Montfort le miraculé

On le croyait sur son lit de mort, il a survécu. On le pensait moribond, et voilà que l’Hôpital Montfort, emblème de la lutte de la minorité francophone en Ontario, est en pleine résurrection.

Ne cherchez pas l’avenue du 22-mars sur un plan de la ville d’Ottawa. Il s’agit en fait d’une simple allée, qui débouche sur un stationnement. Pourtant, si vous posez la question à l’un des 549 000 francophones de l’Ontario, il y a fort à parier qu’il saura qu’elle mène à l’entrée principale de l’Hôpital Montfort, emblème de la lutte de la minorité francophone en Ontario. Et qu’elle a été baptisée ainsi en l’honneur du grand rassemblement qui a eu lieu le 22 mars 1997 pour protester contre la fermeture imminente de cet établissement de santé, le seul hôpital francophone d’importance à l’ouest du Québec.

Près de 11 ans après avoir été condamné par le gouvernement ontarien de Mike Harris, l’Hôpital Montfort a non seulement survécu, mais il est en voie de devenir l’un des plus modernes du Canada, grâce à un investissement de 286 millions de dollars consenti par les libéraux de Dalton McGuinty en 2005. C’est la plus importante entreprise d’infrastructure de l’histoire de la francophonie ontarienne.

Lorsque le « Nouveau Montfort » — comme on appelle en Ontario l’agrandissement de l’hôpital — sera terminé, à l’automne 2009, l’établissement deviendra le premier « hôpital humanitaire » au Canada. Il s’inscrira ainsi dans une récente tendance du milieu de la santé aux États-Unis, qui comptent une quinzaine de ces healing hospitals, où l’architecture, les modèles de soins et les équipements sont repensés pour offrir de meilleurs services et plus d’autonomie aux patients ainsi que plus de moyens et une meilleure qualité de vie au travail au personnel.

Plus précisément, le Nouveau Montfort comprendra deux nouvelles ailes, qui doubleront sa superficie, une salle des urgences deux fois et demie plus grande et 700 nouveaux employés (voir « Le nouveau Montfort, ce sera… » ). Les Forces canadiennes y auront une clinique pour offrir des soins médicaux, dentaires et de physiothérapie à leurs 9 000 membres basés dans la région. Le Nouveau Montfort accueillera aussi, en partenariat avec l’Université d’Ottawa, un institut de recherche sur la santé des populations minoritaires. « Le simple fait d’être un Franco-Ontarien est un déterminant de la santé. On fume plus que les anglophones, par exemple », dit Gérald Savoie, devenu PDG de l’hôpital en 1986, à l’âge de 33 ans.

Acadien d’origine, Gérald Savoie respire la bonhomie. Il a été à la tête du Groupe de travail sur les services de santé en français, dont le rapport, en octobre 2005, a inspiré au gouvernement McGuinty sa réforme du système de santé.

Le PDG de Montfort a aussi été, avec bien d’autres, de la grande bataille menée par les Franco-Ontariens pour sauver leur hôpital. Une bataille qui s’est terminée en Cour d’appel de l’Ontario, par un jugement qui reconnaît et protège le rôle universitaire et institutionnel de Montfort, notamment pour ce qui est de « maintenir la langue française, de transmettre la culture francophone et de favoriser la solidarité au sein de la minorité franco-ontarienne ».

Toute cette histoire a commencé le 24 février 1997. La Commission de restructuration des services de santé de l’Ontario, mandatée par le gouvernement conservateur d’un Mike Harris décidé à mener à bien sa « révolution du bon sens », annonce la fermeture de Montfort.

Chez les francophones de l’Ontario, c’est la consternation. Si Montfort ferme, non seulement ils devront se contenter des services des hôpitaux bilingues d’Ottawa, mais les futurs médecins ne pourront faire leurs études en français en Ontario. Et puis, pourquoi fermer l’hôpital le plus efficace de la province pour ce qui est du coût par patient, un établissement financé à hauteur de 66 %, alors que les autres hôpitaux ontariens l’étaient à 90 % en moyenne ? « Nous n’avions pas de reconnaissance », déplore Gérald Savoie, ni de la part du gouvernement ni de celle du milieu de la santé.

Le premier ministre de l’époque, Mike Harris, est déterminé à tenir tête aux « groupes d’intérêts » et à faire des coupes sombres dans les programmes sociaux. « Avec Harris, au début, c’était de l’indifférence à l’égard de notre communauté et de ses besoins. Après, c’est devenu une lutte sans merci », dit Michel Gratton, qui a publié Montfort : La lutte d’un peuple, en 2003.

