Oui ou non aux images-chocs de la COVID ?

Des images-chocs prises dans les hôpitaux pourraient-elles convaincre ceux qui nient les ravages de la COVID ? Rien n’est moins sûr. Mais les médias devraient tout de même pouvoir faire leur travail. 

chameleonseye / Getty Images / Montage L'actualité

Au Québec, les journalistes et les photographes ont toutes les peines du monde à témoigner des ravages de la COVID-19, car le gouvernement leur interdit quasiment tout accès aux hôpitaux et aux CHSLD. Une lettre ouverte signée par les responsables des grands médias d’information quotidienne réclame plus de souplesse des autorités. On peut notamment y lire que :

« Au mois de mars 2020, la planète entière a compris l’ampleur de la crise sanitaire en développement en voyant les images dramatiques qui nous venaient d’Italie. Des photos et des vidéos montraient des patients entassés dans les hôpitaux, couchés sur le ventre ou intubés, ainsi que des médecins désemparés, qui témoignaient de leur détresse devant la caméra. Ces images ont davantage sensibilisé les citoyens à la gravité de la situation que tous les communiqués de presse de l’OMS sur la COVID-19. Elles les ont aussi incités à accepter le confinement imposé par les gouvernements. »

Manon Niquette, professeure spécialiste de communication publique en matière de santé à l’Université Laval, estime que cette demande du milieu journalistique est tout à fait justifiée.

« Montrer l’horrible a du sens lorsqu’il s’agit d’éclairer le jugement que les citoyennes et citoyens porteront sur la situation, de fournir à ces gens les informations fiables et diversifiées dont ils ont besoin pour se forger un point de vue juste et raisonné », explique-t-elle. « Bien entendu, il faut faire très attention de ne pas céder à la tyrannie de l’anecdote ; de respecter les personnes soignantes et soignées risquant d’apparaître dans ces images, etc. »

Les médias doivent décrire une situation horrible et l’illustrer telle qu’elle est, ajoute Manon Niquette, si les images retenues ont pour but d’éclaircir le propos ou de démontrer l’existence des faits relatés.

Mais de telles photos permettraient-elles de convaincre la population de mieux suivre les consignes de santé publique, maintenant que la plupart des gens sont conscients du danger de la pandémie ? Rien n’est moins sûr.

Des chercheurs se penchent depuis des décennies sur l’effet des images choquantes dans les campagnes de communication. Pénélope Daignault, également professeure de communication publique à l’Université Laval, y a notamment consacré son doctorat, avant d’étudier l’influence sur les conducteurs des publicités montrant des accidents de la route, puis celle des images de catastrophes climatiques sur la sensibilisation à cet enjeu.

« À très court terme, les images choquantes marquent l’esprit, mais elles n’induisent pas forcément un changement de comportement ou d’opinion », explique-t-elle. Même l’extraordinaire photo dramatique d’une fillette vietnamienne nue fuyant le napalm en 1972 n’a pas eu le rôle qu’on lui attribue dans le changement d’opinion des Américains sur la guerre du Vietnam, souligne le philosophe Nathan Ballantyne dans un article publié récemment dans Scientific American : en réalité, leur idée avait déjà évolué peu avant la publication de ce célèbre cliché. 

Plutôt que de pousser à la prudence, des images perturbantes de malades de la COVID aux soins intensifs ou de morts pourraient même avoir l’effet contraire chez une population sceptique ou réfractaire. « Les images choquantes incitent à se réfugier dans ce qui nous sécurise. Les personnes qui se défendent en ayant tendance à nier ou à minimiser la menace risquent d’être inconsciemment confortées dans leurs comportements, et de consulter encore davantage les messages de complotistes pour se rassurer face aux dangers de la maladie », indique Pénélope Daignault.

Cet effet boomerang, comme le nomment les spécialistes, peut sembler contre-intuitif, mais il est bien documenté. En juin dernier, des chercheurs des États-Unis et de l’OMS ont d’ailleurs appelé les responsables de la santé publique à ne pas utiliser la peur dans leurs outils de communication sur la COVID, dans un article publié dans la revue Health Education & Behavior, puisque cela pourrait faire plus de mal que de bien.

De multiples études ont permis de déterminer que l’effet d’images choquantes sur un individu dépend de sa perception du danger. S’il le sent incontrôlable, ces images ne l’encourageront pas à changer son comportement. « On a ainsi démontré que les photos d’ours polaires malades n’incitent pas les personnes à tenter de diminuer leur impact sur le climat, car les changements climatiques sont perçus comme une menace incontrôlable sur le plan individuel (même si chacun peut faire un effort) », explique Pénélope Daignault. L’appel à la peur peut en revanche être efficace si la menace est maîtrisable, c’est-à-dire s’il existe des recommandations de modification de comportement claires (par exemple, « portez votre ceinture de sécurité en voiture ») et que celles-ci sont considérées comme efficaces (la ceinture sauve vraiment des vies).

