« On a un infarctus, une femme de 50 ans ! »

Le travail d’équipe, c’est la clé du succès quand on travaille à l’urgence. Particulièrement quand il s’agit de ramener à la vie une patiente qui va très mal. Un récit du Dr Alain Vadeboncœur.

Photo : iStockPhoto

« C’est comme une douleur à gauche, à l’épaule, ça vient de temps en temps.
– Avez-vous mal en ce moment ?
– Ça va mieux. »

Le technicien termine l’installation des électrodes sur le thorax de la patiente, qui répond à ses questions, puis aux mains et aux pieds. Il s’agit d’effectuer un électrocardiogramme (ECG), geste de routine qui demande moins d’une minute, à peine le temps de jaser un peu, pour bien évaluer le cœur.

« Et maintenant, ne bougez plus quelques secondes. »

L’image de l’ECG étant claire et stable à l’écran, le technicien appuie sur le bouton d’enregistrement. C’est presque normal, mais on observe tout de même une anomalie inquiétante dans la région inférieure du cœur.

ECG montrant un infarctus de la partie inférieure du cœur. Les cercles montrent les dérivations de cette région (II, III, AVF) où les flèches indiquent une discrète élévation du segment plat (ST) après le complexe principal (QRS). En AVL, c’est une image « miroir » située à l’opposé, où le même ST est abaissé. Chaque complexe correspond à un battement cardiaque et l’ensemble de l’ECG dure 10 secondes. (Collection de l’auteur)

La patiente pousse alors un grand soupir. Le technicien lève les yeux, question de savoir ce qui la chicote autant. Mais elle est immobile et son regard est fixe.

« Madame ? »

Son visage change de couleur et elle commence à avoir de brefs mouvements de convulsion.

« Madame ! »

Sur l’écran de l’appareil, le rythme a complètement changé, il est saccadé, extrêmement rapide. C’est une fibrillation ventriculaire. La patiente est en arrêt cardiaque !

Rythme complètement désorganisé et rapide d’une fibrillation ventriculaire. Aucun pouls n’est présent. (Collection de l’auteur)

« J’ai besoin d’aide ! »

Mais tout ça, je ne le sais pas encore, on me l’a raconté ensuite. Je suis alors en train de terminer l’écriture d’une note dans un bureau de l’ambulatoire, la porte fermée. La soirée est — était — tranquille. J’entends d’abord des pas rapides qui s’éloignent, puis reviennent, puis d’autres qui s’approchent au galop.

À l’urgence, on est toujours à l’affût de mouvements, sons, cris, plaintes étranges. Des signes que quelque chose va mal. À la première série de pas, j’arrête d’écrire, puis, comme tout reste calme, je retourne à ma note. À la seconde, je me lève et ouvre la porte du bureau. Juste de biais, dans la salle des ECGs, c’est le brouhaha. L’infirmier et le technicien sont en train de sortir une patiente sur sa civière.

Je les rejoins immédiatement et les accompagne ensuite à la course.

« Qu’est-ce qui se passe ?
– Elle vient de coder !
– J’ai eu le temps de faire son électro, regarde. »

Je me mets à leurs côtés pour aider à diriger la civière et nous nous rendons rapidement en salle de réanimation, située à moins de 30 m. L’infirmier annonce notre arrivée.

« Sortez l’autre civière ! On a un code ! »

Après avoir sorti la civière en un clin d’œil, le préposé vient nous rejoindre, suivi d’une infirmière, puis d’une seconde. Le médecin de garde avec moi vient jeter un coup d’œil dans l’embrasure de la porte.

« Tu le prends ?
– On peut le faire ensemble. »

La patiente est pâle, inconsciente, immobile. Le préposé tient déjà les électrodes de défibrillation et m’interroge du regard. Sans mot dire, je touche à la partie supérieure du thorax à droite et latéralement à gauche. Le préposé observe mon geste et installe les électrodes à la suite.

Position des électrodes de défibrillation. Le courant va passer directement dans la région du cœur pour interrompre l’arythmie mortelle. (Collection de l’auteur)

Dans la seconde qui suit, j’ai la main sur le bouton de charge du défibrillateur, toujours allumé en réanimation. La fibrillation ventriculaire apparaît à l’écran. Je charge l’appareil à 200 joules. Je me retourne vers la civière. Tout le monde vient de s’en écarter.

