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Le régime anticancer Santé et Science

Le régime anticancer

Le biochimiste Richard Béliveau fournit la preuve scientifique que certains aliments protègent contre le cancer. Attention, précise-t-il: manger mieux aide à prévenir, mais ne peut guérir.

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Ils sont fous, ces ingénieurs!

La planète se réchauffe. Pour la sauver, des mesures comme le protocole de Kyoto seront aussi efficaces qu’un glaçon dans un océan. Dans 20, 50 ou 100 ans, on n’aura plus le choix: il faudra sortir l’artillerie lourde et, grâce à la « macro-ingénierie », corriger le climat. Voilà, en substance, la thèse que défendent quelques ingénieurs à l’imagination surchauffée, qui proposent des technologies révolutionnaires – voire délirantes – pour contrer l’effet de serre.Ces apprentis sorciers font frémir la plupart des scientifiques, qui jugent leurs solutions au mieux simplistes et inefficaces, au pis très dangereuses et de toute façon trop coûteuses. Ceux qui les défendent passent pour des utopistes givrés ou des conspirateurs à la solde des géants du pétrole, qui tentent de semer l’idée qu’économiser l’énergie ou réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) ne sert à rien.Quelles que soient leurs motivations, leurs idées politiquement incorrectes ne sont pas toutes dénuées d’intérêt. En janvier 2004, trois établissements très sérieux, l’Université de Cambridge, le Centre Tyndall de recherche sur le changement climatique, de Grande-Bretagne, et le Massachusetts Institute of Technology, près de Boston, organisaient une conférence pour « définir des approches de macro-ingénierie, en débattre et les évaluer […], sans a priori et en dehors de toute considération politique ». Car une fois passées au crible de la rationalité, ces idées folles pourraient déboucher sur des solutions passablement plus modestes, mais valables. Face à l’inconnu, dit-on à Cambridge, il serait sage de ne pas écarter d’emblée des technologies qui pourraient s’avérer utiles dans quelques décennies. Une sorte d’assurance vie contre le chaos climatique…Regeler l’ArctiqueLes GES entraîneront une hausse des températures moyennes à l’échelle de la planète, mais en Europe on s’attend plutôt à une baisse due à des changements dans les courants atlantiques. Le continent jouit des effets du Gulf Stream, qui transporte l’eau chaude des Antilles jusqu’en mer de Norvège. Là, les eaux, plus salées que la normale en raison de l’évaporation causée par la chaleur, deviennent assez froides pour couler vers le fond. Elles forment alors le courant d’eaux profondes de l’Atlantique Nord (NADW, en anglais), qui s’écoule vers l’Équateur et, en se réchauffant, remonte à la surface. La boucle est ainsi bouclée. Avec la fonte de la banquise, on prévoit que l’Atlantique sera de moins en moins salé. Le moteur de cette circulation océanique pourrait par conséquent s’enrayer. On est loin du scénario catastrophe du film Le jour d’après – qui imaginait une chute vertigineuse des températures en quelques jours -, mais des chercheurs britanniques viennent de montrer que le Gulf Stream semble déjà avoir faibli. Si la tendance se maintient, le climat de l’Europe pourrait devenir aussi froid que celui du Canada.Peter Flynn, professeur au Département de génie mécanique de l’Université de l’Alberta, à Edmonton, a évalué sept solutions d’urgence pour réactiver la circulation océanique. La meilleure consisterait, selon lui, à épaissir la couche de glace qui se forme l’hiver dans l’Arctique. À l’automne, 8 000 barges automatiques, mues par des moteurs fonctionnant à l’énergie éolienne, convergeraient vers le Grand Nord. Chacune pomperait de l’eau salée, la ferait refroidir dans des serpentins, version macro-ingénierie du bac à glaçons, avant de la pulvériser au-dessus de la banquise, comme les canons à neige des centres de ski. On pourrait ainsi augmenter l’épaisseur de la glace jusqu’à sept mètres. Au printemps, cette eau froide et salée coulerait directement au fond de l’océan pour alimenter le NADW, réactiver le Gulf Stream… et sauver les palmiers anglais. Coût estimé de l’opération: 50 milliards de dollars.Pétrifier le gaz carboniqueJusqu’au 19e siècle, la concentration de CO2 dans l’atmosphère atteignait 280 parties par million (ppm); elle dépasse maintenant 380 ppm. Moins d’une livre dans une tonne d’air, c’est tout de même très peu, 200 000 fois moins que dans l’atmosphère de Vénus, par exemple. L’explication tient en partie à la géologie. Sur la Terre, le carbone est piégé par la végétation, mais surtout par les roches. Au cours des