tandis que je retourne vers le poste. Provenant du dehors, des lumières rouges illuminent les murs de l’urgence, celles des pompiers qui travaillent depuis quelques minutes à dégager la voiture. Une ambulance est sur place, mais elle s’en retourne déjà, il n’y a aucun blessé. Mélanie revient vers moi :

« Et son verre ?
– Quel verre ?
– Que tu lui as prescrit, toi chose.
– Y est quelle heure ?
– Bientôt minuit.
– Je pense bien que je vais prendre une petite gorgée.
– Mais tu bois pas de rouge.
– Juste dans les occasions. »

J’avais activé plus tôt une de mes prescriptions favorites, insérée voilà une décennie dans notre système informatique et réservée aux moments spéciaux: « SOINS – Petit verre de vin rouge pour ses propriétés de prévention cardiovasculaire ». Je prends le verre laissé sur le comptoir, qu’on n’a pas eu le temps de lui offrir.

« À votre santé ! Joyeux Noël ! »

Par la porte de l’urgence entre une femme dans la trentaine, inquiète, précédée par deux garçons à moitié endormis, en manteau par-dessus de leur pyjama et coiffés chacun d’une tuque de lutins, les yeux bouffis et le nez rougi par le vent froid.

«Allô, qu’est-ce que…
– Ma belle-mère est ici ?
– C’est quoi son nom ?
– Monique.
– Elle vient de monter, elle va mieux, mais on a dû la garder pour un cathéter.
– Oh, mon Dieu !
– Ça va, c’était un peu compliqué tantôt, mais là, elle s’en sort bien. »

Le plus vieux des garçons lève les yeux vers moi :

« Grand-maman va pas mourir, hein…
– Non, ça va aller, mon gars.
– …parce que c’est le réveillon, hein.
– Ça va aller, je te promets, son coeur a eu un problème, mais on l’a rallumé.
– Comme des lumières.
– Exact.
– Elle va revenir à la maison?
– Pas ce soir, mais tu vas fêter la nouvelle année avec elle.»

Il sourit, secoue la neige de ses bottes, sa mère m’adresse à nouveau la parole :

« On peut la voir?
– Non, ça va prendre une heure. Votre conjoint est à la cafétéria, vous pouvez aller le rejoindre. »

Je me retourne vers le garçon d’un air gourmand :

« Il paraît qu’y a même de la bûche. »

Je les regarde s’éloigner d’un pas hésitant. D’un coin de l’oeil, j’aperçois les lumières d’une nouvelle ambulance. Ah non, elle passe tout droit. Un cas pour Maisonneuve, sans doute. M’ayant entendu, P.-A. propose à la petite famille de les conduire jusqu’à la cafétéria.

« De la bûche ? Intéressant. »

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Vous êtes un humaniste d’abord et avant tout docteur c’est » intéressant »
Joyeux Noel
PS Comme je le dis souvent il en faudrait plus comme vous et moins des autres.

Ayant travaillé deux dizaines d’années sur les ambulances (nous étions des TMU à l’époque). C’est toujours un plaisir de vous lire, ça me replonge dans ce domaine si fascinant de la médecine d’urgence. Sans oublier l’aspect humain – si important – que vous savez si bien apporter à vos histoires. Merci. Je vous souhaite un super Noël et une tout aussi super année 2020 en santé bien sûr.

Quel récit! Bien écrit et captivant, beaucoup plus qu’intéressant… Mais bon c’est l’antienne ou la rengaine du Dr Vadeboncoeur.

C’est le temps des bonnes résolutions, voici une suggestion pour ceux qui ont du temps, de l’empathie et qui se cherchent une bonne cause. Pourquoi ne pas offrir de son temps et devenir bénévole dans un hôpital ou pour Héma Québec?

Merci Dr Vadeboncoeur, vous portez bien votre nom.

Claude

Dr Vadeboncoeur,
J’aimerais vous souhaiter une très bonne année 2020.
Merci pour vos histoires médicales. Elles sont bien écrites et toujours captivantes. Nous apprenons toujours quelques choses.
Merci