Ne les traitez pas de cervelles d’oiseau !

Certaines espèces sont aussi intelligentes qu’un enfant de cinq ans, et l’étude de leur cerveau réserve encore bien des surprises.

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Photo : Ajay Verma / Reuters

Dans l’une des fables d’Ésope, un corbeau assoiffé trouve une cruche à moitié pleine. Le niveau d’eau étant trop bas pour qu’il puisse boire, l’oiseau fait tomber des cailloux, les uns après les autres, dans la cruche. L’eau monte, et le corbeau est récompensé par une gorgée.

Il semblerait que ce ne soit pas qu’une fantaisie — les corbeaux seraient vraiment intelligents. Dans le cadre d’une étude publiée dans la revue scientifique PLOS One, des chercheurs ont observé des corbeaux de Nouvelle-Calédonie qui jetaient des cailloux dans l’eau pour en faire monter le niveau afin d’étancher leur soif. Plus étonnant encore, devant le choix qui leur était offert, les corbeaux ont préféré les objets lourds aux objets légers, qui auraient flotté, et les ont déposés dans un tube rempli d’eau plutôt que de sable. Leur aptitude à accomplir ces tâches rivalise avec les capacités d’un enfant ayant entre cinq et sept ans.

Alex Taylor, de l’Université d’Auckland (Nouvelle-Zélande), dont les thèses visent à prouver l’évolution de l’intelligence, figure parmi les auteurs de cette étude. En Nouvelle-Calédonie, un archipel du Pacifique Sud, il a suivi les corbeaux à la trace. Ces oiseaux, de la famille des corvidés (qui inclut les pies et les geais), comptent parmi les animaux les plus intelligents au monde.

Comme les chimpanzés et les orangs-outans, les corbeaux de Nouvelle-Calédonie fabriquent et utilisent des outils. Ils sont cependant la seule espèce, avec l’homme, connue pour créer des outils en forme de crochet, qu’ils utilisent pour attraper les asticots qui se trouvent dans les rondins. « Les humains semblent avoir inventé le crochet il y a seulement 100 000 ans, lorsque l’espèce a été pourvue du cerveau moderne, dit Taylor. C’est fascinant de trouver un corbeau maîtrisant un niveau technique qu’il ne devrait pas posséder. »

Étudier ces oiseaux — séparés de nous par 300 millions d’années d’évolution — devrait mettre en lumière comment et pourquoi l’intelligence évolue, croit Taylor. « Les mêmes mécanismes cognitifs ont-ils évolué deux fois, chez les corbeaux et les humains ? » Le chercheur aimerait bien lever le voile sur cette question.

Jusqu’à tout récemment, les scientifiques croyaient que le cerveau de l’oiseau était plutôt primitif, mais ils découvrent chez certaines espèces une intelligence saisissante, qui rivalise avec celle des dauphins, des éléphants et même de nos plus proches cousins, les grands singes. Les perroquets bougent en suivant un rythme, chose que les chimpanzés et les chiens ne peuvent pas faire ; le perroquet gris d’Afrique saisit pour sa part le concept numérique abstrait du « zéro », une capacité que les humains n’atteignent habituellement pas avant l’âge de trois ou quatre ans.

« La connotation négative de l’expression “cervelle d’oiseau” est complètement erronée », dit Erich Jarvis, neurobiologiste à l’Université Duke, dont les travaux ont contribué à changer les perceptions à l’endroit des oiseaux. Jarvis étudie comment le cerveau génère des comportements complexes, y compris le langage et la capacité d’imiter les sons, que possèdent certains oiseaux (dont les perroquets, bien sûr, et les corvidés). « Ce n’est pas vraiment une question de taille. C’est plutôt une question de réseau neuronal », ajoute-t-il.

N’empêche qu’il existe une corrélation entre la taille du cerveau et l’intelligence. Si les corvidés et les perroquets ont fait l’objet de la majorité des recherches, c’est principalement en raison de leur cerveau relativement gros.

Corina Logan, de l’Université de Californie à Santa Barbara, s’est toutefois intéressée à une autre espèce : le quiscale à longue queue. Souvent perçu comme une peste, cet oiseau (que l’on trouve en Amérique du Nord et du Sud) se classe tout juste derrière les corvidés sur le plan du comportement innovateur, et ce, bien qu’il soit doté d’un cerveau assez petit. Les scientifiques « n’étudient généralement pas les espèces ayant un petit cerveau », dit Corina Logan, qui a posé des bagues d’identification sur des quiscales à longue queue de la région de Santa Barbara aux fins d’une future étude.

