Santé et Science

Santé et Science

Un nouveau parc au nord du Nord

«Nous prévoyons inaugurer le parc au début de l’an prochain», disait le directeur du Service des parcs du ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs, Serge Alain, peu avant le déclenchement des récentes élections. «L’étude du territoire, commandée à l’Administration régionale Kativik, est terminée depuis plusieurs mois.» «Nous sommes encore loin du décret du Conseil des ministres, mais ce n’est plus qu’une question de mois, et non d’années», promettait Pascal D’Astous, attaché politique du ministre Claude Béchard. Le parc de la Kuururjuaq (nom inuit de la spectaculaire rivière Korok) s’étend entre la baie d’Ungava et la frontière séparant le Québec du Labrador, couvrant à peu près le bassin de la rivière Korok, qui coule sur 160 km. Il aura 4 274 km2, presque trois fois la superficie de celui du Mont-Tremblant. Il comprend quelques-unes des plus hautes montagnes de l’est du pays, dont le mont D’Iberville (1 646 m), le plus haut sommet à l’est des Rocheuses. De son côté, le gouvernement fédéral a créé un parc contigu presque deux fois plus grand sur le versant labradorien, la réserve de parc national des Monts-Torngat. «Nous avons rencontré nos collègues fédéraux pour assurer une gestion efficace du territoire, dit Serge Alain. Nous allons surveiller conjointement les espèces et les visiteurs allant d’un parc à l’autre, pour assurer leur sécurité.» C’est là un aspect fondamental dans ce pays lointain, toujours sujet à un climat capricieux et meurtrier, même l’été. Il y a deux ans, deux Américains ont été ensevelis sous la neige au sommet du mont D’Iberville, en plein mois de juillet, et y sont morts gelés, leur téléphone oublié dans leur tente, plantée près de la Korok. Les ours blancs abondent sur la côte, dans la baie Qarlituranga et près de l’anse Tasiujakuluk, où se jette la Korok. Les visiteurs devront être accompagnés de guides inuits armés. Les 776 habitants de Kangiqsualujjuaq, le village le plus à l’est du Nunavik, se réjouissent de la création de ce parc. On y embauchera une bonne partie du personnel. Selon l’Administration régionale, 140 personnes ont un emploi dans ce village, qui enregistrait en 2004 le plus haut taux de chômage (69%) de tout le Nunavik. Le revenu moyen se situait à 12 784 dollars en 2001, 8 000 dollars de moins que pour le reste de la population du Québec. Kangiqsualujjuaq comptait 85 prestataires de l’aide sociale en 2004 et avait un taux de natalité sept fois plus élevé que la moyenne québécoise. Le nombre d’habitants a bondi de 9,3% de 2001 à 2004! Les fonctionnaires estiment que le parc de la Kuururjuaq attirera 300 visiteurs par an (après quelques années), pour des retombées économiques de deux millions de dollars. Mais les touristes se font attendre dans les parcs fédéraux du Nunavut, de l’autre côté du détroit d’Hudson. «Il faut éviter les comparaisons, dit Serge Alain. Le parc de la Kuururjuaq est plus accessible, car il est situé à une quinzaine de kilomètres de Kangiqsualujjuaq, desservi quotidiennement par Air Inuit. Les visiteurs seront attirés par les splendeurs naturelles du parc, mais aussi par la culture inuite locale. Kangiqsualujjuaq est une des dernières localités autochtones authentiques.» Cette culture se fait sentir jusque sur le tarmac de son minuscule aérodrome, où l’on accueille les gens en français, en anglais et, surtout, en inuktitut. Au village, on découvre la légende d’Annanack, le premier des Inuits de la région. Actuellement, l’industrie touristique locale consiste en une dizaine de pourvoiries, qui se partagent 3 000 clients (américains pour les quatre cinquièmes), venus chasser le caribou ou pêcher le légendaire omble chevalier, l’omble de fontaine (truite mouchetée) et le saumon. Un voyage type dure une semaine et coûte entre 3 500 et 6 000 dollars, ce qui comprend le transport aérien, l’hébergement et les guides. «Le tourisme dans le parc se fera surtout de mars à octobre, prévoit Serge Alain. On y pratiquera le ski de randonnée et la raquette au printemps, lorsque le parc sera accessible en motoneige. L’été, ce sera du canot et du kayak sur la Korok ainsi que sur la côte, qui est facilement accessible par la mer depuis Kangiqsualujjuaq. Plusieurs sentiers de randonnée seront aménagés sur le mont D’Iberville et près de la spectaculaire chute Korluktok, où subsiste la forêt la plus septentrionale du Québec. À cet endroit, épinettes, mélèzes et bouleaux à papier bénéficient d’un microclimat exceptionnel, dans une vallée en auge très encaissée.» Dans le secteur du mont Haywood, on trouve une forêt de peupliers baumiers, accrochée sur une falaise qui surplombe le lac Tasiguluk. En aval de la Korok, un paysage composé d’une moraine glaciaire et de dunes comprend aussi une petite forêt de bouleaux. Le troupeau de caribous de la rivière George fréquente régulièrement ce lieu démesuré. À l’embouchure de la Korok, il n’est pas rare d’observer phoques, ours blancs et bélugas. Le territoire recèle plusieurs