Ottawa largue un pilier de la recherche en santé

Jusqu’à tout récemment, le Canada jouait un rôle important au sein de la collaboration Cochrane, un réseau mondial de chercheurs qui évaluent la pertinence des interventions médicales.

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Photo : Dr. Farouk/Flickr

Une agence fédérale s’apprête à mettre fin au financement d’un important réseau mondial de recherche scientifique en matière de santé. À partir de l’an prochain, les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) ne participeront plus à la Collaboration Cochrane, qui réalise des revues de littérature scientifique dans le but d’évaluer la pertinence des interventions dans le domaine de la santé.

Pourtant, le Canada a toujours été l’un des piliers du réseau Cochrane. Près de 3 000 chercheurs canadiens participent à ses travaux, et on leur doit le dixième des revues de littérature scientifique publiées par Cochrane partout dans le monde.

Des experts indépendants

La Collaboration Cochrane est composée de 31 000 chercheurs provenant de 120 pays — des universitaires et des médecins qui consacrent une partie de leur temps à écrire ou à mettre à jour ces revues systématiques. Elle est financée par les gouvernements, des hôpitaux, des universités, l’Organisation mondiale de la santé et diverses fondations… mais elle ne reçoit pas un sou de l’industrie pharmaceutique.
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Depuis plus de 20 ans, les chercheurs membres de ce réseau ont écrit plus de 6 000 revues systématiques de la littérature scientifique afin de déterminer à quel point les études confirment ou infirment le bien-fondé des médicaments, produits de santé naturels, opérations ou autres tests de diagnostic (voyez mon reportage publié en 2013 à ce sujet).

Par exemple, c’est grâce à eux qu’on sait que la vitamine C ne protège pas contre le rhume, que les bilans annuels de santé ne diminuent pas la mortalité, que les campagnes antitabac auprès des jeunes sont efficaces, ou encore que les médicaments ne sont guère utiles pour maîtriser une légère hypertension.

Cochrane au Canada

Le «siège» de Cochrane Canada est hébergé par l’hôpital d’Ottawa.

Par l’intermédiaire des IRSC, le gouvernement fédéral avait accordé à la filiale canadienne de Cochrane une subvention de 9,6 millions de dollars pour la période 2010-2015. Cochrane Canada avait aussi reçu 1,25 million de dollars pour la même période du ministère de la Santé de l’Ontario, et 700 000 dollars du réseau international de la Collaboration.

Mais en septembre 2014, les IRSC ont annoncé aux chercheurs canadiens qu’ils ne pourraient plus profiter de cette subvention. Pas parce que leur travail n’est pas bon, mais parce qu’il ne répond plus aux nouveaux critères fixés par l’organisme fédéral pour ses différents programmes de subventions. Cochrane serait tombé dans une fente du plancher des IRSC, qui veulent avant tout financer de la recherche originale et non des revues de littérature scientifique (aussi utiles soient-elles). À moins d’un revirement des IRSC, Cochrane Canada ne recevra plus un sou du fédéral d’ici quelques semaines.

Pour de bêtes raisons d’administration de programmes, et pour économiser des bouts de chandelle (le financement de Cochrane compte pour 0,2 % du budget annuel des IRSC), Ottawa s’apprête donc à mettre en péril une organisation extrêmement efficace, qui répond à un besoin crucial.

Dans un éditorial publié mardi, le Journal de l’Association médicale canadienne demande au gouvernement de maintenir le financement de Cochrane. Une campagne de communication sur Twitter (#saveCochraneCanada) est aussi en cours.

Un besoin vital

Dans les dernières années, le nombre de publications scientifiques relatives à la santé a explosé partout dans le monde. À elle seule, la base de données PubMed compte 24 millions de références à des études en santé !

Bien des chercheurs en arrachent pour se tenir au courant de l’évolution de leur propre domaine de compétence. Les médecins sont largués. Sans les revues de littérature scientifique, il serait tout simplement impossible d’avoir une idée de l’état des connaissances pour un sujet donné.

Les revues réalisées par la Collaboration Cochrane sont particulièrement utiles : elles sont systématiques (en prenant en compte toutes les études sur un sujet, et pas seulement une sélection), elles sont effectuées à partir d’une méthodologie extrêmement rigoureuse, et elles profitent régulièrement de mises à jour. Bref, dans l’état actuel des choses, il n’existe rien de plus fiable pour évaluer ce qu’on devrait faire ou non pour améliorer la santé.

Elles sont aussi réalisées à bas coût : selon Cochrane Canada, l’organisation des chercheurs en un réseau capable de mener de front plusieurs revues systématiques fait que cet exercice revient cinq fois moins cher que ce que payent habituellement les IRSC lorsqu’ils veulent financer une revue de littérature réalisée par un seul chercheur.

Mettre tout ça en péril est tout simplement stupide.

À quelques semaines des élections, on en viendrait presque à espérer un peu d’ingérence politique pour que Stephen Harper force les IRSC à continuer de financer la Collaboration Cochrane au Canada.

Sinon, il reste à espérer que le prochain chef du gouvernement fasse en sorte que les IRSC modifient leurs modalités de financement, durement critiquées par d’innombrables chercheurs en santé au cours des derniers mois.

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4 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Et voilà. Une autre belle gestion des conservateurs. Je le dis toujours, il va falloir rebâtir une bonne partie de ce qu’ils ont détruit. On a gagné un peu d’argent à court terme. On va perdre beaucoup à moyen et long terme.

Que j’aimerais lire le dossier très confidentiel que la CIA a certainement monté sur Stephen Harper! Et celui de notre propre SCRS. Et du Mossad. Et encore plus ceux de L’Iran et de la Russie… La Chine? Ça doit se tordre de rire du fait de la facilité qu’ils auront eue à confondre le »Premier of Canada ». Peut-être que l’Histoire, s’il en reste assez, retiendra Harper comme le plus grand, le plus meilleur Premier ministre du Canada. Mais, pour l’instant, mon histoire ne le voit sûrement pas ainsi!

Les chercheurs en santé ne devraient-ils pas tout mettre en oeuvre pour obliger Harper à se mouiller, peut-on abandonner Cochrane Canada, alors que c’est l’oxygène des médecins et que c’est loin d’être un luxe ?

Autre exemple de coupure idéologique,annoncée en plein été et en pleine campagne électorale, qui plus est. Les con-servateurs de Stephen Harper n’en ont rien à faire des évidences scientiques. Ils préfèrent naviguer à vue, de préférence en se fiant aux lobbys. Tant pis pour nous si l’argent dépensé en santé est mal dirigé. L’important, c’est de ne pas se faire blâmer lorsqu’une erreur, comme pour la campagne contre le H1N1, pas d’apprendre de ses erreurs. Que non!