Nourrir la planète, stopper les épidémies, guérir les maladies…

Les idées du biologiste Charles Darwin ont beaucoup changé nos vies depuis 150 ans. Elles apportent même des réponses aux grands défis de l’époque !

Vingt-quatre heures. C’est le temps qu’il a fallu à une équipe de chercheurs californiens pour détecter le virus du SRAS en 2003. Le syndrome respiratoire aigu grave, apparu quelques mois plus tôt dans la province de Guangdong, en Chine, menaçait de contaminer la planète entière. Mais on ne savait rien de l’agresseur.

« En étudiant l’ADN du virus, le laboratoire a compris que ce petit nouveau descendait d’une famille déjà connue, écrit un chercheur de la National Academy of Sciences des États-Unis. On a pu déterminer son mode de transmission et mettre au point un test diagnostique. » Ces données, combinées à des politiques fermes de quarantaine et à des restrictions de déplacements, ont permis de contenir l’épidémie, qui a tout de même touché 8 000 personnes dans 27 pays en moins de six mois.

Merci, Charles Darwin ! C’est en effet la compréhension du processus de sélection naturelle (lire l’article « Darwin 101 »), mystère qu’a percé le naturaliste britannique, qui a rendu ce miracle possible.

Où est Darwin ? Partout ! Dans nos assiettes, par exemple : si une vache donne deux fois plus de lait que son aïeule d’il y a 40 ans, si le blé résiste mieux aux sécheresses et aux maladies, c’est beaucoup grâce à ses découvertes. Dans le moteur de nos voitures, aussi : c’est par un processus de sélection artificiel que les pétrolières ont mis au point des enzymes capables de convertir des déchets agricoles en carburant.

Près de 200 ans après sa naissance et 150 ans après la publication de sa théorie, Darwin est toujours un personnage central de la science contemporaine. On lui consacre encore des centaines de livres et des milliers d’articles scientifiques. Et on n’a pas fini d’en faire le tour. On utilise la théorie de l’évolution des espèces dans toutes les sciences de la vie, en biologie, en écologie, en botanique, en psychologie et en sciences humaines, comme l’histoire et l’économie, et même en philosophie, en littérature, dans le monde des arts.

En 150 ans, on a parlé de darwinisme classique, de néodarwinisme, de darwinisme social (aujourd’hui désavoué), de darwinisme neuronal, de darwinisme d’entreprise.

On exagère ? Non, dit Graham Bell, biologiste évolutionniste de l’Université McGill et directeur du Musée Redpath d’histoire naturelle, à Montréal. « La théorie de l’évolution est l’éclairage qui permet de comprendre le vivant. La biologie cellulaire et moléculaire, le développement des organismes, l’écologie, tout cela est tissé sur la trame évolutionniste. Sans elle, on peut toujours comprendre comment tel ou tel phénomène se produit. Avec elle, on peut comprendre pourquoi il survient. »

Cette théorie — la meilleure qui ait germé dans un cerveau humain au cours des 500 dernières années, croient certains chercheurs — a été pressentie par un seul homme et confirmée depuis par des décennies d’observations et d’études menées par des milliers de chercheurs.

Ça avait pourtant bien mal commencé. « Un bon à rien qui ne s’intéresse qu’à la chasse et aux chiens, et qui fera la honte de sa famille », disait le respectable Dr Darwin de son fils Charles.

Il exagérait un peu. Charles ne fichait pas grand-chose à l’école, c’est vrai. Il passait le plus clair de son temps à collectionner les insectes, les coquillages et les pièces de monnaie, à observer les oiseaux ou à lire, caché sous la table de la salle à manger. Le Dr Darwin a plusieurs fois changé d’école le petit Charles, qui avait huit ans lorsque sa mère est morte. Exaspéré, il s’est décidé à envoyer son fils étudier en théologie, dans l’espoir d’en faire — au moins — un pasteur de campagne.

