OGM: Quelle bombe dans notre assiette ?

Les aliments modifiés génétiquement ne sont pas dangereux. Vingt années de recherche le prouvent, dit la biologiste Nina Fedoroff. Il est temps de faciliter leur mise en marché. Entretien.

Photo : Roy Botterel/Getty images

Elle est loin l’époque où L’actualité faisait sa couverture avec cette question : « Une bombe dans votre assiette ? » Les OGM, comme on appelle les plantes, fruits et légumes issus de semences modifiées par le génie génétique, faisaient peur en cet été 1999…

Les scientifiques ont eu raison d’inciter les gouvernements à la prudence, notamment en mettant en place des règlements sévères, issus des lois sur les pesticides. Et les consommateurs ont aussi eu raison d’être sur la défensive. Mais 20 ans après l’introduction des OGM, il est plus que temps de lever les restrictions, dit Nina Fedoroff, présidente de l’Association américaine pour l’avancement des sciences.

« On perd notre temps avec des règlements inutilement contraignants, alors que le prix des denrées alimentaires augmente partout dans le monde. On a absolument besoin d’innovations agricoles pour nourrir les 9 ou 10 milliards d’habitants que comptera bientôt la planète ! » affirme cette professeure à l’Université d’État de Pennsylvanie, et depuis peu à l’Université du roi Adballah, en Arabie saoudite, où elle étudie de nouveaux modes de culture en serre.

Scientifique d’origine russe de 69 ans – qui fut une mère adolescente décrocheuse avant de travailler aux côtés de Barbara McClintock, Prix Nobel de médecine en 1983 -, elle est un des chercheurs les plus réputés des États-Unis. Elle fut notamment conseillère des secrétaires d’État Condoleezza Rice sous le gouvernement Bush et Hillary Clinton sous Obama.


Nina Fedoroff se défend d’être une ambassadrice du géant Monsanto ou du libéralisme économique. « Au contraire ! Les règles actuelles favorisent la mainmise d’un petit nombre d’entreprises et encouragent le commerce international d’aliments, ce qui a des conséquences dévastatrices sur les émissions de gaz à effet de serre et sur l’économie des pays pauvres », dit-elle.

L’actualité a rencontré Nina Fedoroff au congrès 2012 de l’Asso­ciation américaine pour l’avancement des sciences, à Vancouver.

 

Qu’est-ce qui vous permet d’affir­mer que les plantes modifiées géné­tiquement sont aussi sûres que les cultures traditionnelles ?

Quand les premiers OGM ont été créés en laboratoire, dans les années 1970, on ne comprenait pas encore bien comment les gènes s’inséraient dans l’ADN. Mais depuis, on a fait des progrès considérables. On sait que le génome n’est pas quelque chose de figé, que l’on bouleverse en introduisant un nouveau gène. Au contraire, il est truffé de mécanismes de régulation, qui aident chaque individu à s’adapter à son environnement.

Quand l’agriculture est apparue, il y a 10 000 ans, l’homme a provoqué des mutations beaucoup plus importantes dans l’ADN des plantes, en croisant les individus aux propriétés les plus souhaitables. Un plant de maïs cultivé a un génome très éloigné de celui de son ancêtre sauvage.

Avec la biologie moléculaire, plutôt que de sélectionner des gènes par croisement, on introduit dans l’ADN de la plante un gène précis, dont on sait qu’il correspond à une caractéristique souhaitable, en espérant qu’il va s’y intégrer. Il n’y a aucune raison de penser qu’une plante modifiée ainsi se comportera différemment de n’importe quelle autre plante cultivée, car les mêmes mécanismes de régulation du génome sont à l’œuvre.

C’est tout de même un grand changement par rapport aux méthodes traditionnelles…

Il y a cette idée fort répandue que la sélection par croisement est plus « naturelle » que la biologie moléculaire. C’est faux. Les deux aboutissent à l’expression de nouveaux gènes dans une plante hôte, un point c’est tout. On oublie aussi que depuis le début du 20e siècle, les créateurs de semences uti­lisent la chimie et la physique pour « brasser » le génome des plantes et faire apparaître des mutations. Les pastèques sans pépins, par exemple, sont nées dans les années 1950 du traitement par la colchicine, une subs­tance très toxique qui altère les chromosomes. Beaucoup de cultivars, comme les pomélos, ont été créés à l’aide de rayonnements ionisants. La moitié des plantes cultivées aujour­d’hui dans le monde ont un ancêtre obtenu par ces techniques… y compris nombre de variétés de l’agriculture biologique !

On s’inquiète toutefois des risques de contamination de plantes sauvages ou d’insectes, ou du fait que les gènes introduits pourraient provenir d’orga­nismes très différents des plantes, par exemple des poissons…

Un gène n’est pas un poisson. C’est une instruction. Quant au risque de contamination, il n’est pas plus important qu’avec toute autre plante au génome modifié autrement ! En 25 ans, l’Union européenne a consacré 425 millions de dollars à étudier la biosécurité des OGM. Le volumineux bilan qu’elle a rendu récemment pourrait tenir en une phrase : ces cultures ne sont pas plus dangereuses que les autres. Plusieurs sociétés savantes ont abouti aux mêmes conclusions, comme la National Academy of Sciences, aux États-Unis, ou la Royal Society, en Angleterre. Depuis leur introduction, il y aura bientôt 20 ans, les OGM n’ont provoqué aucune catastrophe environnementale ni maladie. En 2010, on en a semé dans 29 pays, sur près de 1,5 million de kilomètres carrés [NDLR : presque la superficie du Québec].