espèces menacées, 125 espèces d’oiseaux, 25 de mammifères, 24 de poissons et de nombreux insectes rares, dont une vingtaine d’espèces de carabidés (des coléoptères — plus de 900 espèces au Canada! —, qui sont de bons indicateurs de l’intégrité d’un milieu naturel). On entend parfois le coassement de la grenouille des bois, et les Inuits signalent la présence de salamandres et de couleuvres près de la Korok. On trouve partout les lichens, les petites graminées et les fleurs arctiques qui parsèment un paysage où se mélangent la taïga, la toundra forestière et la toundra arctique. C’est la patrie de spectaculaires colonies de linaigrettes. À bien des endroits, on n’a qu’à se pencher pour apercevoir des quarmak thuléens (maisons souterraines), des microlames en quartzite prédorsétiennes (pointes de flèches ou lames d’équarrissage) et des vestiges de maisons longues dorsétiennes. Autant de preuves du passage des populations paléoesquimaudes et néoesquimaudes venues de Sibérie ou du Groenland, par l’île de Baffin, il y a plus de 4 000 ans. On a multiplié les fouilles archéologiques dans cette région. Le territoire abrite aussi les vestiges de nombreux postes de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson, de même que ceux de la Job Brothers Fishery et de missions catholiques, anglicanes et moraves (des Frères bohêmes), établies entre 1830 et 1965. La côte, notamment au Labrador, fut fréquentée par les Thuléens vers l’an 1000, ainsi que par les Norrois (Vikings) du Groenland et des explorateurs comme Jean Cabot (1497), Pierre-Esprit Radisson, Médard Chouart Des Groseilliers (1683) et Louis Jolliet. Les explorateurs modernes utilisent une piste d’atterrissage aménagée en amont de la Korok. De cet endroit, les touristes gravissent facilement le mont D’Iberville jusqu’à un plateau situé au sud-est du sommet. On y jouit d’une vue renversante sur la vallée de la Korok et les pics environnants, souvent coiffés de glaciers et abritant des lacs gelés en permanence. Divers claims diamantifères ont été accordés en périphérie de la future zone protégée (voir géographica, mars-avril 2001). Mais le territoire du parc exclut toute activité minière ou de pourvoirie. Le parc comptera plusieurs refuges. Son aménagement coûtera plus de huit millions de dollars. Le gouvernement québécois est propriétaire du territoire et des bâtiments, mais confie l’aménagement et la gestion du parc à l’Administration régionale Kativik. Ours blancs Pas un bruit de moteur. Que le sifflement du vent sur notre tente. Ou le murmure des ruisseaux qui dévalent les pentes escarpées du fjord Nachvak, dans le nord du Labrador. Un paysage dantesque. Des montagnes qui se jettent dans la mer. Des glaciers suspendus au-dessus de lacs émeraude. De vastes étendues de pierre et d’herbe, battues par le vent et foulées par de petits troupeaux de caribous. Le bout du monde. C’est ici que j’ai frôlé la mort. Nous y avons planté notre petite tente il y a quatre jours, à plus de 120 km de Kangiqsualujjuaq. Notre guide, de la Pourvoirie du Lac Rapide, vient nous récupérer après-demain. Il est minuit le 30 juillet et… j’ai froid! Pendant que nous enfilons des vêtements plus chauds, j’entends une curieuse respiration. Un son guttural. Délicatement, j’ouvre la fermeture éclair de la tente et je jette un œil vers les cairns sous lesquels nous avons enfoui notre nourriture lyophilisée, derrière la tente. Le temps de me glisser dehors, fusil à l’épaule et bombe sonore à la main, je fais face à un jeune ours polaire reniflant un de nos sacs à dos. Le son strident n’impressionne pas cette bête de 500 kilos, qui s’avance vers moi. L’ours prend son temps. Ses pattes sont plus larges que ma cuisse. Sa tête arrive à mes épaules. Je vois ses griffes de plusieurs centimètres frôler la tente — il semble aussi gros qu’elle! Je mets le monstre en joue, moi qui n’ai jamais tiré de ma vie… Le coup part, à deux mètres. Nanouk détale vers l’océan. Ma conjointe se jette sur la radio à ondes courtes… Huit longues heures plus tard, notre guide pose son hydravion sur le lac Adams. Après un vol spectaculaire au-dessus des pics et des glaciers des Torngat, nous nous posons sur la rivière Barnoin. Les jeunes Inuits, qui connaissent notre histoire, affirment que nous avons eu de la chance. Un mâle plus expérimenté n’aurait pas hésité à déchirer notre tente… Comment s’y rendre Air Inuit offre des vols quotidiens vers Kuujjuaq et Kangiqsualujjuaq, sauf le dimanche. Il est ensuite possible de se faire déposer sur le territoire de son choix en ayant recours aux services d’une pourvoirie ou d’un transporteur privé. Sur la côte, il est fortement recommandé de faire appel à un guide. • Pourvoirie du Lac Rapide: 491, R. R. 1, Lyster (Québec) G0S 1V0. Tél. et téléc.: 418 949-2549 (d’octobre à mai); tél.: 819 389-5832 (de juin à septembre). • Air Inuit: C. P. 89, Kuujjuaq (Québec) J0M 1C0. Tél.: 819 964-2935 ou 1 800 361-2965. • Association touristique du Nunavik: C. P. 779, Kuujjuaq (Québec) J0M 1C0. Tél.: 1 888 594-3424.

