« On n’y pense même pas. » Résurrection au gym.

Ma course de 25 minutes s’était pourtant bien déroulée. Mais l’elliptique m’avait coupé les jambes. Alors j’ai laissé tomber et je suis rapidement retourné au vestiaire. C’était assez pour la journée.

La veille ne m’avait pas aidé. Debout à 6h15, réunion à 7h00, commissions en matinée, entrevue radio le midi avec Jérôme Boucher, diner rapide, sieste, puis à l’urgence dès 15h00.

Un début de soirée calme, mais ça s’est compliqué à 22h00, avec un patient inconscient, réanimé d’un arrêt cardiaque. Infarctus aigu, chute, trauma crânien. De la grosse urgence. Durant ce temps, d’autres patients cardiaques arrivaient.

Je suis donc ressorti à 2h45 AM, la salle d’attente vide. Crevé.

Il faut dire que je ne suis pas un « sportif naturel ». J’aime bien nager, rouler à vélo. Le sport me fait du bien, comme à tout le monde. Et à force d’en jaser à la télévision, je me suis mis à courir il y a deux ans – moi qui n’avais jamais aimé ça. Je n’ai pas la discipline d’Yves Boisvert, qui court le marathon de Boston, mais j’ai quand même complété un modeste 10 kilomètres à Montréal. C’est déjà ça.

Mais ma paresse reprend souvent ses droits. Heureusement, après cinq-six jours de farniente, je deviens assez bougon pour me convaincre de bouger.

Au fait, j’aime bien l’atmosphère du gym, un microcosme social découvert il y a quelques mois seulement. Tous les âges, les calibres, les souffles. Toutes les tailles. Tous les biceps. Chacun fait son affaire.

Mais cette journée-là, pour moi, c’était assez. Au vestiaire, deux hommes jasaient calmement. Je les avais déjà vus quelque part. Je me suis donc mêlé à la conversation.

Pierre et Jean (noms fictifs), 60 et 68 ans, sportifs, étaient venus « tester » les terrains de badminton à Longueuil. Dynamiques, minces, souriants, affables. Du sport à longueur de semaine. Mais deux histoires pas si simples.

Jean était à la retraite depuis une dizaine d’années. Mais ça s’était mal passé : une semaine après la fin de sa carrière d’enseignant, il est hospitalisé d’urgence. Le cœur. Une grave défaillance. De l’arythmie mortelle. On lui pose alors un défibrillateur – petit ordinateur implanté sous la peau pour repartir le cœur en cas de catastrophe.

Autrefois sportif, il ne pouvait plus faire grand chose. Son défibrillateur lui avait d’ailleurs envoyé au fil des mois quelques chocs brutaux, lui rappelant la précarité de son état tout en lui sauvant la vie. C’est comme avoir une ambulance et des paramédics dans le thorax : ça répond vite.

Pour Pierre, c’était différent: bien entrainé toute sa vie, malgré un cœur anormalement lent, son état s’était compliqué plus récemment, un gros problème de « pompe » et d’arythmie, lui aussi. Et les mêmes risques graves, qui mèneront au défibrillateur, dont il recevra aussi plusieurs chocs. Il vient alors souvent à l’hôpital, parce que la « pompe » ne fait plus son travail et que « l’eau » s’accumule : parfois des kilos, qu’on pouvait lui enlever grâce à des médicaments.

Il n’en mène pas large non plus. Pour lui comme pour Jean, il n’y a plus qu’une issue : la greffe cardiaque. Qu’on leur propose. Ils passent alors toutes les étapes de l’évaluation et rencontrent des greffés pour mieux comprendre. Et disent finalement : « Oui ». Puis, c’est l’attente. Longue. On manque de cœur, de donneurs en fait.

Un jour, il y a un peu plus d’un an, tous deux seront rejoints par la pagette dont ils ne séparent jamais. Le même jour! C’est l’heure.

Ils seront greffés tous deux. Mes collègues Michel Carrier et Michel Pellerin, de l’Institut de cardiologie de Montréal, dirigeront ces deux greffes quasi simultanées.

Pierre et Jean seront ensuite suivis par une équipe très dévouée: les infirmières, médecins, pharmaciens et bénévoles dédiés aux greffés. Entre autres, par le docteur Michel White, qui amène des greffés escalader avec lui des montagnes ou se voyager en ski de fond jusqu’au pôle Sud. Un médecin-aventurier un peu spécial.

Puis, après six mois de suivi, Pierre et Jean reçoivent un feu vert longtemps attendu: s’entrainer sérieusement sera maintenant permis.

Ça va vite pour Pierre : grand sportif, la forme revient rapidement. Sauf quand il a le rhume – pas parce que c’est un rhume d’homme, mais c’est plus long à cause des médicaments antirejet.

C’est plus difficile pour Jean, mais les deux amis s’entraident et il prend lui aussi graduellement du mieux. Il retrouve la forme et le plaisir de jouer au badminton.

Je suis curieux : comment on se sent, quand on retourne sur un terrain avec un cœur neuf? La question fait sourire Jean.

« On n’y pense même pas. » C’est comme ça, c’est tout.

Les grands malades voient souvent la vie différemment, une fois guéris. Ils la prennent comme elle vient, plus simplement, en savourant chaque journée. Sans trop y penser.

Bon, c’est beau jaser, mais ils avaient leur partie à jouer. Et un cœur à garder en forme.

Alors je les ai salués, souhaitant les revoir bientôt – au gym, pas à l’urgence.

Et je suis resté là, songeur. Impressionnant, comme histoire. Je ne veux pas vous la jouer trop pascale, mais c’est quand même une sorte de résurrection, non?

Je me suis trouvé pour ma part un peu, disons… poche?

Allez hop! Je suis remonté au pas de course pour terminer mon entrainement, pendant qu’ils s’éloignaient.

À l’elliptique, j’ai crinqué le niveau à 12 et roulé ferme 15 minutes. Je manquais toujours de jambes, mais j’ai terminé.

Puis, je suis allé prendre ma douche. Et j’ai quitté le gym. De bonne humeur.

*

Au fait : signez votre carte d’assurance-maladie pour le don d’organe et avisez vos proches de vos intentions. Je l’ai fait. S’il m’arrive un malheur, peut-être que mon cœur aidera un joueur de badminton. Le vôtre aussi.

*

Une infirmière, mère d’un enfant atteint d’insuffisance rénale, me fait remarquer qu’il y a des manques pour d’autres organes: reins, foies, poumons, par exemple. C’est bien vrai!

***

VEUILLEZ NOTER QUE, POUR DES RAISONS TECHNIQUES, LES COMMENTAIRES QUI
ACCOMPAGNAIENT ORIGINALEMENT CE BILLET N’ONT PAS PU
ÊTRE IMPORTÉS LORS DU CHANGEMENT DE SITE.
MERCI DE VOTRE COMPRÉHENSION.

Laisser un commentaire
Les plus populaires