On demande des médecins dépanneurs !

Le concept des médecins dépanneurs, créé en 1983 pour les hôpitaux des régions éloignées en pénurie d’effectifs, se voulait un diachylon temporaire. Mais la plaie s’étend : même les salles d’urgences des grands centres cherchaient désespérément des dépanneurs cet été !

photo : Istock
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Des bleuets à Jonquière, du chocolat à Dolbeau et du sucre à la crème aux Îles-de-la-Madeleine. Le Dr Jamal Serrar reçoit souvent de petits cadeaux quand il dépanne dans les urgences aux quatre coins du Québec. « Comment voulez-vous ne pas revenir, on me traite trop bien ! Les infirmières me font de bons muffins », lance-t-il au téléphone depuis le Service des urgences du CSSS des Îles, aux Îles-de-la-Madeleine.

Il y a de quoi gâter les médecins d’urgence comme le Dr Serrar. Car ils sont rares par les temps qui courent. Ceux qui sont en poste dans les hôpitaux ne suffisent pas à la demande. Faute de médecins pour assurer la garde, des salles d’urgences ferment la nuit, comme à Québec ou à Trois-Rivières. Les médecins permanents font des heures supplémentaires. Quand ça ne suffit plus, leur établissement sollicite les services d’un des 468 médecins actuellement inscrits comme dépanneurs au Québec pour travailler aux urgences, en obstétrique, en chirurgie, en anesthésie, ou encore pour soigner les patients hospitalisés.

« Depuis 10 ans, le recours au dépannage est en augmentation », dit le Dr Michel Desrosiers, directeur des affaires professionnelles à la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ). « Il y a du dépannage dans toutes les régions du Québec, sauf à Montréal et à Laval, ajoute-t-il. Les besoins se trouvent principalement dans les urgences et un peu en hospitalisation. »

Le Dr Serrar, 51 ans, occupait un poste permanent à l’Hôpital régional de Saint-Jérôme lorsqu’il a commencé à faire du dépannage, il y a 12 ans. Depuis bientôt quatre ans, il se consacre au dépannage à temps plein. « Je n’étais plus capable de faire les nuits. À partir de minuit, mon cerveau ramollit et je deviens bougon », explique-t-il. Maintenant, le Dr Serrar travaille où et quand il veut, dans 35 hôpitaux répartis un peu partout au Québec. Quand il va travailler aux urgences à Val-d’Or, par exemple, il quitte sa maison de Lanoraie, monte à bord de son hélicoptère personnel, et deux heures et demie plus tard, le voilà au chevet des patients. « On m’appelle « le doc volant » », dit-il. Cette vie de nomade lui convient parfaitement.

La Dre Catherine Bich, 50 ans, est une autre des quelque 110 médecins d’urgence qui se consacrent au dépannage à temps plein. « On voit trop souvent le dépannage comme un mal nécessaire, alors que bien géré et bien intégré, il peut constituer une solution viable à la gestion des effectifs dans une région. Dans le Grand Nord, par exemple, le dépannage permet la survie des établissements. Ceux-ci se bâtissent une équipe de dépanneurs, ça fait partie des mœurs. On sait qu’on ne peut s’en passer, et étrangement, ça assure une certaine stabilité. »

Partout, les besoins des hôpitaux en matière de médecins dépanneurs sont impressionnants. « Ils sont de plus en plus fréquents dans des régions non éloignées, comme Joliette ou Trois-Rivières, observe la Dre Catherine Bich. C’est un phénomène relativement récent et sans doute inquiétant. »

Un comité, formé de la FMOQ et du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), détermine quels établissements peuvent recourir à la liste de médecins dépanneurs. Ce « mécanisme de dépannage », créé en 1983 pour les hôpitaux des régions éloignées en pénurie d’effectifs, comme la Côte-Nord, le Nunavik et les Terres-Cries-de-la-Baie-James, se voulait un diachylon temporaire. Or, plutôt que de reculer, le recours au dépannage prend de l’ampleur.

Près d’une centaine d’établissements cherchaient des médecins dépanneurs pour les urgences cet été, selon les données que L’actualité médicale a obtenues en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels. L’an dernier, 87 établissements de santé ont eu recours à des médecins dépanneurs. Et ce chiffre atteignait 92 au début de juillet.

La situation « évolue », affirmait prudemment, à la fin de mai, Sandra Ouellet, adjointe au directeur national des urgences et auparavant coordonnatrice du Centre national Médecins-Québec, qui gère la liste de dépannage. « Les régions de la Côte-Nord, du Nunavik et des Terres-Cries-de-la-Baie-James utilisent plus de la moitié des 14 640 quarts de travail en dépannage. Ce qui change, c’est que les difficultés se rapprochent des grands centres », précise-t-elle.