C’est là, à la faculté de théologie, qu’a vraiment démarré la carrière de naturaliste de Charles, sous la houlette d’un botaniste passionné. Le professeur Henslow le recommandera plus tard à un jeune capitaine de la marine de Sa Majesté qui cherchait un gentilhomme pour lui tenir compagnie durant un grand voyage de découvertes.

En 1831, c’est un naturaliste amateur de 22 ans qui monte à bord du Beagle. Cinq ans plus tard, c’est un scientifique accompli qui en débarquera. Malgré le mal de mer qui le terrasse dès le premier jour, Darwin passe son temps à lire et à apprendre, à profiter des escales pour explorer tous les pays de l’hémisphère Sud, où accoste le Beagle, un voilier de 90 pi (28 m) de long. Il y prélève des tonnes de spécimens de minéraux, de plantes, d’animaux et de fossiles, qu’il étudie minutieusement avant de les expédier à son ami Henslow.

Le Beagle est de retour à Londres en 1836. Aussitôt à terre, Darwin rentre chez lui. Et n’en sortira presque plus. Le reste de sa vie sera marqué par une ribambelle de symptômes, de la crise de panique aux vomissements violents, à l’eczéma, à l’agoraphobie et à l’incapacité d’être séparé de sa femme, Emma, une cousine qu’il connaissait depuis l’enfance, qui l’a soigné comme une mère et lui a donné 10 enfants. Plus d’un siècle après sa mort, les spécialistes ne s’entendent pas sur l’origine de ses troubles. On parle de la maladie de Chagas, de la maladie de Ménière, d’anxiété généralisée, d’empoisonnement lent au cyanure, de maladies psychosomatiques…

Malgré tout, Darwin poursuit ses travaux sans relâche, d’autant que la fortune familiale le dispense de gagner sa vie. Comme Galilée, Nicolas Copernic ou Isaac Newton, il deviendra un de ces explorateurs immobiles qui, sans presque jamais quitter leur bureau, ont réussi à changer profondément notre vision et notre compréhension du monde.

Pendant plus de 30 ans, il entretient une correspondance avec 2 000 scientifiques et publie des centaines d’articles sur des dizaines de sujets, du mouvement des plantes grimpantes à la géologie de l’Amérique du Sud en passant par l’effet des vers de terre sur la qualité des sols.

En 1838, deux ans après avoir quitté le Beagle, il commence à élaborer sa théorie sur la « transmutation des espèces ». Mais il ne se décide à la publier que 20 ans plus tard, lorsqu’un autre naturaliste, Alfred Russel Wallace, lui écrit pour lui soumettre sa théorie… qui se révèle à peu près la même.

À cette époque, la majorité des gens croient que la Terre a moins de 10 000 ans, que les espèces vivantes n’ont pas de liens entre elles et qu’elles sont immuables. Le lion ressemble à un lion et une orchidée à une orchidée parce que Dieu les a créés ainsi. L’homme, d’ailleurs, ne fait pas partie de la nature. Il a été créé par Dieu pour la dominer.

Toutefois, l’idée de l’évolution des espèces circule dans les milieux scientifiques depuis une bonne cinquantaine d’années. Erasmus Darwin, grand-père de Charles, médecin du roi et naturaliste amateur, a été l’un des premiers à émettre l’hypothèse d’une certaine transformation des espèces dans le temps. En 1809, année de la naissance de Charles, un scientifique français du nom de Jean-Baptiste Lamarck publiait déjà un ouvrage qui avançait que les espèces vivantes changeaient pour s’adapter à leur environnement.

Mais comment ? L’hypothèse de Lamarck : tout être vivant transmet à sa descendance les caractéristiques acquises au cours de sa vie. Ainsi, en période de disette, la girafe étire son cou pour attraper les feuilles les plus hautes ; ce dernier s’allonge. Ses descendants, croit-on, auront le cou plus long. Pour vérifier cette hypothèse, des naturalistes coupent la queue de souris pour voir si elles auront des souriceaux sans queue. Non. Hypothèse rejetée.

