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Internet à pédales ? Non merci !

Il pleut sur Londres, où Michel Borduas s’apprête à atterrir après un vol mouvementé au-dessus de l’Atlantique. « La piste no 8 est libre. Veuillez confirmer votre position », ordonne d’une voix métallique l’opérateur de la tour de contrôle de l’aéroport d’Heathrow. Bien campé devant son ordinateur, Michel Borduas, 63 ans, a accumulé ces dernières années des milliers d’heures de vol aux commandes de son DC-8 virtuel. Et il a aussi perdu des centaines d’heures à maugréer en tentant péniblement de télécharger les toutes dernières données météo pour améliorer le réalisme de son simulateur de vol et ainsi tirer davantage de plaisir de son passe-temps préféré. Comme les internautes de dizaines de localités rurales du Québec, Michel Borduas doit se contenter d’un lien Internet par téléphone. Une source de frustration grandissante pour cet ancien chef du développement technologique à la radio de Radio-Canada, qui se démène depuis des années pour forcer son fournisseur, Bell, à offrir Internet haute vitesse à la clientèle de Saint-Julien, le bucolique village des Appalaches où il réside. « Je me suis fait répondre qu’on n’avait pas besoin d’Internet en région rurale ! Sommes-nous des citoyens de seconde classe ? » Comme pour la majorité des Québécois, Internet est devenu bien plus qu’un passe-temps pour Michel Borduas, qui offre un service de dépannage informatique aux gens de sa région. C’est une partie de son quotidien. « Nos gouvernements et nos institutions financières nous invitent de plus en plus à nous en servir », dit-il. Depuis la naissance du World Wide Web (www), il y a une douzaine d’années, Internet a bien tissé sa toile au Québec. Les deux tiers des Québécois sont désormais branchés et pas moins de 84 % d’entre eux jouissent d’un branchement à haute vitesse. Mais ces chiffres cachent une réalité moins rose dans les régions rurales, où des centaines de milliers d’internautes ne peuvent compter que sur leurs vieilles lignes téléphoniques pour télécharger des contenus multimédias toujours plus lourds. « Il y a une grande fracture numérique entre la campagne et la ville », dit Yves-Marie Sénamaud, 63 ans, conseiller municipal à Saint-Théodore-d’Acton, localité rurale située entre Saint-Hyacinthe et Drummondville, dans les basses terres du Saint-Laurent. Cet ancien technicien agricole au vocabulaire coloré a livré une longue bataille, avec le maire de la municipalité, pour obtenir un service haute vitesse au village. « Internet a longtemps été vu comme une bébelle, mais ce n’est plus le cas », dit-il. Des gîtes touristiques, qui recrutent la majorité de leurs clients par le truchement d’Internet, aux propriétaires de garages, qui achètent de plus en plus de pièces d’autos en ligne, de nombreuses entreprises situées en région rurale ont intégré le Web à leurs pratiques commerciales. À l’heure où les sites de toutes sortes — information, finance, divertissement — se précipitent pour offrir des vidéos et d’autres contenus multimédias lourds à télécharger, les régions qui ne peuvent offrir la haute vitesse à leurs entreprises et à leurs résidants ont le sentiment d’être laissées pour compte. Car pour un nombre croissant d’internautes, naviguer sur le Web sans pouvoir télécharger de la musique, voir rapidement des galeries de photos ou visiter des sites de partage vidéo ou de réseautage (tels YouTube et MySpace), c’est comme se contenter de regarder les bandes-annonces au cinéma. Frustrant. « L’autoroute de l’information, c’est devenu aussi important que l’autoroute pour nous », dit Lisa Guérette, 37 ans, coordonnatrice de Ristigouche-Partie-Sud-Est, minuscule hameau de 183 âmes sur la Matapédia, à un jet de pierre du Nouveau-Brunswick. « On n’a pas cessé d’entretenir la route 132, qui traverse notre village, sous prétexte qu’on a un petit bassin de population. Il devrait en être de même pour le réseau de communication moderne. L’avenir de la Gaspésie passe par les PME et les travailleurs autonomes. Donnez-nous les outils pour développer notre région ! » Sous la pression des élus locaux, on a mis en place un large réseau de fibre optique autour de la péninsule gaspésienne grâce à des fonds publics. Les écoles, les cégeps, les hôpitaux et les mairies s’y sont branchés, mais la majorité des simples citoyens n’y ont pas accès. Compte tenu des faibles bassins de population, les entreprises de télécommunications jugent peu rentable d’investir dans la construction d’un réseau qui relierait chacun des foyers à la haute vitesse. Michel Borduas, de Saint-Julien, a fait appel au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) pour tenter de forcer la main à son fournisseur, Bell. Sans succès. (Le CRTC a répondu qu’« avec le temps les pressions de la concurrence et les progrès technologiques permettront d’inclure de plus grandes vitesses de transmission dans le service de base ».) Québec et Ottawa ont quant à eux mis fin à leurs programmes visant à aider les localités éloignées à se relier à la haute vitesse. « Le gouvernement veut-il une véritable occupation du territoire ? » demande Didier Dufour, agent de concertation et de développement à la Conférence régionale des élus (CRE) de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine. « Si oui, il faudra prendre des décisions. Quand le gouvernement a décidé d’électrifier les campagnes, les derniers clients dans les rangs coûtaient très cher. Mais on a fait le choix politique de les relier au réseau, parce qu’on a jugé que c’était important. » De nombreux citoyens se tournent vers leurs pouvoirs locaux pour mener la bataille de la haute vitesse. C’est le cas des habitants de Saint-Théodore-d’Acton. « La fibre optique dans les campagnes, ça va arriver quand ? Quand on aura disparu ? » demande le conseiller municipal Yves-Marie Sénamaud. Il n’a pas voulu prendre de risque… Muni d’une liste de clients potentiels et tirant profit du lien de fibre optique déjà installé à l’école du village (en vertu du programme public « Écoles branchées »), il a conclu une entente avec la coopérative de télécommunications CoopTel, de Valcourt. Les techniciens ont prolongé le réseau jusqu’au garage municipal, à côté duquel ils ont érigé une tour de transmission. La municipalité a fourni gratuitement le terrain et financé la construction des fondations de l’antenne, qui relaie le signal Internet aux abonnés situés dans un rayon de 12 km. « Notre but, c’était de fournir le service à l’ensemble de la municipalité, pas seulement aux villageois, mais aussi à ceux qui habitent dans les rangs, dit Yves-Marie Sénamaud. On ne voulait pas créer deux catégories de citoyens. » Pari réussi : grâce à la technologie WiMAX (voir l’encadré « Deux solutions pour les régions rurales »), l’antenne de Saint-Théodore-d’Acton « arrose » même le village voisin de Saint-Nazaire. Dans leur croisade, les élus municipaux ont obtenu l’appui indéfectible de plusieurs agriculteurs, dont Stéphane Gauthier, de la ferme Clovis Gauthier et Fils. Âgé de 40 ans, Stéphane Gauthier a un enfant et 30 000 poules pondeuses. Il a aussi un ordinateur branché sur Internet haute vitesse, dont il ne saurait plus se passer. À son écran, il suit quotidiennement les cours de la Bourse des grains, effectue ses opérations bancaires, met à jour ses logiciels de comptabilité et de gestion, contacte des fournisseurs de machinerie agricole… Il consulte également des sites de conseil en ligne, où il se renseigne notamment sur les normes environnementales, et visite régulièrement le site du ministère de l’Agriculture. « Je veux tout savoir sur les dernières épidémies. Si un parasite s’attaque à nos cultures, il faut réagir vite ! » Le conseiller Yves-Marie Sénamaud souhaite que d’autres municipalités s’inspirent de son village et se tournent vers le WiMAX. « Si on veut que les jeunes reviennent s’installer en région, il faudra faire une plus grande place aux professionnels, dit-il. On serait étonné de voir combien de citadins veulent revenir à la campagne, mais il faut leur offrir de bons services. »