Vous prônez une déréglementation des OGM. Pourquoi ?

Les OGM sont nés dans la tourmente : en 1975, le moratoire sur le génie génétique décrété par les scientifiques lors de la conférence d’Asilomar était justifié. On devait mieux comprendre avant d’aller de l’avant ! Quand est venu le temps d’encadrer les produits, dans les années 1980, par crainte de conséquences inattendues et sous la pression de l’opinion publique, on a mis en place des règlements sévères, issus des lois sur les pesticides et autres produits chimiques. Depuis, les processus d’autorisa­tion n’ont quasiment pas changé, alors que les connaissances ont radicalement progressé.

Aux États-Unis, trois instances gouvernementales encadrent les OGM. Même au Canada, où en théorie on doit juger une nouvelle variété sur ses propriétés et non sur le procédé qui lui a donné naissance, les OGM font de facto l’objet d’un traitement particulier, qui oblige les créateurs de semences à mener d’innom­brables tests. Et c’est comme cela partout dans le monde, sauf là où les OGM sont interdits. Résultat, le processus d’approbation d’une nouvelle variété coûte des dizaines de millions de dollars, et seules de grandes sociétés comme Monsanto peuvent se le payer, pour quelques grandes cultures comme le canola, le soya ou le maïs.

On sait maintenant qu’aucun problème susceptible de surve­nir avec une nouvelle semence n’est propre aux OGM. On devrait supprimer certaines étapes d’appro­bation qui ne sont plus scientifiquement justifiées, pour diminuer les coûts.

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Photo : Friedrich Stark/Alamy

« En Afrique, les dirigeants ont un préjugé antiscience qui rend les OGM indésirables, alors que ce continent en aurait tant besoin. »

Quelles innovations verrait-on alors apparaître ?

De petites entreprises pourraient mettre au point des semences adaptées aux contraintes de leur région, plutôt que de dépendre des grandes sociétés. En 1992, à Hawaï, les cultures de papayers ont été attaquées par un virus : en deux ans, l’indus­trie s’est effondrée. Des chercheurs de l’Université d’Hawaï ont alors introduit dans le génome de la papaye une séquence d’ADN provenant du virus. Les essais en serre ont commencé en 1997. Toute l’indus­trie s’est mobilisée pour financer l’approbation et, en 1999, la papaye transgénique a été autorisée et la culture a repris. Les trois quarts des papayers d’Hawaï sont aujourd’hui transgéni­ques, et les fruits sont vendus notamment aux États-Unis et au Canada. Mais à cause des coûts, cette réussite reste une exception.

L’intensification de l’agri­culture, dans les prochaines décennies, va faire augmenter le nombre d’agents pathogènes susceptibles de ruiner des cul­tures. L’exemple de la papaye montre qu’on peut en quelque sorte vacciner des plantes par des techniques moléculaires, plutôt que de les traiter par hélicoptère avec des doses massives de pesticides, qui risquent d’entraî­ner des résistances, comme cela se passe avec les bactéries et les antibiotiques.

Vous croyez aussi aux plantes enrichies en vitamines ou plus tolérantes à la sécheresse. Pourtant, il y a très peu de progrès dans ce domaine.

Chaque année, de deux à trois millions d’enfants meurent dans le monde des suites d’une déficience en vitamine A, et 500 000 autres deviennent aveugles. Le riz Golden Rice, enrichi en vitamine A, est prêt depuis 10 ans. Mais faute de finan­cement, il n’est toujours pas approuvé à grande échelle. Le processus réglementaire a notamment exigé que l’on vérifie que des toxines du narcisse – dont provient le gène – ne sont pas passées dans le riz, ce qui a nécessité deux ans d’études coûteuses. Pourtant, cela n’a aucun sens : c’est le gène de la vitamine A que l’on a intégré, pas celui des toxines ! Tout cela finira par débloquer quand l’Inde et la Chine vont changer les règles du jeu et faciliter la mise en marché des OGM pour accroître leurs rendements agricoles. Car les besoins sont énormes. Devant les difficultés à faire approuver de nouveaux produits, les chercheurs ont baissé les bras. On a peu d’innovations en vue, alors qu’on en a absolument besoin.

Craignez-vous vraiment une augmentation des problèmes de faim dans le monde ?

Depuis 1960, la population mondiale s’est accrue de quatre milliards d’habitants, et on a fait reculer la faim alors que les surfaces cultivables n’ont pas changé. Cela grâce aux progrès dans les engrais, la mécanisation et la sélection des semences. D’ici 2050, la population augmentera encore de deux à trois milliards d’habitants, mais les rendements stagnent et les réserves d’eau s’épuisent. Nous approchons d’une crise, d’autant plus que le réchauffement climatique menace les cultures dans plusieurs régions. En 2008, la flambée des agrocarburants a provoqué des émeutes de la faim. En 2011, la sécheresse en Russie a engendré une nouvelle hausse du prix du blé, qui a joué un rôle majeur dans les soulèvements populaires dans le monde arabe. Tout cela va se reproduire. Les experts de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture [FAO] disent qu’on doit doubler la production alimentaire d’ici 2050. Il faut trouver de nouvelles solutions, et les OGM en font partie.

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Au Canada, des ingrédients dérivés d’OGM, comme la fécule et le sirop de maïs, la técithine de soya et l’huile de canola, peuvent entrer dans la préparation des aliments, et il n’est pas obligatoire de l’indiquer sur l’emballage.

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