Nouvelle mission du Conseil national de recherches : on se calme !

L’annonce hier de la réorientation des activités du Conseil national de recherches du Canada vers le service aux entreprises est vue par de nombreuses personnes comme la preuve qu’une fois de plus, le gouvernement Harper laisse tomber la recherche fondamentale et ne comprend rien à la science.

Minute. D’abord, ce n’est pas une surprise, la chose étant connue depuis plusieurs mois. Si on en parle seulement aujourd’hui, c’est parce que le ministre Gary Goodyear en a fait l’annonce officielle hier.

Ensuite, selon l’historien et sociologue des sciences Yves Gingras de l’UQAM, que j’ai interviewé récemment à ce sujet et que l’on peut difficilement taxer d’être un adepte de l’idéologie conservatrice, ce n’est peut-être pas une mauvaise idée.

Voyez ce qu’il en disait dans cette entrevue publiée en janvier :

Ma question : Le gouvernement Harper a aussi changé la mission de plusieurs laboratoires du Conseil national de recherches du Canada. Était-ce nécessaire?

Yves Gingras : Là encore, une perspective historique s’impose. Pendant la Première Guerre mondiale, le monde a pris conscience que l’Allemagne exerçait un quasi-monopole sur l’industrie chimique, le caoutchouc et l’optique de haute précision. De nombreux pays ont alors compris qu’ils devaient aider leur industrie à innover.

Le Canada a donc créé, en 1916, le Conseil national de recherches, le CNRC, qui a construit en 1929 ses propres laboratoires, à Ottawa, pour répondre aux besoins de l’industrie et de l’État. Au fil des ans, d’autres labos ont vu le jour, comme l’Institut des matériaux industriels, à Boucherville, lié à des besoins industriels.

Mais pendant les trente glorieuses, le CNRC s’est écarté de sa mission et a glissé vers la recherche fondamentale, par exemple à l’Institut Herzberg d’astrophysique.

Dans les années 1980, on a compris que c’était une erreur, mais il a fallu beaucoup de temps pour qu’on se décide à recentrer ces labos sur leur mission première. Et c’est à juste titre ce qu’a conseillé le rapport Jenkins, commandé par le gouvernement Harper en 2010. L’industrie canadienne en a d’autant plus besoin qu’elle est formée d’un tissu de PME qui doivent mettre en commun des ressources pour pouvoir innover.

 

Au Canada, la recherche fondamentale devrait surtout relever des universités, où elle doit être encouragée.

Malheureusement, sous les pressions politiques du gouvernement Harper, les organismes subventionnaires fédéraux (CRSH, CRSNG et IRSC) favorisent de plus en plus la recherche appliquée dans les universités au détriment de la recherche libre.

En parallèle, les laboratoires des ministères fédéraux (Environnement, Agriculture et Alimentation, Santé, Pêches et Océans, Statistiques) ferment les uns après les autres, alors qu’ils devraient quant à eux permettre à l’État de s’appuyer sur des données solides pour assurer la santé et la sécurité de la population et de son territoire, plutôt que laisser le gouvernement en place prendre des décisions en se fiant à son idéologie.

Si le CNRC joue désormais son rôle de soutien aux entreprises, le gouvernement devrait s’il est logique recommencer à encourager la recherche fondamentale dans les universités. Le fera-t-il ?

Voilà le vrai problème.

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Ce n’est pas en lisant l’interview de M. Yves Gingras que l’on trouve une quelconque raison de se calmer, bien au contraire. On lit bien des raisons de s’inquiéter dans ses propos. On n’assiste pas ici à une rationalisation ou à un recentrage, mais à une poursuite du démantèlement.

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