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Les régions prises de vitesse ?

La mer, les montagnes, une marina, des écoles, une salle de spectacle : Carleton-sur-Mer, en Gaspésie, ne manque pas d’armes de séduction. « Le cadre de vie est enchanteur », dit Jean Guénette, de la maison Gaspa, qui produit des documentaires. Son village dispose même d’un lien Internet à haute vitesse. Mais ce n’est pas assez aux yeux du réalisateur. « Pour que l’entreprise puisse se développer et jouer à armes égales avec les boîtes des grands centres, comme Montréal, j’ai besoin d’une bande passante encore plus large afin de pouvoir envoyer des images et des vidéos en temps réel. » Originaire de la région, Jean Guénette a étudié et travaillé à Montréal avant de revenir s’établir en Gaspésie, il y a 17 ans. « Faire des films à Montréal ou ici, ça revient au même. Je profite d’ailleurs d’un avantage, puisque l’environnement, à Carleton, favorise la créativité. Mais on est complètement tributaires d’Internet. »

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Trop chère, la haute vitesse ?

La municipalité de Lac-Etchemin, en Beauce, a récemment financé le déploiement d’un réseau de fibre optique sur son territoire. Mais les clients se font rares, dit le maire, Jean-Guy Breton. « Le problème, dans notre cas, ce n’est pas le branchement, ce sont les coûts. Quand on additionne les factures du câble, du téléphone et d’Internet, le total avoisine les 1 500 dollars par an. C’est plus que les taxes municipales ! » Il montre du doigt le faible niveau de concurrence entre les entreprises de télécommunications dans de nombreuses régions québécoises, dont la sienne.

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Deux solutions pour les régions rurales

WiMAX Une tour, alimentée par un lien de fibre optique, relaie le signal dans un rayon de 5 à 12 km. Tarifs concurrentiels (environ 30 dollars par mois). Hic : peu approprié aux régions accidentées, car le signal se heurte aux montagnes. La haute vitesse par satellite Les internautes impatients — et prêts à payer le prix — peuvent se tourner vers Internet par satellite, offert partout au pays. Hic : • Souvent déconseillé aux adeptes de jeux vidéo en ligne, en raison d’un « délai de transit ». • Coûts élevés : de 400 à 600 dollars pour l’antenne, plus le forfait mensuel, d’environ 70 ou 80 dollars (jusqu’à 250 dollars pour une vitesse maximale). Deux entreprises offrent le service : Télésat, au Canada, et DirectWay, aux États-Unis. Fournisseurs : Xplornet GalaxyBroadband

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Taux de branchement dans les régions du Québec

Taux de branchement dans les régions du Québec Rang Région Utilisation d’internet En 2005-2006 (%) 1 Outaouais 72,4 2 Montréal 71,1 3 Capitale-Nationale 67,9 4 Laval 66,9 5 Montérégie 66,2 6 Côte-Nord 63,8 7 Lanaudière 63,0 8 Laurentides 60,5 9 Estrie 58,8 10 Saguenay-Lac-Saintt-Jean 58,4 11 Chaudière-Appalaches 57,2 12 Abitibi-Témiscamingue 56,3 13 Centre-du-Québec 55,6 14 Mauricie 55,6 15 Bas-Saint-Laurent 54,5 16 Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine 46,3 Ensemble du Québec 64,6 (2005-2006) Ensemble du Canada 67,8 (2006) États-Unis 69,2 (2007) (Sources : CEFRIO, Léger Marketing, NETendances 2006, Nielsen/NetRatings et UIT.)