C’est Darwin qui, 50 ans plus tard, résout la question par sa théorie de la sélection naturelle. Publiée en 1859, L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle suscite instantanément un immense intérêt (tous les exemplaires s’envolent en un jour) et une gigantesque controverse, qui dure encore aujourd’hui (lire l’article « Ils ont eu peur de Darwin »). L’aristocratie britannique est horrifiée de lire qu’elle entretient des liens de parenté avec les singes ! Les esprits religieux, eux, se scandalisent de cette nouvelle science qui ose contredire la Bible.

Pourtant, cette théorie est si simple, si solide, qu’il faut moins de 10 ans pour que Darwin soit considéré comme un trésor scientifique national. Quand il meurt, en 1882, à 73 ans, il a droit à des funérailles grandioses à l’abbaye de Westminster, où il sera inhumé tout près d’Isaac Newton.

On dit que Copernic, en montrant que la Terre tourne autour du Soleil (et non l’inverse), avait ébranlé le piédestal sur lequel l’homme s’était juché. Et que Darwin l’en a fait dégringoler en faisant de lui un animal comme les autres…

Mais l’animal pensant a mis du temps à saisir toutes les implications de la théorie de l’évolution. Et plus de temps encore à en tenir compte. Une erreur qui pourrait lui coûter cher.

La médecine, notamment, en négligeant de penser de façon darwinienne, a permis l’apparition de micro-organismes résistants aux médicaments conçus pour les combattre, tels que les antibiotiques. La pharmacorésistance pourrait bien être l’un des plus grands défis de la médecine du début du 21e siècle.

Un exemple : la tuberculose. On l’appelait autrefois la « peste blanche » et elle a fait des ravages pendant des siècles. Puis, dans les années 1940, est arrivée la pénicilline. Un vrai miracle qui a permis de croire qu’on pourrait éradiquer la maladie, du moins dans les pays industrialisés. Mais voilà que, depuis une quinzaine d’années, la tuberculose revient : le Canada recense près de 2 000 nouveaux cas par an. Et la pénicilline n’agit plus, ou presque plus.

Que s’est-il passé ? Le bacille a évolué. Aux prises avec un ennemi redoutable, il a commencé par perdre la bataille. Mais sur des milliards et des milliards de micro-organismes, il s’en est trouvé un certain nombre qui, à cause d’une mutation génétique, avaient une résistance innée à la pénicilline. Ces quelques organismes ont survécu assez longtemps pour se reproduire, transmettant leur résistance à leur progéniture. Qui l’a transmise à son tour. Et ainsi de suite.

L’homme, pendant ce temps, a continué de tirer le même canon, encore et encore. Et pas toujours adroitement — doses trop faibles ou mal administrées, par exemple —, laissant au bacille la chance de survivre, de s’habituer à l’ennemi, de s’y adapter de mieux en mieux au fil des générations.

Quarante ans et des milliers de générations de bactéries plus tard, le bacille est devenu très résistant à la pénicilline. Les quelques médicaments susceptibles de traiter des tuberculoses à bacilles multirésistants coûtent presque 100 fois plus cher que les médicaments traditionnels. Et ils ne fonctionnent pas toujours. La maladie gagne du terrain. Et la médecine est revenue à la case départ.

La même guerre se livre sur d’autres fronts. De nombreux hôpitaux doivent faire face au SARM, ou Staphylococcus aureus résistant à la méthicilline. Plus de la moitié des souches du staphylocoque doré — bactérie qui se loge dans les fosses nasales et touche 30 % des Canadiens — sont devenues résistantes à plusieurs antibiotiques, dont la méthicilline. De même, certaines souches du virus du sida, certains cancers, des gonorrhées et des pneumonies résistent aux traitements.

Tout le monde a sa part de responsabilité : l’industrie agricole qui injecte des tonnes d’antibiotiques dans les aliments pour le bétail, les médecins qui prescrivent ce type de médicaments trop souvent ou à des doses trop faibles, des patients qui cessent de les prendre dès que leurs symptômes disparaissent, tout cela a contribué à l’évolution de micro-organismes résistants.

« Un problème évolutionniste pour lequel il faudra une solution évolutionniste », dit Graham Bell.

Darwin, au secours !

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