ères géologiques, le CO2, dissous dans l’eau des précipitations, a réagi chimiquement avec des silicates, qui représentent 95% de l’écorce terrestre, pour former des sédiments calcaires.Alors, pourquoi ne pas éponger le surplus de CO2 avec des pierres? Olaf Schuiling, géologue à l’Institut des sciences de la Terre de l’Université d’Utrecht, aux Pays-Bas, veut épandre sur le sol une mince couche de poudre d’olivine, roche qui fixe le CO2 beaucoup plus rapidement que les autres silicates. Dans les régions qui souffrent encore des pluies acides, comme l’Europe de l’Est, le processus aurait l’avantage de neutraliser les sols, remplaçant ainsi avantageusement la chaux. Klaus Lackner, géophysicien à l’Université Columbia, à New York, songe plutôt à « planter » un peu partout des « arbres » de pierre, faits de silicate de magnésium. Georges Beaudouin, professeur de géologie à l’Université Laval, propose quant à lui d’utiliser les résidus de l’exploitation de l’amiante, constitués de roches semblables à l’olivine, pour piéger le CO2 (voir « Le grand recyclage », géographica, automne 2005).Doper les nuagesEn bloquant les rayons du soleil, les nuages tendent à refroidir la planète. Il y a quelques années, le père de la bombe H, Ed Teller, ne proposait rien de moins que d’obscurcir les nuages avec de la poussière d’aluminium et de soufre pour rafraîchir l’atmosphère – ce physicien américain avait des idées tellement barjos qu’il inspira, dit-on, le personnage du Dr Folamour, du film de Stanley Kubrick. Depuis, d’autres professeurs Nimbus cherchent une manière moins « sale » d’exploiter l’effet Twomey, par lequel de fines particules présentes dans l’air peuvent accroître l’albédo des nuages, c’est-à-dire leur capacité de réfléchir la lumière du soleil.En 1990, John Latham, du Centre national de recherche atmosphérique, à Boulder, au Colorado, suggère de doper les stratocumulus, qui recouvrent le tiers des océans, en vaporisant de fines gouttelettes d’eau salée à 20 m au-dessus de la surface de l’océan pour favoriser l’évaporation. Le sel présent dans l’eau permettrait d’augmenter l’albédo des nuages, sans obscurcir le ciel au-dessus des terres ni engendrer de pollution. Stephen Salter, professeur émérite de conception technique à l’Université d’Édimbourg, en Écosse, a esquissé les plans d’un engin capable d’accomplir cette prouesse: une sorte de catamaran programmé pour faire des allers-retours perpendiculairement aux vents dominants et sur lequel seraient installées des turbines géantes capables de pulvériser l’eau en utilisant la force éolienne. Une flotte de quelques centaines de ces bateaux pourrait garder la Terre au frais, même si le taux de CO2 dans l’air devait doubler, croit l’ingénieur. Stephen Salter n’en est pas à son premier coup d’éclat. Dans les années 1970, il a été l’auteur d’une autre invention assez délirante – une sorte de batteur à oeufs flottant, baptisé « canard de Salter » – pour exploiter l’énergie de la houle, idée qui fait très lentement son chemin… (Voir « Capteurs de vagues », Écran radar, juill. 2006.) Coût: 115 millions de dollars pour finaliser les recherches et construire un prototype du catamaran.Filtrer l’airRien de tel que les filtres d’une hotte pour absorber les vapeurs de cuisson. On appuie sur le bouton, et pfft, fini les odeurs de graillon.L’ingénieur David Keith, du Département de génie chimique et pétrolier de l’Université de Calgary, propose de se débarrasser du CO2 contenu dans l’air de la même façon! Il a inventé un « laveur de CO2 »: l’air est aspiré par un ventilateur et mis en contact avec de la vapeur de soude caustique constamment recyclée. Le CO2 est neutralisé par la soude et transformé en bicarbonate de sodium (connu familièrement sous le nom de « petite vache »). David Keith a déjà construit un prototype de 5 m de haut dans son laboratoire. Des centaines de laveurs de 120 m pourraient assainir la planète. Klaus Lackner, géophysicien à l’Université Columbia, défend un concept similaire: selon cet ancien chercheur du Laboratoire national de Los Alamos (où fut inventée la bombe atomique), des centaines de kilomètres carrés de collecteurs remplis de chaux ou de soude permettraient de pomper le CO2 excédentaire. De beaux paysages en perspective…Fertiliser les océansChaque année, les algues et le phytoplancton absorbent environ 70 milliards de tonnes de CO2 par photosynthèse, plus que la végétation terrestre (60 milliards de tonnes). C’est près de 100 fois les émissions canadiennes de GES… Or, le Pacifique Sud n’abrite quasiment pas de phytoplancton, parce que, semble-t-il, l’eau n’y est pas assez riche en fer.Dès les