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Internet contre le cancer

Selon le Dr Michelakis, l’acide dichloroacétique (DCA) pourrait vaincre la plupart des cancers. Et comme cette molécule est déjà utilisée depuis des années dans le traitement d’un désordre métabolique rare, on sait qu’elle cause relativement peu d’effets secondaires. Or, c’est justement parce qu’un tel médicament existe que le Dr Michelakis peine à trouver des fonds : impossible pour une société pharmaceutique de faire breveter un médicament qui l’est déjà. Et sans brevet, peu de profits en vue. D’où le manque d’intérêt des pharmaceutiques à investir dans de coûteuses recherches. Les premiers résultats sont pourtant prometteurs. Le DCA a éliminé, entre autres, des cellules cancéreuses du sein, des poumons et du cerveau, tout en laissant intactes les cellules saines. Chez des rats, les tumeurs ont régressé de 75 % en à peine trois semaines. Le médicament s’attaque à la redoutable immortalité des cellules cancéreuses en réactivant leurs mitochondries, les machines de production d’énergie des cellules. De nombreux oncologues supposaient que ces mitochondries étaient définitivement endommagées dans les cellules cancéreuses. Or, ce sont elles qui déclenchent l’apoptose, la « fonction suicide » des cellules en cas de dysfonctionnement. Ainsi, grâce au DCA, voilà les cellules cancéreuses de nouveau mortelles. En attendant d’autres essais cliniques, les chercheurs découragent l’autoprescription du DCA — vendu illégalement dans Internet — en rappelant que les interactions avec les autres traitements sont encore méconnues. Dans différents forums, des internautes communiquent les résultats de leurs « études maison ». Ce qui, disent les chercheurs, pourrait nuire aux chances de poursuivre les recherches. En effet, ces cobayes-chercheurs improvisés risquent de gravement ternir la réputation du DCA en lui attribuant à tort l’aggravation de leur maladie, alors qu’elle pourrait être causée par d’autres facteurs. Chimères Après quelques tergiversations, le Royaume-Uni autorise la création d’embryons mi-humains, mi-animaux. L’objectif n’est pas de créer un minotaure, mais de faire avancer la recherche sur les cellules souches. Les premiers « embryons chimères » seront conçus en implantant le noyau d’une cellule humaine dans un ovocyte bovin. Les chercheurs visent à réduire l’utilisation d’ovules humains. Ces embryons chimères devront être détruits dans les 14 jours. Êtes-vous multi ? Le multitâche réduit temporairement le quotient intellectuel de 10 points ! De quoi contredire les adolescents qui jurent être plus efficaces s’ils font leurs devoirs tout en clavardant avec des amis, en écoutant de la musique et en lisant des potins ! Selon des psychologues de l’Université de Californie, les rois du multitâche compromettent plutôt la qualité de leur travail… et gaspillent leur temps. Des techniques de résonance magnétique ont permis d’observer que l’hippocampe, petite partie du cerveau impliquée dans le stockage de données, s’activait lorsque les sujets étudiaient sans distraction. L’information stockée en mode multitâche l’était dans une mémoire moins souple, plus difficile d’accès. Cette étude s’ajoute à une pile d’autres publiées ces dernières années. Certaines ont permis d’observer, dans le cerveau, la congestion des données et d’évaluer le temps nécessaire pour passer d’une tâche à une autre. Leur conclusion : mieux vaut traiter un sujet à la fois ! D’autant que la division constante de l’attention émousse la capacité de concentration. Ailleurs dans le monde La cigarette, l’alcool et les habitudes alimentaires nouvelles des Asiatiques feront grimper leur taux de cancer de 60 % d’ici 2020, selon les experts. De plus en plus d’Asiatiques s’installent dans les villes, où ils adoptent un style de vie sédentaire et troquent leur alimentation composée essentiellement de fruits et de légumes contre des repas riches en viande, en gras et en sel. La prévention est quasi inexistante en Asie et les services médicaux sont peu accessibles. Découverte écolo Jardiner en utilisant des pesticides suffirait pour accroître de 9 % le risque de contracter la maladie de Parkinson. Et de 39 % si on en emploie de grandes quantités. Voilà ce que démontre une étude menée par l’Université écossaise d’Aberdeen auprès de 959 patients, une des plus vastes du genre. La cause de cette maladie dégénérative demeure un mystère, mais les chercheurs soupçonnent maintenant qu’elle est un mélange de prédispositions génétiques et de facteurs environnementaux. Quoi de neuf au Québec ? Les traumatismes associés aux mauvais souvenirs pourraient être atténués grâce à un médicament. En injectant du propranolol, molécule utilisée pour traiter l’hypertension, à des victimes de viol ou d’accident au moment où elles se remémoraient leur mauvaise expérience, les neurologues des universités McGill et Harvard ont réussi à modifier la manière dont ces souvenirs étaient stockés dans leur mémoire. Les victimes se rappelaient les détails de l’événement sans en subir toute la lourde charge émotionnelle. Le conseil du mois Bâillez au travail ! Cela améliorera la circulation sanguine vers votre cerveau et le refroidira. En conséquence, vous serez plus attentif ! La contagiosité du bâillement viendrait de nos ancêtres : elle assurait la vigilance en groupe.