Publicité
Santé et Science

Ses souris combattent l’obésité

Couché sur le dos, les orteils en éventail, le bedon proéminent et l’air béat: on dirait un touriste québécois en Floride. Ce gros rat est l’un des 15 000 « pensionnaires » de l’animalerie d’Amgen, la plus grande entreprise mondiale de biotechnologie, à South San Francisco. « Certains animaux se la coulent douce dans notre hôtel, dit la généticienne Hélène Baribault. Ce rat mange comme beaucoup d’Américains: il a droit au régime McDo! » Si elle a le sens de l’humour, cette pétillante blonde de 47 ans n’en est pas moins une chercheuse réputée, qui collectionne les découvertes. Elle coordonne l’ensemble des recherches sur la génétique de la souris pour le laboratoire californien d’Amgen – recherches qui visent à mettre au point des médicaments contre l’ostéoporose, l’athérosclérose, les maladies auto-immunes ou neuropsychiatriques. Contre l’obésité et le diabète, aussi, d’où le menu gras et sucré auquel elle soumet le dodu rongeur. Depuis son arrivée à Amgen, en 2004, la scientifique québécoise a travaillé avec une centaine de lignées de souris « mutantes », ou transgéniques, correspondant chacune à un gène différent. Des « colonies » qui ont permis à Hélène Baribault de réaliser plusieurs découvertes. Récemment, un de ses articles traitant d’immunologie a été accepté par la prestigieuse revue Nature. Elle a aussi publié, dans Neuropsychopharmacology, un article montrant que des souris mutantes (auxquelles il manque le gène MCHR1) sont résistantes non seulement à l’obésité, mais aussi au stress – ce qui ouvre la porte à l’élaboration d’un traitement de l’anxiété chez l’humain. Elle a découvert le rôle, dans l’ostéoporose, d’un autre gène de la même famille. Outre ses travaux sur les souris transgéniques – qu’elle fréquente depuis 20 ans -, la scientifique pratique de plus en plus la génétique in silico («dans le silicium »), c’est-à-dire sur ordinateur. « Aujourd’hui, les banques de données sur les variations naturelles dans les populations de souris sont suffisamment volumineuses pour permettre de découvrir de façon virtuelle de nouvelles fonctions aux protéines, dit-elle. En utilisant un minimum d’expériences in vivo. » Installée en Californie depuis 1989, après un postdoctorat en Allemagne, cette Québécoise s’est intégrée en douceur dans le monde multiculturel de la biotechnologie… et de la musique! Saxophoniste dans un big band – le San Francisco Bay Jazz -, elle vient de faire une tournée de spectacles en Chine et au Viêt Nam. Elle a toutefois gardé des liens étroits avec son pays natal et a même envoyé plusieurs lignées de ses souris mutantes à ses anciens collègues de l’Hôtel-Dieu de Québec!