années 1980, le biologiste californien John Martin propose donc de fertiliser le Pacifique Sud avec du fer pour stimuler le plancton et combattre l’effet de serre. À la fin des années 1990, plusieurs tests montrent que larguer de la poudre de fer permet effectivement de faire proliférer algues et plancton. En 2001, l’idée semble tellement prometteuse, en dépit des risques énormes de catastrophe écologique, qu’un ingénieur américain, Michael Markels, crée la société GreenSea Venture pour épandre des tonnes de fer, puis vendre des crédits de CO2 aux entreprises qui en auraient besoin. Selon lui, en un mois, on pourrait fertiliser une surface de 13 000 km2 et piéger de 100 000 à 200 000 tonnes de CO2. Mais les résultats de campagnes océanographiques menées en 2002 par des chercheurs américains, puis en 2004 par des Européens, ont abouti à des résultats nettement moins spectaculaires: aux dernières nouvelles, le plancton dopé ne pomperait pas assez de CO2 pour justifier le déploiement d’un tel arsenal. En mourant, il entraînerait une partie infime du carbone vers le fond des océans et le reste remonterait dans l’atmosphère. Un coup d’épée dans l’eau!Abriter la Terre sous un parasolOn cuit au soleil? Pas de problème, abritons-nous sous un parasol!Collègue et ami du regretté Ed Teller, Lowell Wood ferait un bon modèle pour un remake du Dr Folamour. Ce physicien américain du Laboratoire national Lawrence Livermore propose d’installer un filtre géant entre le Soleil et la Terre, au point où les forces de gravitation des deux astres s’annulent, soit à 1,5 million de kilomètres du plancher des vaches. Dévier 1% du rayonnement solaire stabiliserait le climat, croit Lowell Wood. Pour cela, il faudrait tout de même un filtre de plusieurs milliers de kilomètres carrés de surface. Coût: astronomique…Peindre la terre en blancQuand le soleil plombe, on se sent beaucoup mieux sur une plage de sable blanc que sur le bitume, car l’albédo des surfaces claires est plus élevé que celui des surfaces sombres. Robert Hamwey, du Centre d’études économiques et écologiques de Genève, croit qu’il est possible de compenser une partie du réchauffement climatique en modifiant l’albédo de la planète. Pour cela, il faudrait blanchir les bâtiments et les routes, par exemple en les recouvrant de dioxyde de titane (minéral dont on se sert dans la fabrication de peinture blanche et de crèmes solaires) ou en utilisant du ciment blanc. On pourrait aussi augmenter l’albédo des terres cultivées ou des prairies avec des plantes au feuillage clair, telles que des phalangères (plantes araignées) ou des laîches. D’après les calculs de Robert Hamwey, on pourrait ainsi compenser le tiers de la hausse moyenne des températures, ce qui nous donnerait 25 ans de répit pour rendre plus efficaces les stratégies actuelles de lutte contre les changements climatiques ou pour en inventer de nouvelles. Une idée… éblouissante?

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Sida : l’arme des Indiennes

Au cours des 12 prochains mois, des centaines de femmes de Pune, en Inde, devront faire l’amour deux fois par semaine. Minimum. Elles s’y sont engagées par écrit, en signant le formulaire de consentement à un protocole de recherche médicale. Elles auront donc des relations sexuelles au nom de la science. Elles testeront la sûreté de microbicides qui, si on se fie à leurs effets sur des singes, pourraient enrayer la transmission du virus du sida.Dans cette ville de quatre millions d’habitants, à 150 km au sud-est de Bombay, une nouvelle bataille contre le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) est en train de se jouer. Smita Joshi, agente de recherche de l’Institut national de recherche sur le sida (NARI), voit dans les microbicides la solution toute désignée pour contrôler la propagation du virus. « Les préservatifs, masculins et féminins, rebutent bien des gens, dit-elle. Et la mise au point d’un vaccin contre le sida n’est pas pour demain. »Comme leur nom l’indique, les microbicides s’attaquent aux microbes, ces micro-organismes pathogènes dont le VIH et les autres virus font partie. Leur fonctionnement est simple et varie d’un microbicide à l’autre. Certains augmentent l’acidité naturelle du vagin et en font un milieu où le virus du sida ne peut survivre; d’autres imperméabilisent les cellules de la paroi vaginale, empêchant ainsi que le virus ne les pénètre.Dans la lutte contre le sida en Inde, tous les espoirs sont encore permis. L’Organisation mondiale de la santé y estime le nombre de porteurs du VIH à 4,2 millions, soit moins de 1% de la population adulte. En comparaison, au Botswana ou au