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Mes aïeux dans ma salive

Une simple goutte de salive. C’est tout ce qu’il m’a fallu pour plonger dans 50 000 ans d’histoire génétique ! Un minuscule échantillon de mon ADN mitochondrial — transmis par la mère de génération en génération — m’a permis de retracer ma plus lointaine aïeule. Descendante des premiers humains qui ont quitté l’Afrique, quelque 100 000 ans avant notre ère, elle vivait en Asie centrale, probablement autour de la mer Noire, il y a environ 50 000 ans. Des milliers d’années plus tard, l’une de ses héritières a migré vers le bassin méditerranéen et l’Afrique du Nord. Avant de donner naissance à la lignée dont sortira ma grand-mère maternelle, née en Corse… Toute cette information dans une goutte de salive ? Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est bel et bien le cas. Après les enquêtes policières pour retrouver des criminels ou innocenter des suspects, après le dépistage de maladies et les tests de paternité, la généalogie génétique est une nouvelle application — ludique celle-là — du séquençage de l’ADN. Issue de la génétique des populations — qui vise à comprendre les mutations génétiques qu’ont subies les groupes humains —, l’analyse de l’ADN appliquée à la recherche de nos ancêtres est désormais accessible au commun des mortels (voir l’encadré « Comment ça marche » ). Grâce à l’engouement qu’elle suscite, la généalogie génétique est en train de se transformer en véritable industrie. Aux États-Unis et au Royaume-Uni surtout, où des dizaines d’entreprises ont vu le jour ces dernières années. Elles sont souvent les excroissances de laboratoires de recherche qui offrent déjà des tests de paternité ou qui se spécialisent dans l’expertise médicolégale. Des milliers d’amateurs dans le monde entier achètent leurs produits (la trousse vendue dans Internet coûte entre 103 et 1 043 dollars). La société canadienne Genetrack Biolabs, de Vancouver, est l’une des rares au pays à en commercialiser. Sa filiale DNA Ancestry Project en distribue même dans les magasins La Baie. Parmi les pionnières dans le domaine, Oxford Ancestors, entreprise britannique fondée en 2001 par Bryan Sykes. Ce professeur de génétique des populations à l’Université d’Oxford s’est rendu célèbre en extrayant l’ADN de l’homme des glaces autrichien (découvert dans les Alpes italiennes en 1991 et âgé d’environ 5 000 ans) et… en lui trouvant des similitudes avec l’ADN d’Européens contemporains. Le généticien en a tiré un best-seller, Les sept filles d’Ève : Génétique et histoire de nos origines (Albin Michel, 2001), où il vulgarise ses travaux et raconte la vie — très romancée — des sept femmes qui seraient les lointaines ancêtres de la majorité des Européens d’aujourd’hui. Désormais à la tête d’une affaire lucrative, Sykes reste critiqué par certains de ses pairs, notamment en raison de la confusion qu’il entretient entre la science et la fiction. La société américaine Family Tree DNA (FTDNA), de Houston (Texas), a été créée un an avant Oxford Ancestors. Son association avec le Projet génographique, vaste étude d’anthropologie génétique lancée par la National Geographic Society en 2005, lui a donné un coup de pub mondial. Cette recherche, qui doit s’étaler jusqu’en 2010, vise à recueillir 100 000 échantillons d’ADN sur les cinq continents, afin de déterminer l’origine des peuplements et de cartographier les grandes migrations humaines. Pour cela, 10 laboratoires de recherche ont été mis en place sur toute la planète ; mais les promoteurs de l’étude font aussi appel au public en demandant à tous les volontaires d’envoyer un échantillon de leur ADN. Les trousses, vendues 99,95 $ US (104 $ CA), sont recueillies et analysées par FTDNA, associée aux laboratoires de recherche de l’Université de l’Arizona. Cette étude très médiatisée suscite, elle aussi, des doutes de la part de certains scientifiques, qui s’interrogent sur la fiabilité et la précision des résultats obtenus (sans compter que faire payer les personnes testées s’écarte des pratiques scientifiques habituelles). Prélever son ADN est aussi simple et indolore que de se brosser les dents. Les résultats, eux, sont beaucoup plus compliqués à interpréter : ils arrivent sous la forme d’une série de chiffres et de lettres incompréhensibles pour le commun des mortels, obligés de réviser leurs notions de biologie… Les données deviennent pertinentes lorsqu’elles sont comparées avec les tests d’autres personnes. Les entreprises invitent donc leurs clients à mettre en commun leurs résultats en s’inscrivant sur leur banque de données. Cela afin d’entrer en contact avec d’éventuels « parents » présentant des mutations génétiques (marqueurs) similaires aux leurs dans leur ADN mitochondrial ou dans leur chromosome Y (voir l’encadré « Les différents tests »). Certains peuvent ainsi se découvrir des cousins inconnus, vivant parfois à l’autre bout de la planète, ou, au contraire, exclure de leur parenté un aïeul présumé. C’est notamment le cas au sein du Projet ADN d’Héritage français (voir l’encadré « Cousins génétiques ») et pour notre collaborateur Michel Arseneault (voir « Ancêtre, es-tu là ?»). Ces recherches suscitent également de l’espoir chez les personnes qui, soit parce qu’elles ont été adoptées, soit parce qu’elles sont issues d’un donneur de sperme anonyme, sont en quête de leurs origines. L’an dernier, un adolescent américain a ainsi réussi à retrouver son père biologique en envoyant son échantillon d’ADN à la société FTDNA. Attirés par la publicité qu’en ont faite des stars comme Oprah Winfrey, les Afro-Américains sont eux aussi de plus en plus friands de ces tests, grâce auxquels ils espèrent reconstituer l’histoire de leurs ancêtres, perdue à cause de l’esclavage. (C’est d’ailleurs une analyse d’ADN sur l’un de ses descendants qui a démontré que le président américain Thomas Jefferson a eu au moins un enfant avec l’une de ses esclaves noires, Sally Hemings.) D’autres personnes espèrent se découvrir des origines amérindiennes — par simple curiosité ou dans l’espoir d’obtenir certains des privilèges liés à ce statut. Les résultats ne sont cependant pas toujours à la hauteur des attentes. D’abord, parce qu’il peut être bouleversant de découvrir que l’origine de ses ancêtres n’est pas celle que l’on croyait. Ensuite, parce que la précision des résultats dépend à la fois des régions du monde où l’information a été recueillie et de l’ampleur des banques de données. Ces dernières ne représentent encore qu’une goutte d’eau à l’échelle de la population mondiale, et les renseignements qu’elles contiennent n’en constituent pas un échantillon représentatif. « Nous en sommes encore aux balbutiements de la généalogie génétique », reconnaît Bennett Greenspan, président et fondateur de Family Tree DNA, qui, avec plus de 150 000 échantillons, se targue de posséder la plus importante banque de données au monde. « Plus les gens se feront tester, plus les réponses seront précises. » En attendant, beaucoup de clients restent sur leur faim — d’autant que les entreprises n’expliquent pas toujours les limites de leurs tests. Limites qu’a répertoriées l’Observatoire de la génétique du Centre de bioéthique de l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM). En 2006, l’organisme a mis en ligne un article intitulé « Tests génétiques et généalogie : 10 raisons d’être sur ses gardes ». Parmi les réticences invoquées, le fait que, contrairement à la généalogie classique, ces tests ne donnent qu’une image parcellaire de notre ascendance. « Seules