De Salluit à Trois-Rivières, les hôpitaux peinent à assurer le service aux urgences et se disputent les médecins dépanneurs. « Urgent ! Médecins d’urgence avec rémunération de 105 % » à l’Hôpital de Saint-Eustache, « Rémunération de 140 % » à Maniwaki, « Possibilité de chalet au bord de l’eau » à Montmagny, lit-on dans les petites annonces qui sollicitent les services de médecins dépanneurs, affichées dans le site Web de l’Association des médecins d’urgence du Québec.

Depuis le 7 mai dernier, les urgences du Centre Cloutier-du-Rivage, à Trois-Rivières, ferment leurs portes de 22 h à 8 h. Trois des sept médecins dépanneurs qui venaient régulièrement travailler aux urgences ne sont plus là, explique Jacques Longval, directeur général du CSSS de Trois-Rivières. « Un est décédé et les deux autres se sont orientés vers d’autres hôpitaux », déplore-t-il. Le recours au dépannage est un « mal temporaire nécessaire » en attendant l’embauche de deux médecins d’urgence permanents d’ici l’automne.

À 45 minutes de Montréal, le Centre hospitalier régional de Lanaudière, à Joliette, doit faire appel aux dépanneurs cette année, une nouveauté. « Une conjoncture de six départs depuis janvier fait qu’on manque de médecins. Et ceux qui sont là s’épuisent », dit Michel Côté, adjoint au directeur des services professionnels. Le 17 juillet, après avoir téléphoné et envoyé un courriel aux 468 médecins de la liste, il était désespéré : il n’avait trouvé qu’un seul dépanneur, qui allait pourvoir seulement trois quarts de travail.

À Nicolet, dans le Centre-du-Québec, les médecins dépanneurs assurent la moitié du travail aux urgences du Centre Christ-Roi. L’établissement fait appel à eux depuis de nombreuses années. Mais cet été, on a battu des records, déplore le Dr Dominique Tardif, directeur des services professionnels. « Ça n’a pas de sens. On paie les nuitées à l’hôtel et les déplacements. Les dépanneurs profitent d’avantages, et nous, nous sommes dépendants d’eux », dit-il. Même s’il salue l’engagement de quelques-uns d’entre eux, le Dr Tardif souligne que leur présence crée une certaine injustice pour les médecins permanents. « Les dépanneurs viennent quand ils veulent, on ne peut pas leur imposer un horaire de garde. Ce n’est pas équitable pour les permanents, qui s’efforcent de faire des gardes la nuit et la fin de semaine. »

Selon une estimation de L’actualité médicale, le recours aux médecins dépanneurs coûte environ 10 millions de dollars par an au Québec, en frais de déplacement et de séjour. Et c’est sans compter la rémunération, puisque les médecins permanents et les dépanneurs sont payés de façon à peu près identique (voir le tableau).

Les médecins dépanneurs coûtent plus cher que les médecins sur place, confirme le Dr Dominique Tardif. Au Centre Christ-Roi, à Nicolet, on a ajouté 30 000 dollars au budget cette année. « C’est ça ou les urgences ferment », dit le médecin.

Déjà, il y a deux ans, la FMOQ s’inquiétait, dans un rapport sur la pratique des médecins omnipraticiens québécois, du recours aux dépanneurs : « Cette façon de faire ne doit pas être une solution permanente pour les régions où la pénurie d’effectifs sévit de façon particulièrement importante. » Deux ans plus tard, alors que la moitié des médecins d’urgence de Sept-Îles, mais aussi de Nicolet, sont des dépanneurs, force est de constater que la situation s’aggrave.

La solution consiste à recruter des médecins permanents. Mais en contexte de pénurie de main-d’œuvre, c’est loin d’être évident, fait valoir la Dre Geneviève Bécotte, présidente de l’Association des médecins d’urgence du Québec (AMUQ). « Les urgences ne peuvent pas survivre sans l’apport des dépanneurs. C’est une solution qui va persister encore de quatre à six ans », dit-elle.

Loin d’aider, les mesures gouvernementales mises en œuvre depuis quelques années pour contrer la pénurie de médecins nuisent au recrutement et à la fidélisation des médecins, croit la présidente de l’AMUQ. La loi 142 sur les activités médicales particulières (AMP) et l’instauration, en 2004, des plans régionaux d’effectifs médicaux (PREM) limitent le nombre de postes et obligent les nouveaux médecins à travailler en dehors de Québec et de Montréal. Nombre de jeunes médecins choisissent de faire du dépannage pour éviter l’exil.

Résultat : la pénurie d’effectifs médicaux est en train de se généraliser, constate la Dre Bécotte. « Même les grandes urgences avec des équipes fortes sont fragilisées. Par exemple, là où je travaille, au Centre hospitalier de l’Université Laval (CHUL), on a perdu trois médecins au cours des quatre derniers mois. Et à cause des PREM, on n’est pas capables de recruter. La structure est trop rigide », dit-elle.

D’ici à ce que la situation s’améliore, les médecins dépanneurs, tels que le Dr Serrar, continueront de sillonner les hôpitaux de partout au Québec, stéthoscope et valise à la main. Un peu comme les médecins de campagne du siècle dernier.

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