Santé et Science

Protecteur de vaisseaux spatiaux

Depuis qu’il a quitté le Québec, il y a 11 ans, pour s’installer à Liège, en Belgique, Karl Fleury-Frenette n’a pas eu le temps d’avoir le mal du pays. « Les premières années, je voyageais beaucoup; maintenant, j’ai trop de travail », raconte ce physicien de 36 ans, originaire de Donnacona, près de Québec. Directeur depuis six ans de l’activité « surfaces avancées » au Centre spatial de Liège, il a suivi le parcours classique du scientifique de sa génération, s’éloignant progressivement de sa ville natale pour se mêler au melting-pot mondial de la recherche scientifique: primaire et secondaire à Donnacona, baccalauréat international au Petit Séminaire de Québec, études en physique à l’Université McGill et à l’Université Laval. De là, il fait le grand saut pour l’Europe et passe son doctorat à l’Université de Liège, qu’il a choisie pour son excellente réputation, mais aussi par simple curiosité d’aller voir ailleurs. Il est ensuite embauché par le Centre spatial de Liège, qui regroupe une centaine de chercheurs. Avec son équipe d’étudiants et de techniciens, Karl Fleury-Frenette met au point des traitements de surface pour protéger les composants optiques destinés à être envoyés dans l’espace, comme le miroir du télescope spatial James Webb – qui sera lancé en orbite en 2013 pour succéder à Hubble. Ces dernières années, il a aussi participé à la création de matériaux pour la flottille de huit sondes que l’Agence spatiale européenne compte lancer, d’ici 2014, à la recherche de planètes comparables à la Terre hors de notre système solaire. « En parallèle, explique le scientifique, je m’occupe de transférer les technologies que nous concevons pour le spatial vers des industries telles que celle de l’acier. » Revenir au pays? Karl Fleury-Frenette n’y songe pas à court terme. En Belgique, il a trouvé un niveau de vie semblable à celui du Québec, dans une université qui ressemble fort à celles d’ici, dans une région francophone, la Wallonie, au sein d’un État fédéral aux prises avec des problèmes linguistiques. Il s’y sent parfaitement chez lui, d’autant plus qu’il y a aussi trouvé l’âme soeur…

Rester le roi de la jungle Santé et Science

Rester le roi de la jungle

En milieu urbain, on retrouve des centaines de bestioles par kilomètre carré. Un jour ou l’autre, l’une de ces petites bêtes élira peut-être domicile dans votre cour. Que faire pour rester maître de votre territoire ?

Safari de banlieue Santé et Science

Safari de banlieue

La journaliste scientifique Hannah Holmes a passé un an à explorer les mystères de sa cour de banlieue, près de South Portland, dans le Maine.

Santé et Science

Dans la forêt du « 514 »