« Clear ! »

J’appuie sur le bouton.

Choc ! Le corps se soulève d’un coup, puis retombe. Je fais signe au préposé, qui s’installe et commence aussitôt le massage. Mais la patiente ouvre les yeux et grimace. Je regarde le moniteur : le rythme cardiaque lent s’est réorganisé. L’infirmière prend le poignet :

« O.K., on a un pouls ! »

Elle s’installe ensuite pour ouvrir une veine.

Je jette un coup d’œil à l’électro saisi juste avant la fibrillation ventriculaire, où on voit effectivement un début d’infarctus. Je pose quelques questions à l’infirmière du triage :

« Comment elle est venue ici ?
– En voiture, elle avait des douleurs bizarres.
– Elle était bien par ailleurs ?
– Ouais, pas d’autres plaintes. C’est la première fois que ça lui arrivait.
– O.K., on appelle l’hémo ! »

Je m’approche de la patiente :

« Ça va ? »

Elle ouvre les yeux, me regarde sans trop savoir où elle se trouve, est encore pâle, mais respire bien. Elle paraît nauséeuse.

« Je vais vomir. »

Le préposé et l’infirmière tournent la patiente sur le côté pendant qu’elle vomit copieusement. Je demande au technicien de reprendre l’électrocardiogramme. À ce moment, le résident d’hémodynamie rapplique.

« C’est un infarctus inférieur.
– Vous avez l’électro ?
– Regarde. Subtil, mais on va le contrôler. On peut refaire l’électro ? »

Le technicien, resté sur le pas de la porte, approche son appareil et fait un nouvel électro. Cette fois, les signes sont francs, nettement accentués depuis tout à l’heure, c’est un gros infarctus. Je le montre aux résidents et me retourne vers la patiente, qui reprend connaissance doucement.

« Comment ça va ?
– Bien, je pense.
– Avez-vous mal quelque part ?
– Oui, j’ai une drôle de douleur ici.
– Ça fait combien de temps ?
– Ç’a commencé dans la voiture tantôt, mais j’ai ça depuis deux jours, ça va et ça vient.
– Avez-vous d’autres symptômes ?
– Non.
– Avez-vous du diabète, de la haute pression, du cholestérol ?
– Non.
– Est-ce que vous fumez ?
– Ouais. »

Je l’examine rapidement. Tout est normal. Je lui prescris un médicament pour arrêter les nausées, de l’aspirine, un bolus d’héparine afin d’éclaircir son sang, pendant que le préposé prépare la patiente pour la coronographie qui s’en vient. L’infirmière me revient.

« J’ai l’hémo sur la 410. »

Je prends mon téléphone.

« Allô ?
– Qu’est-ce qui se passe?
– On a un infarctus, une femme de 50 ans, elle vient de coder, mais là ça va mieux, elle a reçu tout ce qu’il faut.
– Elle est stable ?
– Oui, mais c’est un gros inférieur.
– O.K., on termine notre cas et elle va pouvoir monter dans 10 minutes.
– Parfait. »

L’infirmière achève l’installation du soluté, le préposé change la patiente, la seconde prend des notes sur toute cette action, le technicien en électrocardiogramme identifie les électros. Je rédige mon dossier sur le formulaire d’infarctus.

« Qu’est-ce qui se passe ?
– Vous avez un infarctus, c’est un blocage dans une artère du cœur.
– C’est grave ?
– Oui, mais là, ça va mieux. Votre cœur a fait une grosse arythmie et vous avez reçu un choc.
– Qu’est-ce qu’on va faire ?
– Il faut aller voir l’artère, on va la débloquer. Le cardiologue va faire ça dans 10 minutes.
– Ça fait mal ?
– Non, ça va. Avez-vous encore des douleurs dans la poitrine ?
– C’est très faible maintenant.
– Et des nausées ?
– Mieux.
– O.K., tout va bien alors. »

C’est ce qu’on appelle une mort subite. Une arythmie qui interrompt la circulation. Ça arrive dans 20 % des infarctus et c’est la cause la plus fréquente de décès sans avertissement. Il n’y a que deux traitements qui fonctionnent : le massage cardiaque (pour gagner quelques minutes) et surtout le choc, que l’on donne pour arrêter l’arythmie et permettre au cœur de repartir.