les lignées maternelle et paternelle directes sont retracées », explique le généticien Damian Labuda, de l’Hôpital Sainte-Justine, à Montréal, qui étudie depuis 20 ans la structure génétique des populations pour des applications en épidémiologie. « Vous n’apprendrez donc rien sur les ancêtres de la mère de votre père ni sur ceux du père de votre mère. Ceux qui sont accessibles représentent à peine deux ancêtres sur les 1 024 apparaissant à la 10e génération de notre arbre généalogique… et toujours deux sur le million d’individus de la 20e génération. Pourtant, chacun d’entre eux a eu la chance de laisser une empreinte en nous. Nous sommes une mosaïque génétique formée par toutes les traces laissées par nos ancêtres. » Si beaucoup croient que les tests de généalogie génétique peuvent contribuer à éliminer le racisme — puisque notre ADN démontre que nous avons tous la même origine : l’Afrique —, certains redoutent au contraire un retour aux vieilles mythologies raciales. Le sociologue américain Troy Duster est de ceux-là (il sera présent à la conférence internationale de Génome Canada à Québec, en octobre prochain). Ce professeur, petit-fils d’Ida B. Wells, célèbre militante afro-américaine des droits civiques, s’est notamment élevé contre la création du premier médicament « racial » — le BiDil, lancé en 2005 et destiné aux Noirs américains souffrant de maladie cardiaque. « En 2000, à la fin du programme international Génome humain [visant à décoder le génome humain], on nous a dit que nous étions à 99,9 % semblables en fait d’ADN et que la race n’avait aucune importance, dit Troy Duster. Or, depuis, on se demande si on peut utiliser l’ADN pour classer les gens en fonction de leur race — tant dans le domaine de la santé que dans celui de la généalogie. Certains tests de généalogie génétique recourent aux vieilles catégories raciales pour affirmer qu’on est, par exemple, Africain sub-saharien à 60 % ou Européen à 40 %. Il pourrait être tentant de se servir des mêmes technologies pour donner une nouvelle légitimité aux catégories raciales. Celles-ci seraient ensuite utilisées pour prouver que les disparités raciales en matière de criminalité ou d’intelligence peuvent s’expliquer par des différences dans l’ADN. » Le danger, c’est surtout que les tests soient mal compris, dit Marc Bauchet, chercheur en anthropologie génétique à l’Institut Max-Planck de Leipzig (Allemagne). « Les entreprises simplifient souvent de manière excessive pour des raisons de marketing. D’un côté, on nous dit que les races n’existent pas, mais de l’autre, les tests génétiques donnent l’impression du contraire. Reste que nous ne sommes pas tous des clones : il existe des différences évidentes dans la couleur de la peau, les traits du visage ou la prédisposition aux maladies génétiques qui sont liées à la géographie ou à la culture. Et pourtant, ces différences ne définissent pas des “ races ” et ne justifient pas le racisme ! » Mais si les scientifiques se veulent généralement prudents, les entreprises qui commercialisent les tests d’ADN n’ont pas forcément la même rigueur. Et cela fait bondir André Langaney, professeur au Muséum national d’histoire naturelle de Paris et à l’Université de Genève. Ce généticien des populations n’hésite d’ailleurs pas à parler d’« astrologie de l’ADN » et, dans la plupart des cas, de « vaste fumisterie ». « Pour vendre, certaines entreprises commerciales racontent n’importe quoi dans leur site Internet. Et comme, de plus, tout se passe dans des laboratoires privés, rien ne limite actuellement le développement de la désinformation scientifique. » La confidentialité des données confiées à des entreprises privées suscite aussi des inquiétudes. Des compagnies d’assurances, ou des employeurs, ou la police peuvent-ils y avoir accès sans notre consentement ? « Le problème n’est pas tant l’utilisation par d’autres des résultats fournis, puisque ceux-ci ne permettent pas de retracer un individu en particulier, dit Jacques Beaugrand, coprésident du Projet ADN d’Héritage français. Le problème pourrait survenir si l’échantillon était réanalysé par d’autres pour obtenir d’autres renseignements. Mais le risque est faible : les entreprises s’engagent à respecter la confidentialité des données et à ne pas les céder, les prêter ou les vendre à quiconque. » La mésaventure arrivée à des Auvergnats, révélée par le magazine français L’Express en mars 2007, donne à réfléchir. Membres d’une association de généalogie, ils ont participé, en 2006, à l’étude de chercheurs américains. Leurs profils génétiques se sont retrouvés dans la base de données de DNA Print, l’entreprise partenaire de la recherche, dans un fichier accessible par la police et le FBI ! « Ce cafouillage a été résolu au plus vite et les données, effacées », assure Marc Bauchet, qui a participé à cette étude à titre de doctorant. Quant aux généalogistes amateurs auvergnats, ils ne semblent pas traumatisés. « Nous sommes tous fichés de toutes parts, et la confidentialité de mes données m’importe peu, dit Marcel Andrieu, président d’Aprogemere, le fameux club auvergnat. En matière de généalogie, nous sommes beaucoup plus choqués par le travail des mormons : ils copient les registres d’état civil à des fins spirituelles très douteuses. » Tout en estimant que de tels dérapages sont inacceptables du point de vue éthique, Damian Labuda, généticien à Sainte-Justine, rappelle que personne n’est complètement à l’abri. « Nous semons notre ADN partout », dit-il. Kleenex, mégots de cigarettes, cheveux… « Si la police veut notre empreinte génétique, elle va l’avoir ! » C’est quand même très différent que de confier notre échantillon à une entreprise privée, rétorque le juriste et éthicien Thierry Hurlimann, responsable de l’Observatoire de la génétique au Centre de bioéthique de l’IRCN. « L’ADN que l’on sème à tout vent ne peut être prélevé que dans un cadre juridique très strict. De plus, de tels échantillons, recueillis sans consentement, ne sont pas toujours exploitables et ne permettent pas forcément de nous identifier. Ce n’est pas le cas quand on confie un échantillon d’ADN à un tiers : on lui procure aussi des renseignements de nature personnelle, en particulier notre nom. L’information contenue dans notre ADN est considérable, en ce qui concerne notamment la prédisposition éventuelle à des maladies génétiques. » Mieux vaut donc se poser quelques questions avant d’envoyer un échantillon à une entreprise privée, poursuit Thierry Hurlimann. Quelles analyses seront faites sur mon échantillon ? Combien de temps sera-t-il conservé ? (Les entreprises conservent généralement les échantillons entre 2 et 25 ans.) Qui y aura accès et pour quelles raisons ? Comment la confidentialité des résultats sera-t-elle protégée ? Le généalogiste amateur doit-il pour autant se limiter aux bonnes vieilles archives de l’état civil et aux registres des paroisses ? Tout dépend de ce qu’il cherche. « On ne fait pas encore de généalogie par l’ADN », dit l’historienne Denyse Beaugrand-Champagne, archiviste au Centre d’archives de Montréal de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. « Les résultats des tests génétiques, très sommaires, permettent seulement de délimiter un continent ou une région très vaste. On est encore loin de pouvoir identifier un ancêtre direct. Entre mon ancêtre celte qui aurait vécu il y a 3 000 ans et le premier Beaugrand, dit Champagne, qui est arrivé en Nouvelle-France en 1665, il s’en est passé des choses ! Or, cette histoire-là, elle reste encore à écrire… »