La COVID est-elle perçue comme une menace contrôlable ? On peut en douter. Certes, une bonne partie des consignes de santé publique (distanciation, lavage des mains, port du masque) sont désormais comprises par la population, elles lui ont été largement rabâchées depuis le début de la pandémie. Mais sont-elles considérées comme efficaces ? C’est beaucoup moins sûr : non seulement certaines personnes ne croient pas aux consignes dont les bénéfices ont été prouvés, mais plusieurs des mesures récentes ont une efficacité nettement moins claire prises une par une — par exemple, les interdictions de sortie entre amis dehors ou le couvre-feu.

Mais quid alors des images-chocs de poumons atrophiés ou de cancers buccaux qui ornent les paquets de cigarettes dans plusieurs pays ? Comme l’explique Nathan Ballantyne, la recherche a démontré que ces images fonctionnaient pour diminuer la motivation des fumeurs à allumer une nouvelle cigarette, mais qu’elles n’augmentaient pas leur perception des dangers du tabagisme, dont ils sont déjà généralement convaincus — sans pour autant parvenir à écraser. 

Au final, utiliser des images choquantes dans les campagnes de communication publique sur la COVID pourrait donc pousser les gens qui suivent les consignes à être encore plus prudents, mais braquerait davantage ceux qui doutent déjà de la pertinence de les observer… ce qui serait très risqué à la fois pour la paix sociale et pour le contrôle de la pandémie.

Sachant cela, le gouvernement devrait-il ou non permettre aux journalistes et aux photographes de montrer ce qui se passe dans les hôpitaux ? 

Oui. Les journalistes, qui ont la mission d’informer la population, doivent pouvoir montrer les véritables ravages de la COVID. Le gouvernement, qui doit à la fois informer et convaincre les citoyens, n’a certes pas intérêt à ce que trop d’images de ces ravages soient diffusées. Mais comme il détient le pouvoir de contrôler l’accès aux hôpitaux et aux CHSLD, il a actuellement le gros bout du bâton. Ce faisant, il exerce une certaine censure incompatible avec les principes démocratiques, ce qui n’accroît pas son capital de confiance.

Plutôt que de fermer les portes des établissements, il pourrait simplement rappeler aux journalistes les risques posés par des images choquantes (même si plusieurs les connaissent déjà très bien) et les laisser faire leur travail.

Le gouvernement aurait avantage d’ailleurs à s’occuper de mieux contrôler ses propres messages, qui sont loin d’être parfaits — comme en témoigne l’échec de sa très maladroite campagne #TousEnsemblePourAllerMieux.

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Il y a environ 1 mois, un excellent reportage aux Soins intensifs de l’hôpital de l’Enfant-Jésus à Québec a été présenté au Téléjournal Québec.
Ce reportage d’étalait sur quelques jours et démontrait clairement le drame de cette pandémie.
Est-il pertinent de nous montrer les difficultés de chacun des centres de soins ad nauseam???
Ne pourrait-on pas se servir de ce reportage pour montrer l’ampleur de la tâche et du problème???
Le personnel aussi a droit à sa bulle lorsqu’il travaille dans des conditions aussi dramatiques et n’a pas nécessairement besoin de fouineurs en manque de sensationnalisme à ses trousses,
Les malades et leur famille aussi ont droit à leur intimité.
De bons reportages exitent déjà, alors servons-nous en et laissons les courageux soignants faire leur travail en paix.

Je crains que cette intrusion dans ce qu’il y a de plus intime dans la vie des soignants et des malades, soit la maladie et la mort, ne s’apparente beaucoup plus à une triste et inutile télé-réalité (une de plus!) qu’à une opération destinée à ouvrir les yeux de ceux et celles qui n’ont pas encore compris la gravité de la situation. La grande majorité des Québécois qui s’informent adéquatement ont une idée assez juste de ce qui se déroule en ce moment dans les hôpitaux par les nombreux témoignages des spécialistes, des experts, des soignants. Les autres, ceux qui se refusent à admettre la réalité et qu’on dit vouloir éclairer par des images chocs n’y verront encore une fois que coups montés ou supercherie.
Ce qui est le plus à craindre cependant est la façon dont certains journalistes ou chroniqueurs traiteront l’information ainsi récoltée lors de leurs visites dans les urgences, les chambres d’hôpitaux et les salles de soins intensifs. Il n’y a qu’à suivre fidèlement les points de presse du gouvernement pour comprendre que si plusieurs journalistes font un travail remarquable, posent des questions éclairantes et pertinentes, d’autres nous accablent de leurs questions insignifiantes, redondantes, parfois pernicieuses ou biaisées. Ces derniers ne cherchent qu’à monter en épingle des cas isolés, à débusquer les anomalies, à se faire les porte-parole des récalcitrants, des insatisfaits, de ceux pour qui rien n’est jamais assez clair. Misère! Ceux là, on préfère ne pas les voir entrer dans les hôpitaux car ils ne réussiront qu’à stresser davantage ceux qui sont déjà convaincus de la gravité de la situation…et on doute qu’ils seront à l’origine d’une prise de conscience des négationnistes qui continueront à confondre fiction et réalité. On tomberait alors dans du voyeurisme et du sensationnalisme à l’état pur dont sont déjà gavés ceux qui s’informent abondamment sur les réseaux sociaux.