Pour trouver des espèces innovantes, Logan se fie à une méthode d’évaluation de l’intelligence des oiseaux mise au point par Louis Lefebvre, professeur de biologie à l’Université McGill, qui a passé de nombreux rapports d’ornithologues au peigne fin pour repérer les occurrences de comportements nouveaux.

« Chez les humains, l’intelligence est notamment caractérisée par la capacité de trouver de nouvelles solutions aux problèmes », dit Lefebvre. Son inventaire répertorie environ 2 600 innovations chez 900 espèces d’oiseaux, du moineau domestique jusqu’au héron.

« L’un des phénomènes les plus spectaculaires a été filmé en Israël, souligne-t-il. Dans cette vidéo, un corbeau tenant un morceau de pain se perche sur une fontaine. Après en avoir trempé une partie, il la mange, puis laisse le reste flotter à la surface. Il attend. Quelques secondes plus tard, il saisit un poisson, piégé par le pain, qui a servi d’appât. »

De nombreux oiseaux vont trouver des façons innovantes d’assurer leur prochain repas, mais ce n’est qu’un des paramètres de mesure de leur intelligence. Certains peuvent aussi reconnaître des personnes avec précision — un aspect troublant, qui n’est pas sans rappeler le célèbre film Les oiseaux, d’Alfred Hitchcock.

En 2009, Won Young Lee, doctorant de l’Université nationale de Séoul (Corée du Sud), travaillait à une étude des pies sur le campus, escaladant les arbres jusqu’aux nids pour compter les œufs, mesurer les oiseaux et prélever des échantillons. Au fil du temps, Lee commença à soupçonner que les oiseaux le suivaient et tentaient de le faire fuir avec leurs cris.

Le jeune chercheur, dont les résultats de l’étude furent plus tard publiés dans Animal Cognition, s’est alors déguisé pour éviter d’être reconnu, mais sans succès : les oiseaux continuaient de le harceler, tout en laissant ses collaborateurs tranquilles.

Les corbeaux et les moqueurs posséderaient une capacité similaire, comme une autre étude le laisse croire. Celle-ci s’est intéressée à des corbeaux américains, attrapés et relâchés (dans un but scientifique !) à plusieurs reprises par des humains portant un masque distinctif. Pendant près de trois ans après leur première capture, les corbeaux ont manifesté de l’hostilité envers toute personne avec ce masque.

Selon un examen de la recherche récemment publiée par Alex Taylor, certains corvidés semblent même capables de se rappeler du passé et de planifier l’avenir. En particulier, le geai des chênes et le geai buissonnier peuvent interpréter les désirs et sentiments des oiseaux de leur espèce. Observés dans le cadre d’une étude fascinante, des geais des chênes mâles sélectionnaient la nourriture à donner à leurs compagnes pendant la saison des amours. Ils regardaient d’abord les femelles se gaver d’un aliment, puis choisissaient soit de leur en offrir un nouveau, soit de leur donner une plus grande quantité de ce qu’elles venaient de manger. Les mâles semblaient tenir compte des goûts des femelles : ils sélectionnaient le plus souvent un nouvel aliment afin de leur plaire, même si eux-mêmes auraient eu envie d’en manger.

Selon Taylor, le rapport entre la taille du cerveau et la taille du corps chez les corvidés s’apparente à ce qu’il est chez les chimpanzés (proportionnellement, le cerveau des perroquets est encore plus gros). Mais la raison pour laquelle ils ont de si gros cerveaux demeure floue. Contrairement à celle des chimpanzés, l’évolution des oiseaux les a amenés à voler. Chaque gramme supplémentaire qu’ils transportent est donc crucial. « Le poids est incroyablement important pour eux », dit le chercheur, notant au passage que les oiseaux ont des os creux — une adaptation biologique qui rend le vol possible. « Ils doivent concentrer beaucoup de puissance dans leurs cerveaux. »

Les toutes dernières études utilisent les techniques d’imagerie médicale pour mieux voir à l’intérieur de la tête des oiseaux, ce qui devrait nous donner davantage d’indices sur leurs mécanismes cognitifs.

Taylor est l’un de ceux qui sont convaincus que les récentes découvertes ne sont que la pointe de l’iceberg pour ce qui est de la compréhension du potentiel des corvidés. S’ils peuvent fabriquer leurs propres outils, reconnaître les visages humains et déchiffrer les désirs de leurs congénères, de quoi d’autre sont-ils capables ?

(D’après Maclean’s — article original présenté ici)

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