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Cousins génétiques

D’où l’idée de faire passer un test ADN à des descendants nord-américains de François Amirault (nommés Mireault, Amero ou Mero…), de même qu’à des Amirault vivant en France et censés descendre du fameux François. Dix-sept hommes se sont portés volontaires. Or, si le test a confirmé que les sept Nord-Américains testés sont tous « cousins », il a aussi révélé que les 10 Amirault français ne leur sont pas du tout apparentés ! Adoption, infidélité, inceste ? « Le mystère reste entier », dit Fernand Mireault. Celui-ci garde espoir qu’un jour des cousins génétiques s’inscriront dans la banque de données de la société américaine Family Tree DNA (FTDNA). « Il faut bien qu’on vienne de quelque part ! » Les Amirault/Mireault forment l’une des 4 200 recherches patronymiques inscrites dans la banque de données de Family Tree DNA et l’une des 700 inscrites au Projet ADN d’Héritage français. Celui-ci a été lancé en 2005 par Doug Miller, Californien d’origine canadienne-française par sa mère, et par Jacques Beaugrand, professeur de psychologie retraité de l’UQAM. Il est ouvert à toutes les personnes ayant des origines françaises — Acadiens, Cajuns, métis, créoles… À peine une soixantaine de Québécois sont membres du Projet ADNHF, qui attire surtout des Américains et des Canadiens des autres provinces. « Les Québécois se contentent encore souvent des archives et remontent rarement plus loin que le début de la Nouvelle-France », déplore Jacques Beaugrand, qui lui-même a poussé son exploration bien au-delà : il estime être apparenté aux Celtes qui auraient vécu en Europe il y a environ 3 000 ans. Si la majorité des noms français que l’on retrouve en Amérique viennent de France, certains patronymes auraient des origines plus exotiques. Les Boucher, Boisvert, Plante et Savard inscrits dans la base de données du Projet ADNHF appartiennent ainsi à l’haplogroupe chromosome Y (lignage paternel) E3b, ce qui signifie que leurs ancêtres sont probablement arrivés tardivement en Europe, il y a 4 000 ou 5 000 ans seulement, en provenance du Moyen-Orient. Une des branches de ce groupe y serait arrivée encore plus récemment — entre 300 avant Jésus-Christ et 100 après. « Selon les données actuellement disponibles, ma lignée pourrait descendre d’esclaves romains affranchis d’extraction israélite, dit Denis Savard, journaliste et généalogiste amateur. Mais elle est peut-être aussi arrivée en Europe avec les premiers chrétiens originaires du Moyen-Orient, au 1er siècle. » Il faudra que la généalogie génétique fasse encore des progrès pour résoudre l’énigme…

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Comment ça marche ?

