Mourir trop jeune à Mégantic

Au départ, ce n’était qu’un chiffre: cinquante. C’était terrible, mais difficile à saisir, surtout de loin. Maintenant, il y a les noms et l’âge. 

Sûreté du Québec
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Il n’y avait qu’un nom: Éliane Parenteau, 93 ans. Maintenant, il y en a huit, avec Frédéric Boutin, Kathy Clusiault, Élodie Turcotte, Yannick Bouchard , Karine Lafontaine, Maxime Dubois et Mélissa Roy. Bientôt, il y en aura peut-être 50.

Au départ, ce n’était qu’un chiffre: cinquante. C’était terrible, mais difficile à bien saisir de loin. Comme ces décomptes aux nouvelles, venant d’Irak ou de Syrie, prononcés en quelques secondes et auxquels on finit malheureusement par s’habituer.

Maintenant, il y a les noms et l’âge. Et des prénoms dont on reconnaît l’âge: Élodie, Frédéric et Kathy. 18, 19 et 24 ans. Comme il y en a partout au Québec.

Avec les noms, ça devient concret, trop, tellement que ça rentre encore dedans, direct au plexus: 18 et 19 ans, c’est l’âge de mes plus vieux.

Élodie, Frédéric et Kathy prenaient peut-être une bière ensemble. Ça rigolait, songeait peut-être à rentrer, il commençait à être tard, mais bon, l’été débutait en beauté, alors vendredi soir, on peut bien rester encore, viens, on retourne danser.

Soudain, comme un grondement, ensuite un sifflement, ça vient d’où, puis un bruit d’enfer et le sol qui tremble et le ciel qui brille comme en plein jour, c’est quoi, viens on sort, mais c’est déjà la fin. La mort.

En 23 ans, j’en ai vu des centaines mourir. De tous les âges et pour toutes les raisons imaginables. Habituellement à l’urgence. Mais aussi à domicile, dans la rue, dans des piscines, sous un métro, partout. Même dans un bar et une fois dans un incendie.

C’était au temps des médecins sur la route à Urgences-Santé.  Je passais des nuits à parcourir Montréal en tous sens au début des années 1990. Des fois, on en dormait mal, de ce qu’on avait vu et soigné.

Je vous le jure, on s’habitue à la mort à force de la côtoyer. Elle finit par faire un peu partie du cours normal de l’existence.

Ce n’est pas tant une carapace, comme on dit souvent, plutôt une sorte d’apprentissage, une capacité d’intégrer dorénavant la mort au réel. Elle ne remet plus tout en question à chaque fois. Elle affecte toujours, elle fait encore réfléchir, mais elle ne démolit plus. Elle fait partie du métier.

Au début, c’est dur. Puis, on finit par mieux comprendre, réagir, intégrer. Enfin, on finit par mieux savoir comment accompagner les proches. Après des années. Parce qu’on a réussi à prendre la distance requise et qu’on peut dès lors mieux aider.

Quand le mort ne rompt pas l’ordre des choses, après une longue maladie par exemple, c’est parfois une délivrance.

Les familles sont alors tristes, nous aussi, mais c’est souvent mieux que de lutter encore, de trop souffrir alors que la vie n’est plus qu’un poids, un enchaînement de séjours à l’hôpital ou encore une veille inconsciente.

Remarquez, il y a une marge entre quitter la vie à 93 ans au bout de sa maladie et être emportée par l’explosion comme cette pauvre madame Parenteau. Le contexte peut rendre la mort injuste et du coup plus difficile à accepter.

Mais d’autres fois, c’est vraiment trop dur pour tout le monde, autant pour nous. La marge devient un gouffre. On est alors sous le choc, on pleure avec les autres, on dort mal, on en parle longtemps de ces images qui restent là plusieurs jours, parfois des mois, souvent toute la vie.

Surtout quand c’est des jeunes. Quand l’ordre du monde est ainsi renversé et c’est presque impossible de ne pas plier les genoux. Des jeunes qui meurent, je ne connais personne qui s’habitue à ça dans les urgences.