Un logement de rêve! Douillet, tranquille et… à proximité du poulailler. Maman renard roux, confortablement installée avec sa marmaille sous le pavillon de la ferme du parc Angrignon, au cœur de l’île de Montréal, devait être bien fière de son coup. Jusqu’à ce qu’un emmerdeur allume des lampes et un poste de radio — au volume maximal et à une station rock! — juste à côté. Exaspérée, elle a plié bagage dans les 48 heures. L’emmerdeur s’appelle Denis Fournier et il est technicien en aménagement de la faune dans les parcs-nature de la Ville de Montréal. Son boulot: donner les meilleures conditions de vie à la faune qui peuple les 22 km2 de nature encore sauvage que compte la métropole. «La présence des renards est une bonne chose, parce qu’ils nous aident à contrôler les populations d’écureuils, de marmottes et de petits rongeurs. Mais cette mère était trop près des gens», dit le technicien, pas repentant du tout. «Et elle mangeait les poules!» Il a donc pris les grands moyens pour que, d’elle-même, elle décide de déménager. Elle vit maintenant quelque part dans un boisé du parc. Les habitués aperçoivent parfois une queue rousse dans les fourrés. D’où venait-elle? De Montréal, tiens! Des renards, il y en a toujours eu dans les parcs-nature, au Jardin botanique et un peu partout dans les boisés urbains. Et ils ne sont pas seuls. Combien de Montréalais savent qu’ils partagent leurs parcs, leurs terrains vagues, leurs champs et leurs bois avec des castors, des coyotes, des visons, des rats musqués? Que plus de 80 espèces de poissons nagent dans les eaux de leur île? Que de 250 à 300 espèces d’oiseaux, dont plusieurs de rapaces, en sillonnent le ciel? La ville a même une bonne centaine de cerfs de Virginie, qui, ces dernières années, se sont installés aux deux extrémités de l’île. «Certains, chassés de la Rive-Sud par l’étalement urbain, ont traversé le fleuve, puis les rues Notre-Dame et Sherbrooke, dit Denis Fournier. Au parc-nature Pointe-aux-Prairies, ils ont trouvé de la nourriture et des conifères pour se protéger du froid.» Combien de milliers de pigeons au centre-ville? Mystère. Combien de ratons laveurs ou de mouffettes au kilomètre carré dans les quartiers résidentiels? On ne sait pas. Aucun commandant Cousteau ne s’est encore donné pour mission de percer les secrets de la jungle urbaine. Les scientifiques connaissent mieux la faune arctique que celle de Rosemont. Ça s’explique. Inventorier une population animale, c’est coûteux et ça représente beaucoup d’ouvrage. Pour s’y résoudre, il faut qu’interviennent des facteurs économiques ou de santé publique (par exemple, on s’est beaucoup intéressé à la population de ratons laveurs dans la région de Dunham au cours des dernières années, à cause d’un cas de rage). Mais l’humanité n’a pas encore trouvé de raison de s’enthousiasmer pour la démographie des pigeons ou le recensement des mouffettes. On aurait pourtant beaucoup à apprendre de ces animaux qu’on côtoie depuis toujours et dont on sait bien peu de choses. Les chercheurs américains Michael Steele et John Koprowski — deux bestioles rares qui se sont longuement intéressées aux écureuils urbains — ont fait des découvertes fascinantes (voir leur livre North American Tree Squirrels, Smithsonian Institution Press). Par exemple, que l’écureuil peut, à l’odeur, distinguer un gland stérile d’un gland fertile et qu’il prendra la peine de dégermer ce dernier avant de l’entreposer ou de l’enfouir. Qu’il retrouve plus de 95 % des réserves qu’il a cachées un peu partout au cours de l’année. Qu’il espionne son voisin pour lui dévaliser son garde-manger et qu’il peut déménager le même gland deux ou trois fois dans l’espoir de berner son beau-frère, qui voudrait bien lui aussi venir puiser dans ses provisions… Les populations animales seraient en augmentation, finissent pourtant par avouer tous ceux — des biologistes aux destructeurs de nuisibles — qui s’occupent, de près ou de loin, de la jungle montréalaise. Pas parce que des hordes de ratons ou d’écureuils des forêts bouclent chaque année leur balluchon pour aller s’installer dans Saint-Henri. Mais parce que le raton des villes vit au paradis. Greniers, pavillons de jardin, entrepôts, cheminées: les abris potentiels y sont nombreux (et souvent chauffés!), les victuailles abondantes — vive les sacs d’ordures trois étoiles et les ruelles de