Les résultats sont communiqués au bout de quelques semaines et le plus souvent affichés sur une page personnelle (accessible grâce à un mot de passe) du site Internet de l’entreprise. Ils sont présentés sous la forme d’une suite de lettres (A,T, G et C, symbolisant les quatre bases de l’ADN : adénine, thymine, guanine et cytosine) qui indiquent vos différentes mutations génétiques — ou marqueurs. Portant chacune un numéro, ces mutations témoignent des échanges biologiques entre les populations, de leur implantation géographique et de leurs migrations. Les résultats déterminent à quel haplogroupe (famille d’ADN mitochondrial ou de chromosome Y) vous appartenez, celui-ci étant également désigné par des lettres et des chiffres. Ces données sont accompagnées d’un certificat (à encadrer !) et d’une carte géographique montrant les migrations de vos ancêtres. Enfin, libre à vous de transférer votre information personnelle dans la banque de données de l’entreprise : qui sait de quels cousins vous pourriez faire la connaissance ?

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Les différents tests

ADN mitochondrial (ADNmt) L’ADNmt étant transmis, intact, d’une mère à tous ses enfants, ce test peut être effectué tant sur les hommes que sur les femmes. L’ADNmt retrace les ancêtres de la seule lignée maternelle (votre mère, la mère de votre mère, et ainsi de suite) et peut remonter à plus de 100 000 ans. Comme le test du chromosome Y, celui de l’ADNmt permet de déterminer l’haplogroupe (famille d’ADNmt ou de chromosome Y, voir ci-dessous) auquel une personne se rattache et de savoir si celle-ci a des origines européennes, asiatiques, africaines ou amérindiennes. On a répertorié une trentaine d’haplogroupes ADNmt (lignages matrilinéaires) principaux dans le monde. Deux personnes qui appartiennent au même haplogroupe ADNmt ont en principe une ancêtre matrilinéaire proche, même s’il est difficile d’évaluer quand cette ancêtre a vécu. Chromosome Y (chrY) Le chromosome Y n’étant transmis que de père en fils, ce test ne peut être pratiqué que sur des hommes. Portant sur la seule branche paternelle directe, il permet de déterminer à quel haplogroupe chrY (lignage patrilinéaire) un individu appartient et de savoir (comme dans le cas de l’ADNmt) si celui-ci a des origines européennes, asiatiques, africaines ou amérindiennes. On connaît une vingtaine d’haplogroupes chrY au sein de la population mondiale. Le test du chromosome Y est souvent utilisé par des personnes ayant le même nom de famille pour vérifier si elles ont un ancêtre en commun. Autosome On appelle ainsi tous les chromosomes non sexuels, transmis à la fois par le père et la mère. Très controversée (à la fois pour ses connotations raciales et pour son manque de précision), l’analyse des autosomes est censée mesurer le « mixage ethnique » d’une personne en indiquant le « pourcentage génétique » des différents apports (amérindien, européen, asiatique, africain) dont elle est constituée. Mais attention ! Les résultats ne précisent ni à quelle branche (paternelle ou maternelle) ils se rattachent ni à quelle tribu particulière ils renvoient.

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Ancêtre, es-tu là?