Le plus important, c’est d’appeler les secours et d’administrer ce choc le plus rapidement possible. C’est ce que font tous les jours, partout dans le monde, les premiers répondants, les paramédics, des infirmiers, des infirmières, des médecins ; bref, tous ceux qui s’occupent de ce type de cas.

Mais aussi — et c’est très important : n’importe qui peut donner un tel choc. Parce qu’il y a de plus en plus de défibrillateurs accessibles pour le grand public. Alors si on constate qu’un patient est inconscient et qu’il respire mal, il faut appeler à l’aide, puis aller chercher le défibrillateur (DEA : défibrillateur externe automatisé).

Dans les endroits publics, ils sont fréquemment identifiés. Sinon, il existe des applications permettant de les trouver, comme celle de la fondation Jacques de Champlain. Installez-la sur votre cellulaire et vous pourrez trouver le défibrillateur le plus près en cas d’arrêt cardiaque.

L’infirmière m’informe qu’ils sont prêts à recevoir la patiente en hémodynamie.

« Bon, on y va. Vous venez avec nous ?
– J’ai pas ben le choix, je pense.
– Le patient a toujours le choix, mais c’est ce que je vous conseille. »

La patiente sourit. Avec toute l’équipe, nous la roulons dans le couloir, prenons l’ascenseur, traversons un long corridor. Arrivée en hémodynamie, là où un cardiologue dit « hémodynamicien » va bientôt ouvrir l’artère. Un geste de routine, pour lui aussi, qui fait partie du métier. Dans deux à trois jours, la patiente retournera sans doute chez elle après cet « accident arythmique », sans trop de séquelles ni de complications — ni de souvenirs de ce « passage à vide ».

Dilatation par ballonnet et tuteur (« stent ») d’une artère coronarienne. La flèche rouge indique l’artère bloquée, au milieu on voit le ballonnet qui débloque l’artère et à droite (flèche verte) l’artère ouverte. (Collection de l’auteur)

Moi, ce qui m’impressionne le plus dans ce genre de situation, c’est le travail des équipes. Chacun a son rôle, tout le monde contribue et quand ça se passe comme ça s’est déroulé avec cette patiente, où chaque geste est à sa place et peu de mots sont requis, c’est le meilleur feeling qu’on puisse éprouver.

Ce qui rend cette pratique si stimulante, c’est ce travail d’équipe hors pair, essentiel quand il s’agit de sauver une vie. Ce qui nous arrive de temps en temps.

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21 commentaires
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Merci à toux ceux qui font partie du corps médical et qui sont dévoués! Merci de sauver des vies. Vous êtes des héros! Ne l’oubliez pas! Même si vous ne l’entendez pas très souvent! Merci.

C’est un travail comme un autre, mais il est vrai qu’il y a des moments parfois intenses. Merci du commentaire.

L’idée de pouvoir localiser un défibrillateur n’est pas mauvaise en soi, mais il faut vraiment coder « au bon endroit au bon moment ».
L’application m’indique qu’il se trouve à la piscine à trois coins de rues de chez moi, celle qui n’est jamais ouverte quand on a envie de se baigner et probablement pas davantage quand on a envie de faire un infarctus.
Le temps de m’expliquer avec le personnel sur place (est-ce qu’ils laissent sortir leur défibrillateur de la bâtisse?), les premiers secours seront chez moi avant que j’y revienne. C’est mieux d’appeler le 911 et de commencer la RCR en les attendant.

Il y a des « déserts » sur la carte. Des endroits où on va pas vivre si on n’a pas également envie d’y mourir. C’est beau d’avoir un chalet dans le nord mais, à plusieurs kilomètres de toute civilisation, faut pas que ce soit trop urgent de se rendre à l’hôpital.