Pierre Bergeron, alors éditeur du journal Le Droit, a tout de suite su que « ce serait gros ». Le quotidien a mobilisé toutes ses ressources. En fait, dit l’éditeur aujourd’hui retraité, le journal est redevenu un outil de lutte, « comme au moment de sa fondation, en 1913, pour protester contre le règlement 17 et l’interdiction de l’enseignement en français dans les écoles ». Règlement qui sera abandonné 15 ans plus tard.

Si c’est devenu « gros », c’est en raison d’une mobilisation sans précédent. Gisèle Lalonde, alors mairesse de Vanier (ville aujourd’hui annexée à Ottawa), prend la tête de la campagne S.O.S. Montfort. Son groupe rallie 10 000 personnes, le soir du 22 mars 1997, au Centre municipal d’Ottawa. De grands noms donnent leur appui à la cause, dont Claude Ryan, retraité de la politique depuis 1994, le hockeyeur-vedette Guy Lafleur et Lucien Bouchard, premier ministre du Québec. « En 1989, Lucien Bouchard avait convaincu Brian Mulroney de verser 100 millions de dollars pour créer la Cité collégiale, le premier collège franco-ontarien d’arts appliqués et de technologie », se rappelle le sénateur Jean-Robert Gauthier, aujourd’hui âgé de 79 ans.

Dès le début, S.O.S. Montfort joue la carte de l’unité nationale, arguant que fermer Montfort donne raison aux souverainistes québécois, selon lesquels la culture francophone ne peut survivre que dans un pays distinct.

Jean Chrétien, premier ministre du Canada à l’époque, appuie la cause « mollement », selon Michel Gratton et Gisèle Lalonde. « C’était une affaire provinciale. Il ne pouvait pas s’ingérer », croit le sénateur Gauthier.

Le 13 août 1997, la Commission de restructuration des services de santé de l’Ontario revient à la charge avec un compromis : amputé de 100 lits, Montfort deviendra une clinique d’urgences. De nouveau, c’est la consternation à Montfort. Comment offrir des soins complets dans ces conditions ? Comment poursuivre la mission d’enseignement en français sans cas de pathologies à présenter aux étudiants ? Pis encore, comment retenir un personnel compétent réduit à faire de la « bobologie », selon l’expression de Gérald Savoie ?

La direction de l’hôpital tente alors de récupérer des lits et le service des urgences. Mais la commission ne bronche pas. Une requête en justice est déposée à l’été 1998. Armé de 10 000 pages de preuves, l’avocat Ronald Caza obtient gain de cause en novembre 1999. Mike Harris interjettera appel, mais sera débouté.

Dès lors, avec Tony Clement comme ministre provincial de la Santé, puis le francophile Dalton McGuinty, qui succède à Mike Harris, le vent commence à tourner. « N’oublions pas le leadership de Gérald Savoie, qui a su donner le maximum de portée à la décision de la Cour », dit Michelle de Courville Nicol, présidente du conseil d’administration à l’époque.

Le PDG de l’hôpital commence par récupérer son budget de fonctionnement, afin de rattraper la moyenne des hôpitaux ontariens en matière de financement public. Ce qui va permettre à Montfort de « réaliser son plein potentiel », c’est-à-dire remplir sa mission universitaire et institutionnelle, grâce à l’agrandissement de ses installations, à des équipements de pointe, à des instituts de recherche, à un nombre accru d’étudiants, etc.

La victoire de l’hôpital devant les tribunaux a eu des répercussions sur la loi ontarienne sur les services en français. Cette loi, adoptée en 1986 et qui permet aux francophones d’être servis dans leur langue, a toujours été appliquée inégalement en Ontario, selon Me Ronald Caza. « Elle se résumait à des vœux pieux. Maintenant, elle est quasi constitutionnelle », précise l’avocat, expliquant que pareille loi, bien qu’elle ne soit pas inscrite dans la Constitution, exprime des valeurs canadiennes fondamentales, telles que la protection de la minorité francophone. De plus, en août dernier, on a créé un poste de commissaire aux services en français de l’Ontario, dont le rôle est de faire respecter la loi.

« La santé des francophones en milieu minoritaire était déjà à l’ordre du jour du ministère de la Santé du Canada, mais Montfort l’a fait grimper au rang de priorité », dit Hubert Gauthier, PDG de la Société Santé en français, un regroupement national fondé en 2000 qui défend les francophones minoritaires auprès du gouvernement fédéral.

« On est encore plus vivants que jamais », se réjouit Gisèle Lalonde, aujourd’hui âgée de 74 ans. Son combat pour la survie de Montfort lui a notamment valu d’être faite chevalière de l’Ordre de Saint-Grégoire-le-Grand en 1997 et chevalière de l’Ordre de la Légion d’honneur en 2002.

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