restaurants! Ainsi logés et nourris à nos frais, mon écureuil et votre raton laveur feront davantage de petits, qui, à leur tour… Et comme ils n’ont à peu près pas de prédateurs, faut-il s’étonner que leur nombre grimpe? La nature envahit-elle la ville? «C’est plutôt le contraire, non?» demande André Dicaire, biologiste responsable de la gestion de la faune montréalaise au ministère des Ressources naturelles et de la Faune. «La ville s’étale et, du même coup, enclave ou détruit des habitats, coince la faune dans des territoires de plus en plus exigus.» Des espèces sauvages en viennent à s’adapter, dit le Dr Guy Fitzgerald, vétérinaire et directeur de la Clinique des oiseaux de proie de l’Université de Montréal. Il cite entre autres le faucon pèlerin, dont on compterait une dizaine de couples, qui nichent sur les gratte-ciel, sur les ponts et dans certaines carrières montréalaises. La plupart des spécialistes s’entendent: la faune urbaine ne constitue pas un problème. Elle rend même des services. «C’est en voyant mourir des oiseaux que les gens ont commencé à se questionner sur la toxicité des pelouses noyées de pesticides, dit le Dr Fitzgerald. Ils sont les sentinelles de la santé publique. Quant aux rapaces, aux coyotes, aux renards, ils contribuent à contrôler les populations de petits rongeurs.» Même les pigeons ne posent pas de problèmes majeurs, affirme David Bird, biologiste de l’Université McGill spécialisé en vie sauvage. «Tant qu’on ne touche ni à l’animal ni à ses déjections, le pigeon ne représente aucun danger, dit-il. Sauf s’il y en a des milliers au même endroit. Mais ils ne seront jamais des milliers… à moins qu’on ne les nourrisse.» La faune est là. Il faut donc la gérer. La Ville de Montréal a son Service d’aménagement de la faune, le ministère des Ressources naturelles aussi. Sans compter les entreprises privées d’aménagement faunique ou de gestion des animaux importuns. Tout ce beau monde travaille à concocter des accommodements raisonnables entre les Montréalais à deux pattes, à plumes et à fourrure. Premier objectif: la santé. En ville, les animaux aussi vivent entassés les uns sur les autres. Dans la nature, un couple d’écureuils règne sur un territoire d’un hectare environ. À Montréal, à cause de l’homme, qui les nourrit — volontairement ou non —, on en comptera plutôt de trois à cinq à l’hectare. Sans oublier les ratons laveurs, les renards, les chats, les chiens. «Milieu propice aux épizooties, très difficiles à gérer en zone urbaine», dit Denis Fournier. Ainsi, avant de brancher sa radio sur une station rock, au parc Angrignon, il avait pris soin de placer dans le terrier de la renarde des vaccins oraux (cachés dans une pièce de viande, ils se fichent dans la gencive de l’animal qui les croque), histoire de contrôler la propagation de la rage. Les ratons laveurs, eux, sont vaccinés à la main. Contre la rage et la maladie de Carré («distemper»), qui se transmet du chien au raton, au renard et à l’écureuil. Comme le distemper provoque des cataractes, l’animal devient désorienté et confus, et se laisse plus facilement approcher. Mais, s’il est affaibli, il est quand même assez vigoureux pour mordre. Chacun des ratons laveurs des grands parcs montréalais — il y en a une quarantaine au kilomètre carré dans le parc du Mont-Royal — est donc capturé au moyen d’une cage, vacciné, puis gratifié d’une micropuce qui permet de l’identifier précisément et de retrouver son dossier médical. Au parc du Mont-Royal seulement, plus de 50 ont bénéficié de ce traitement en 2006. Le vrai traitement de luxe, on le réserve cependant aux castors qui vivent un peu partout sur les berges de l’île. Ici, il ne s’agit plus de santé, mais de préservation de l’environnement. Castor égale barrage, égale milieu humide. Et, s’est-on aperçu, égale aussi de trois à cinq fois plus d’oiseaux, d’amphibiens et de reptiles qu’ailleurs. Le castor fournit donc sa part pour la sauvegarde de la richesse faunique. Mais un castor adulte abat de 100 à 200 arbres par an! — et dévore en entier ceux qui font moins de 2,4 cm de diamètre. En 1992, un castor qui avait élu domicile au bassin des écluses du Vieux-Port de Montréal avait dû être déplacé: il avait abattu 25 arbres en deux semaines! En l’absence de tout prédateur naturel (lynx, loutre, ours), le castor va proliférer… et «manger à blanc» les rives avant de s’en