Vous avez tout à fait raison, comme je le mentionne dans mon texte: « Le plus important, c’est d’appeler les secours et d’administrer ce choc le plus rapidement possible. » La plupart du temps, les secours (premiers répondants et paramédics) seront plus rapides qu’une démarche pour aller chercher un défibrillateur. Mais si vous êtes dans un endroit public, il est possible que le défibrillateur se trouve tout près. Merci du commentaire.

Moi, ce qui m’impressionne le plus, c’est votre capacité d’expliquer tout ça dans un langage clair, net et précis, qui inspire la confiance. Me d’mande si je ne devrais pas déménager près d’un hôpital avec mes 74 ans bien sonnés! ?

C’est le but, merci! Pour ce qui est de demeurer près d’un hôpital, il faut savoir que les premiers répondants et les paramédics sont là pour donner ce choc rapidement. Et ce choc , de même que le massage cardiaque, c’est le plus importante. Bonne journée.

Épeurant… Mais vraiment très intéressant et bon à savoir. Merci pour votre magnifique travail, Dr Vadeboncoeur.

Les urgences, c’est souvent à la fois apeurant pour le public et les malades… et fort intéressant d’y travailler. Paradoxe humain. Bonne journée!

Merci de ce beau témoignage, comme à votre habitude, qui permet d’humaniser pour le commun des lecteurs des gestes techniques mais si lourd de conséquences. Merci à vous et à votre équipe de sauver des vies ou, du moins, de tenter de le faire!

Effectivement, il y a dans cette pratique un mélange assez fascinant d’humanité et de technique. Bonne journée!

Dr Vadeboncoeur vous avez un don merveilleux, soit la facilité de nous expliquer certaines applications médicales., à vous lire, je pourrais vous appeler Docteur Wilby, médecin bien connu dans un sitcom télévisé.

Je doute que je corresponde bien au modèle mais je suis content de voir que vous appréciez mes explications. Tant mieux, c’est l’objectif. Merci pour le commentaire.

Très intéressant… merci pour ceux qui prennent soin de nous dans de telles situations. À surveiller les «petites douleurs» à la poitrine et réagir vite.

Il y a environ 2 ans,j’ai moi-même subit une mort subite alors que j’étais au volant de ma voiture.Je salut le travail d’équipe qui m’a permis de revenir a la vie .

Merci pour vos explications. Merci pour le travail que vous accomplissez malgré les embûches administratifs qui assaillent nos services de santé.

J’ai fais un infarctus à l’âge de 48 ans, ce fut plus violent et douloureux que ce que vous décrivez et comme mon père en avait fait plusieurs et que ma mère était décédée d’un infarctus, j’ai su tout de suite ce qui se passait, d’autant plus que mes symptômes étaient tout ce qui a de plus classique, impression d’indigestion qui persiste, puis soudain douleur au creux de la poitrine, douleur qui se met à irradier dans l’épaule gauche et graduellement descend jusqu’au bout des doigts, au point de paralyser le bras, puis une respiration haletante et des sueurs froides. J’ai crié à mon conjoint de composer le 911. En 10 minutes j’étais à l’urgence, au triage ou l’infirmière me questionnait sur mon état émotif, puis en continuant ses questions et m’a demandé de tendre le bras pour prendre ma tension artérielle, c’est alors qu’une autre douleur s’est manifesté, j’ai dû changer de couleur parce que quand je lui ai répondu que je ne pouvais pas lui donner mon bras (seuls mots prononcés de ma part, pas capable) elle est devenue blanche et a appelé l’urgentologue qui dès qu’il ma vu a crié « appelez le cardiologue ». Je savais ce qui se passait, j’étais formée pour donner les premiers soins. On m’a donné la proverbiale aspirine et on m’a injecté un trombolytique. Il y a de ça 20 ans. J’ai été hospitalisée 10 jours dont 5 aux soins intensifs. Le personnel a été impeccable.
La question que j’ai pour vous est celle-ci, devrais-je toujours avoir sur moi l’avis à l’effet que j’ai reçu un trombolytique?

Ouf! Toute une histoire! Pour ce qui est du thrombolytique, ça fait partie de votre histoire médicale, mais ce n’est généralement pas une information vitale comme par exemple une allergie. Bonne suite!