La ville de Rochefort, dans l’ouest de la France, est aussi austère qu’un port de guerre. Ce qu’elle fut. Elle a été construite par et pour la marine. Ses rues à angle droit, ses maisons basses en pierre calcaire, ses volets gris claironnent tous le même message : « On ne rigole pas dans les rangs ! » C’est de là que serait originaire mon ancêtre, Pierre Arseneault, pilote côtier qui s’est installé en Acadie vers 1671. Le conditionnel s’impose, car peut-être s’est-il contenté de s’y rendre pour, de là, prendre le bateau pour « une épopée des plus brillants exploits », comme d’aucuns le chanteraient plus tard. On sait peu de choses de ces premiers Français qui ont pris racine dans le Nouveau Monde. Dans le cas de Pierre, par exemple, on ignore même s’il est parent avec un autre Arseneault, prénommé François, qui a débarqué sur les rives du Saint-Laurent vers 1664. Ce Pierre est d’ailleurs si mystérieux qu’une de ses descendantes, l’historienne Pauline Arseneault, responsable des archives anciennes du département de la Charente-Maritime, à La Rochelle, lui trouve quelque chose de louche. « C’est très rare qu’il reste si peu de traces de quelqu’un, explique cette Acadienne. On peut penser qu’il a cherché à cacher son identité. » A-t-il voulu échapper à la justice ? à un créancier ? à une femme ? Nul ne le sait. Je sillonne les rues de Rochefort en pensant à lui. Comme moi, ce Pierre a certainement dû voir les rares bâtiments qui subsistent de ce temps-là. À son époque, la petite église Notre-Dame-de-Rochefort était déjà ancienne, puisqu’elle remonte au 12e siècle. Il a dû admirer l’impressionnante corderie royale, alors toute neuve, où l’on a fabriqué les cordages des navires de Louis XIV. Il n’a pas pu rater non plus le petit château du seigneur de Rochefort, Henri de Cheusses. C’est aujourd’hui un musée de la marine, dont les modèles réduits donnent une idée de la fragile splendeur des frégates qui bravaient alors l’Atlantique Nord. À Rochefort, les Arseneault (nom qu’on écrit souvent Arceneaux en Louisiane et Arsonneau en France) ont laissé peu de traces. À l’église Saint-Louis, une plaque en marbre commémore un curé Arsonneau, archiprêtre dans les années 1820. Dans l’annuaire téléphonique, une seule personne porte ce patronyme. Sa famille habite là « depuis toujours », m’a assuré Claude Arsonneau, 72 ans, qui ignore si un ancêtre a déjà été tenté par l’aventure américaine. Pour Pierre, quel périple ce fut ! De sa vie à Beaubassin, village près de Sackville, en Nouvelle-Écosse, où il s’est installé, on connaît certains détails. Un recensement indique qu’il possédait déjà, quelques années après son arrivée, un fusil, huit bœufs, six cochons et 30 « arpens en labours ». Pas si mal, finalement, pour un pilote côtier. Ces renseignements proviennent du Dictionnaire généalogique des familles Arsenault (MultiMondes, 2000), dont les 766 pages recensent, d’Aaron à Zoël, 9 300 familles de ce nom. L’auteur de l’ouvrage, Denis Savard, est journaliste à la Presse Canadienne, à Toronto, et se passionne pour l’histoire. Lorsque je l’ai joint au téléphone, il m’a appris qu’un Américain originaire de Louisiane, Fred Arceneaux, avait déjà mis en ligne (dans www.ysearch.org) son arbre généalogique et son patrimoine génétique. Ce Fred est un descendant de François, et non pas, comme c’est mon cas, de Pierre. Si je subissais moi-même un test ADN, m’a suggéré Denis Savard, je pourrais comparer mes gènes à ceux de Fred. Si nous possédions le même chromosome Y, transmis de père en fils, nous pourrions en conclure que François et Pierre étaient issus de la même famille. Cela reviendrait à dire que tous les Arseneault d’Amérique sont cousins. Honnêtement, le projet ne m’emballait pas outre mesure. Les histoires d’hérédité me laissent d’ordinaire un peu sceptique. D’abord parce qu’elles me semblent douteuses. Je suis, j’en suis bien sûr, Michel à Jean-Paul à Alphonse à Pierre à Ambroise à Pierre à Simon à Joseph à Charles fils à Charles père à Pierre. Mais ne suis-je pas aussi, et peut-être surtout, s’il est question de génétique, le fils de leurs femmes ? Il suffit que l’une des 10 mères de cette lignée ait donné naissance à un enfant illégitime pour que je ne sois plus porteur du chromosome Y de mon aïeul biologique présumé. L’une d’elles a pu prendre un amant ou être violée. Cette dernière hypothèse est loin d’être saugrenue, d’autant que l’Acadie a longtemps vécu en état de siège, les Anglais l’ayant attaquée bien avant les atrocités commises pendant la déportation de 1755. La génétique m’enthousiasmait donc moins que la généalogie, ce travail de fourmi qui permet d’établir une filiation en exhumant des documents d’archives. Les généalogistes s’appuient sur l’état civil, une émanation de l’État de droit, qui m’est cher. Leur conception de la famille correspond, là aussi, à mes principes : on est digne des enfants qu’on reconnaît, pas de ceux qu’on engendre. Si mon père m’avait adopté, il ne m’aurait donc jamais transmis son chromosome Y. Mais ne l’appellerais-je pas papa ? Entre le sang et l’encre, entre l’inné et le droit, mon cœur avait donc tranché. Pourtant, j’étais curieux. La première fois que j’ai parlé à mon confrère Savard, j’avoue lui avoir demandé s’il était de la famille de son célèbre homonyme, le joueur des Black Hawks. Pourquoi avais-je posé la question, si je me moquais tant de la génétique ? (Naturellement, vous tenez à connaître la réponse : ce sont des cousins éloignés.) Malgré mes réticences, j’ai donc envoyé trois échantillons de ma salive à iGENEA, laboratoire suisse et partenaire de la société américaine Family Tree DNA, pour un test ADN. J’allais donc savoir si j’étais un parent de Fred. Si nous avions suffisamment de marqueurs en commun, cela signifierait que nos aïeuls respectifs, François « le Québécois » et Pierre « l’Acadien », avaient été de proches parents. Quelques semaines plus tard, lorsque j’ai reçu mes résultats, j’ai téléphoné à Zurich. Ayant compté 22 concordances, je voulais m’assurer d’avoir bien compris les liens qui m’unissaient à Fred. « Vous êtes de la même famille, c’est clair ! » s’est exclamée mon interlocutrice. C’est-à-dire que nos ancêtres, il y a une douzaine de générations, avaient 99 % de chances d’être apparentés. Fred se métamorphosait donc en lointain cousin, comme, du reste, tous les Arseneault d’Amérique, puisque leurs deux ancêtres étaient parents. Je n’en savais pas beaucoup plus sur Pierre, bien entendu, mais je savais désormais qu’il n’était pas le premier de sa famille à se laisser tenter par le continent aux contours encore flous ; sur cette terra incognita, François l’avait précédé. La généalogie avait, grâce à la génétique, fait un petit pas. Mais je restais un peu dubitatif. À quoi bon savoir que les dizaines de milliers d’Arseneault d’Amérique sont de vagues cousins, quand je suis de ceux qui aiment à croire qu’ils sont, comme tous les hommes — excusez mon vocabulaire —, des frères ?

Précieux comme un bleuet Santé et Science

Précieux comme un bleuet

Les biochimistes saluent ses vertus anticancéreuses et les consommateurs l’adorent. Poussé par la forte demande mondiale, le prix moyen du bleuet a presque doublé de 2004 à 2006, passant de 75 ¢ à 1,34 $ la livre.