aller. Solution: on le vasectomise! «Ça fonctionne très bien, dit Denis Fournier. Entre autres parce que le castor, monogame, est fidèle toute sa vie durant. Et la vasectomie, contrairement à la castration, ne modifie pas le comportement du mâle.» Personne ne semble s’être préoccupé du moral de sa charmante épouse, ainsi privée de son rejeton annuel. On se satisfait simplement qu’elle n’engage pas de procédure de divorce. Sur la dizaine de couples stérilisés depuis cinq ans, plus de la moitié sont restés unis et continuent d’occuper le même territoire, interdisant donc à un couple fertile de venir s’y installer. Ce qui n’empêche pas le ministère des Ressources naturelles et de la Faune de permettre (voire d’encourager?) le piégeage. Une dizaine de trappeurs dûment agréés sont ainsi actifs à Montréal. Ils piègent le renard, le raton laveur (aussi connu sous le nom de chat sauvage), le vison, le castor, le rat musqué et même l’écureuil. «C’est une activité économique appréciable. Elle constitue un gagne-pain pour les trappeurs, qui fournissent de la matière première à l’industrie de la fourrure montréalaise, dit le biologiste André Dicaire, du Ministère. Mais c’est aussi une façon de contrôler les populations d’animaux qui, comme le renard ou le castor, n’ont aucun prédateur.» La vie sauvage en ville? Certains sont ravis. «Ce n’est pas tout le monde qui peut prendre sa bagnole pour aller faire un tour à la campagne. Le citadin aussi a droit à sa parcelle de nature», dit Mario Saint-Georges, qui dirige le Groupe de recherche et d’étude en biostatistique et environnement, organisme privé spécialisé en aménagement de territoires fauniques qui travaille surtout en milieu urbain. «Un enfant qui voit une grenouille des bois dans un parc reste sensibilisé à l’importance de la faune, de la biodiversité et des milieux naturels», précise David Bird, de l’Université McGill. Bien sûr, le propriétaire de condo qui vient de trouver — encore! — le contenu de sa poubelle éparpillé sur tout son balcon risque de soulever une objection ou deux. «Achetez de bonnes poubelles», implore Denis Fournier. Car la vie sauvage, c’est aussi ça. La mouffette qui emménage sous la remise, la colonie de chauves-souris dans le grenier, la smala d’écureuils dans les combles, ça arrive. Souvent. Que faire? Se procurer une cage, attraper la bête et l’exiler dans un parc ou un boisé? En dernier recours seulement, stipule le ministère des Ressources naturelles et de la Faune. Parce que c’est cruel et anti-écologique. Et généralement, parfaitement inutile, assurent les spécialistes. La SPCA avait déménagé un raton laveur femelle à 25 km de son Westmount natal il y a quelques années, après lui avoir fait une marque à la peinture sur le dos. «Deux jours plus tard, elle était de retour!» raconte Pierre Barnoti, directeur général de la SPCA de Montréal. «Et si ce n’est pas le même animal qui revient, un autre prendra sa place, dit Denis Fournier. Tout ce qu’on fait, c’est libérer le logement pour un nouveau résidant.» Sans compter que l’animal exilé se retrouve dans un territoire étranger — où il est souvent perçu comme un ennemi parce qu’il est dans le royaume d’un congénère — et qu’il risque de contaminer ce territoire par des maladies qu’il apporte de la ville. Autre problème: les petits. L’animal qu’on attrape, surtout au printemps, est probablement une mère. Abandonnés, les bébés vont mourir sous une remise ou dans une cheminée. C’est inhumain… et malodorant. Bonjour les ennuis. La vraie solution, c’est de s’arranger pour que l’animal s’en aille de lui-même, dit Kevin Strunga, de l’entreprise Contrôle humanitaire de la faune sauvage. Sa méthode: inspecter la maison pour trouver la tanière. S’il y a des petits, on les met dans une «caisse à bébés», isolée et chauffée, que l’on place à l’extérieur de la maison. Puis, on installe une porte à sens unique à l’endroit où la mère pénètre dans le grenier ou la cheminée. Une fois sortie, elle ne pourra plus entrer. Elle n’aura d’autre choix que de trouver elle-même un nouveau logement à son goût, naturel on l’espère, et d’y installer sa portée. Mais tout ce travail restera inutile si on ne colmate pas ensuite les brèches et les trous, explique Kevin Strunga. Car la meilleure façon d’apprécier la faune, c’est de s’organiser pour qu’elle reste à sa place. Dehors. · Les nourrir ou pas