J’ai mes Élodie, mes Frédéric ou mes Kathy. Ceux que j’ai vu mourir à l’urgence. Ils avaient d’autres noms mais le même âge. Je me souviens de chacun. Sans exception. Ça reste gravé profond.

Dans les prochains jours, avec les 42 noms qui vont s’ajouter, souvent dans ces âges-là aussi, ça deviendra vite insupportable. Mais le deuil débutera vraiment pour les proches et la communauté. Il leur faut passer par là.

Les gens de Mégantic vont avoir besoin de beaucoup de courage pour passer à travers ça. Et d’amour. Et de temps. Beaucoup de temps. Toute une vie, parfois. Et même une vie sera parfois trop peu.

C’est un peu ce que je me disais, ce matin, en parcourant péniblement les grands titres.

Puis, je me suis levé. Je suis allé sans bruit jeter un coup d’œil à mes filles qui dormaient encore paisiblement. J’ai dû sourire un instant.

Je suis ensuite sorti sur la galerie. Pas un nuage. Le lac bleu éclatant était un pur miroir. Je suis allé nager longtemps.

Dans quelques années, les plus chanceux, comme moi, ceux qui ne sont pas de Mégantic, n’ont perdu aucun proche, n’ont eu personne à soigner ni vu aucun des corps, ceux-là auront sans doute oublié les noms et la douleur.

Mais chacun se souviendra de ce train noir en furie dans Mégantic, qui perdait ainsi pour toujours, un vendredi soir d’été, une part de sa jeunesse dans un Musi-Café, et toute son innocence.

*

Pour me suivre sur Twitter: @Vadeboncoeur_Al

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Touchant message! Je ne suis ni résident du Lac, ni un proche. Mais un simple lecteur profondément touché. Est-il normal après tout ce qu’on à pu voir sur cette tragédie, de se sentir mal? Je vit ce drame (à distance) comme s’y j’y était! Je ressasse, je revis quotidiennement dans ma tête tous les instant en détails du 6 juillet 1h:15 au MusiCafé!!! Ma page FB est remplis de video et de photos de l’évènement! Étant un hypersensible (TPL), Je me remets en question à savoir si je ne devrais pas consulter, moi aussi! Encore une fois, touchant message! Trop jeune pour partir! Merci Doc!

IL FAUT s’en prendre , oui au proprietaire de cette machine infernale c’est evident, mais nos differents Ministeres des Transports Provinciaux et Federaux et la Manicupalite elle-meme ! Comment ne pas verifier ces voies ferrees qui passent devant nos maisons ou restaurants ou Eglises ? Comment ne pas savoir ce que ces trains transportent et s’ils sont en bonne condition ? Je mettrais a pied ces gens payes pour verifier ces voies ferrees et trains et ce qu’ils transportent ! La municipalite, quoique durement touchee, a-t-elle verifier l’etait du train et de la voie ferree et demander s’il y avait des choses dangereuses qui passaient devant nos pieds ! Evidemment non, c’etait la devant devant eux, et ils n’ont pas verifier sinon, toute personne responsable aurait demander que l’on repare cette voie ferree en si pietre etat et meme en danger de laisser passer un train sur ces baguettes !!! NON….suffit de dire c’est pas moi, c’est lui. Il faut prendre SES responsabilites et en payer le prix. C’est l’ENFER ce que les gens ont vecu au Lac Megantic et il ne faut pas s’arreter au chauffeur de train. Il y a beaucoup plus derriere tout ca.

Louise Gauthier de Varennes

Ce commentaire,si humain, je me suis sentie concernée. Mourir si jeune et dans de telle circonstance , c’est très difficile.
Étant une femme âgée, j’ai passé de très mauvais moment dans ma vie, j’ai perdu un frère qui avait 14 ans dans un événement tragique.il y a très très longtemps et je m’en souviens encore très vivement.
Mais la tragédie du lac Megantic m’a touchée beaucoup et les commentaire du médecin et toute l’entraide que nous avons vu,me laisse un peu d’espoir en l’être humain

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