Ne pas sauver la vie

Il arrive parfois que l’acharnement soit inapproprié, et que vouloir épargner la vie à tout prix n’en vaille tout simplement pas la peine. Le Dr Alain Vadeboncœur témoigne de ce choix difficile.

Photo : Daphné Caron

À l’urgence, toute personne franchissant les portes se voit gratifiée de soins dont l’intensité est proportionnelle à la gravité de son état. La priorité est de lutter contre ce qui menace la vie, qu’il s’agit de sauver. Mais ce n’est pas toujours le meilleur choix.

Un soir, une patiente âgée est amenée par ambulance. Atteinte d’une forme avancée de démence, elle se trouve dans un coma profond, conséquence d’une déshydratation ayant conduit à une défaillance des reins. Tout cela complique une situation déjà fragilisée de son cœur, affecté par un problème irréversible de valve.

La femme est plutôt stable à son arrivée. Elle respire d’elle-même, son niveau d’oxygène est adéquat, le cœur pompe régulièrement le sang qui irrigue ses organes et sa pression artérielle est normale. Bref, il n’y a pas d’intervention immédiate requise, ce qui permettra de bien réfléchir aux objectifs réels des soins.

Je comprends, à la lecture de son dossier, que la famille est déchirée quant aux niveaux de soins à pourvoir. La fille de la patiente souhaite que soit fait tout ce qui est possible pour garder sa mère en vie, tandis que ses frères favorisent des soins de confort sans égard à la prolongation de la vie.

Lors des dernières hospitalisations, il a semblé ardu pour les médecins traitants de concilier ces visions opposées. Le dilemme est aussi inconfortable pour les soignants que pénible pour la famille, la patiente n’étant pas apte à décider par elle-même en raison de sa démence.

Je choisis de faire le point avec ses trois enfants, que je fais installer dans l’une des salles d’examen de l’urgence. Quand je m’y rends quelques minutes plus tard, je constate à quel point l’atmosphère est tendue. La fille, animée d’une grande dévotion pour sa mère et qui s’en est beaucoup occupée au cours des dernières semaines, est au bord de l’épuisement. Dès que je commence à parler, elle affirme avec véhémence que « tout doit être fait ».

À voir la réaction de ses frères, j’en déduis qu’ils croient, eux, préférable de cesser les soins « actifs », mais ils ne se prononcent pas ouvertement. Les trois me confient tout de même que, d’un commun accord, ils ont décidé que leur mère ne retournera plus à la maison et qu’elle sera placée — si elle survit à son hospitalisation. Il s’agit maintenant d’aborder la question des « niveaux de soins ». L’état d’une telle malade pouvant péricliter à tout moment, mieux vaut anticiper les événements.

La fille de la patiente souhaite que soit fait tout ce qui est possible pour garder sa mère en vie, tandis que ses frères favorisent des soins de confort sans égard à la prolongation de la vie.

Je leur souligne qu’en cas d’arrêt cardiaque, une tentative de réanimation serait futile. Je leur fournis l’analogie suivante : de la même manière qu’une opération n’est pas indiquée pour régler son problème de valve, elle ne survivrait jamais à une réanimation, qui constituerait dès lors une forme d’acharnement tout aussi inappropriée qu’une intervention chirurgicale.

De même, un arrêt cardiaque conduirait ma patiente au-delà de ses limites sans qu’elle y gagne quoi que ce soit en retour : elle décéderait sans doute au terme de la tentative de réanimation, ou bien elle passerait plusieurs jours aux soins intensifs, branchée à des appareils et en état de grande souffrance, avant d’en arriver — nécessairement — à s’éteindre.

La fille, de plus en plus troublée durant l’échange, souhaite disposer d’un peu de temps avant que la famille prenne une décision. À ce moment, je comprends que je peux la soulager d’un énorme poids : ils n’ont pas à « prendre » ce genre de décision, parce que les soins de réanimation (masser le cœur, intuber la patiente, donner des chocs, etc.) ne sont médicalement pas indiqués, tout simplement.

Cette opinion peut être contestée, certaines familles désirant obtenir un second avis, bien que ce soit exceptionnel. Mais ce ne sera pas nécessaire cette fois : au fil de la discussion, tout le monde finit par se rallier au point de vue le plus sensé, celui de ne pas réanimer.

Reste à choisir entre soigner à fond pour prolonger la vie ou se concentrer uniquement sur des soins de confort — ou un compromis quelque part entre les deux. Simplement soulager, sans aucun traitement actif, serait une décision appropriée, mais les enfants s’y refusent. Après discussion, nous convenons de réhydrater leur mère, sans pousser la recherche d’autres causes ou de complications, une infection par exemple.

Ces longues minutes consacrées à expliquer les enjeux réels des soins ont permis d’avancer — au prix de bien des larmes — pour se concentrer dorénavant sur ce qui importe vraiment : soulager cette pauvre patiente plutôt que de vouloir sauver sa vie à tout prix. Un prix qui n’en vaut plus la peine.

Dans la même catégorie
4 commentaires
Laisser un commentaire

Merci de ces conseils.
La difficulté est souvent reliée au fait que la famille n’a pas toujours l’information médicale appropriée quant aux conséquences d’un acharnement – la seule ressource pour fonder la décision étant de nature affective, ce qui mène à une décision évidente.

Répondre

Il est important d’avoir discuté à l’avance des modalités d’intervention avant la crise cardiaque ou l’état de choc soudain de l’ainé si cher. Chacun des membres de la famille étant ainsi mieux éclairé, l’action médicale sera mieux dirigée. Malheureusement, le tabou de la mort existe encore.

Répondre