Et revoici le charbon Santé et Science

Et revoici le charbon

On croyait l’époque du charbon révolue. C’est tout le contraire : 159 projets de centrales sont à l’étude aux États-Unis. Cette source d’énergie ultra-polluante menace de saboter les efforts pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre sur le continent.

Publicité
La bouffe de chez nous Santé et Science

La bouffe de chez nous

Que vaut-il mieux manger? Une pomme du Québec qui a fréquenté les pesticides? Ou un pamplemousse biologique du bout du monde qui a voyagé en avion, provoquant l’émission de gaz polluants? Notre journaliste a enquêté.

Sainte-Justine : 100 ans d'histoire Santé et Science

Sainte-Justine : 100 ans d’histoire

L’hôpital Sainte-Justine célèbre son centenaire cette année. D’un petit dispensaire de la rue Saint-Denis, l’établissement est devenu une institution pédiatrique de pointe dont la renommée internationale n’est plus à faire. Revivez son histoire en images, tirées de Naître, vivre, grandir: Sainte-Justine 1907-2007 (Boréal), de l’historienne Denyse Baillargeon.

Sainte-Justine: 100 ans d'histoire Santé et Science

Sainte-Justine: 100 ans d’histoire

L’hôpital Sainte-Justine célèbre son centenaire cette année. D’un petit dispensaire de la rue Saint-Denis, l’établissement est devenu une institution pédiatrique de pointe dont la renommée internationale n’est plus à faire. Revivez son histoire en images, tirées de Naître, vivre, grandir: Sainte-Justine 1907-2007 (Boréal), de l’historienne Denyse Baillargeon.

Santé et Science

Les cellules de la discorde

Les cellules souches embryonnaires proviennent, comme leur nom l’indique, d’embryons. Idéalement, d’embryons humains. D’embryons très petits, vieux de quelques jours seulement, comme les embryons «surnuméraires» abandonnés dans les cliniques de fertilité une fois que leurs propriétaires ont eu le ou les bébés qu’ils voulaient. (On obtient souvent un surplus d’embryons pendant qu’on fait une fécondation in vitro.) De nombreuses personnes, invoquant des croyances religieuses, s’opposent à leur utilisation. Le président Bush a décrété, en 2001, un moratoire sur les recherches qui font appel à ces cellules. Sa décision interdit au gouvernement fédéral américain de leur allouer des fonds par le truchement des National Institutes of Health, par exemple. Mais elle n’interdit pas ces recherches si elles sont financées par des fonds provenant des États ou du secteur privé. Pour beaucoup, cet embargo est injustifié: un amas de cellules de cinq ou six jours n’a aucun caractère «humain». Ainsi, pour des groupes de pression comme ceux qui ont entouré l’acteur américain Christopher Reeve, devenu tétraplégique après une chute de cheval et décédé à 52 ans, en 2004, cet interdit n’a pas sa raison d’être. La recherche sur les cellules souches embryonnaires était son seul et unique espoir de guérir. Nancy Reagan, dont le mari, l’ancien président des États-Unis Ronald Reagan, est mort en 2004 après un long naufrage dans la maladie d’Alzheimer, milite toujours en faveur des recherches sur les cellules souches. L’allégeance républicaine de Mme Reagan ne l’empêche pas de s’opposer ouvertement à la politique de l’actuel président. Ce combat, l’acteur américain d’origine canadienne Michael J. Fox, à qui l’on a diagnostiqué la maladie de Parkinson en 1991 — il avait à peine 30 ans! —, ne cesse de le mener lui aussi. Pour eux, comme pour des milliers de patients, les cellules souches sont les cellules de l’espoir. Mais pour les «pro-vie», toucher à l’embryon humain, pour quelque raison que ce soit, c’est commettre un meurtre, point à la ligne. Toute la controverse est là. Le débat est généralement moins polarisé à l’extérieur des États-Unis. En Grande-Bretagne, l’embryon est assimilé à du simple matériel biologique jusqu’à l’âge de 14 jours. En France, il n’a les attributs de la personne que s’il s’inscrit dans un «projet parental». Au Canada, on peut faire des recherches sur les embryons surnuméraires à condition qu’ils aient été donnés. Et vous, qu’en pensez-vous ? Exprimez-vous sur notre tribune !