Zimbabwe, plus du tiers des adultes sont séropositifs ou sidéens. Jusqu’à présent, le pays des maharajahs a donc été relativement épargné par l’épidémie. « En fait, le sida était déjà présent en Inde à la fin des années 1980, dit Dominique De Santis, porte-parole de l’ONUSIDA. Mais il est demeuré le fait des utilisateurs de drogues injectables et des travailleurs du sexe. En ce moment, la maladie se répand dans la population en général. »Bref, il y a péril en la demeure. « Nous sommes assis sur une bombe », s’inquiète Vivek Srivastava, directeur, à Delhi, du Program for Appropriate Technology in Health (PATH), organisme international dont la mission est d’améliorer l’état de santé des populations pauvres. Si les scientifiques ne parviennent pas à la désamorcer, cette « bombe » fera 25 millions de victimes indiennes d’ici 2010. Comme si tous les Canadiens à l’ouest de la rivière des Outaouais devenaient séropositifs. « Nous devons freiner la propagation de la maladie avant que la vague nous frappe », ajoute-t-il.Alors qu’au Canada environ 75% des séropositifs sont gais, en Inde, à peine 4% seraient des « MSM » (pour males having sex with males), précise Vivek Srivastava. Et 85% des personnes séropositives y ont contracté le virus par contact hétérosexuel. Le PATH s’intéresse donc particulièrement à la situation des femmes, toujours considérées comme inférieures aux hommes en Inde, avec les conséquences que l’on imagine. « Les Indiennes n’ont aucun moyen d’obliger leur partenaire à porter le condom », déplore la féministe Susan Verghis, présidente du YWCA de Bangalore, la cité techno du sud du pays. « Elles sont donc susceptibles d’attraper toutes les infections que leur conjoint rapporte à la maison. »Si les études menées en Inde – et ailleurs dans le monde – sont concluantes, les femmes trouveront dans les microbicides un moyen sûr et surtout très discret de se protéger contre le virus du sida. En effet, ceux-ci étant inodores, incolores et sans saveur, rien ne les oblige à révéler à leurs partenaires qu’elles en font usage. « Les microbicides leur donneront le plein contrôle de leur santé sexuelle », prédit la chercheuse Smita Joshi.Avec ses cinq étages de crépi blanc et son architecture toute en courbes et en rondeurs, l’Hôpital Jehangir, au coeur de Pune, inspire la sérénité. Mais à l’intérieur, les bureaux de l’Institut national de recherche sur le sida, eux, ne paient pas de mine. Dans celui de Smita Joshi, des ventilateurs tentent de lutter contre l’air écrasant: dehors, il fait 46°C. Dans un coin du sous-sol humide de l’hôpital, les chercheurs, dans des laboratoires minuscules aux murs défraîchis, s’affairent sous la lumière blafarde des néons. Seuls les saris aux couleurs vives d’une dizaine d’employées ajoutent une touche de gaieté à cet environnement terne.C’est ici que se déroule l’étude indienne sur le Pro 2000 et le BufferGel, deux microbicides mis au point aux États-Unis, ainsi que sur le Praneem, un produit indien. Après une première phase visant à vérifier la toxicité des produits sur un nombre restreint de femmes (44, dont une seule a souffert de lésions bénignes), celle qui commence ces jours-ci sera effectuée auprès d’un plus grand échantillon et sur une période plus longue: un an au lieu de deux semaines. La troisième phase, où l’on testera l’efficacité des microbicides pour prévenir la transmission du virus, ne commencera pas avant l’automne 2006. Des milliers de femmes y participeront.Le BufferGel et le Pro 2000 sont translucides et ont une texture qui s’apparente à celle d’un gel pour les cheveux. Le Praneem, quant à lui, est un comprimé verdâtre composé d’extraits de neem, grand arbre d’origine indienne dont les feuilles, les fruits et leurs pépins auraient des propriétés antibiotiques. Peu importe lequel de ces trois produits est utilisé, avant chaque relation sexuelle, les femmes doivent le mettre à l’intérieur de leur vagin à l’aide d’un applicateur en plastique.Pour la deuxième phase sur la toxicité, la cohorte est de 100 femmes mariées et de 100 prostituées. Certaines reçoivent les vrais microbicides, les autres, un placebo. « Bien qu’elle porte sur la sûreté des produits, dit Smita Joshi, cette deuxième phase devrait déjà nous donner une idée de leur efficacité. »Si les recherches menées actuellement en Inde et ailleurs donnent les résultats escomptés, c’est peut-être le début de la fin pour le sida. Les microbicides tueraient le virus au contact. Quel que soit le virus. Ils préviendraient donc non seulement la transmission du sida, mais aussi celle d’autres maladies vénériennes, comme la syphilis, la gonorrhée et les infections à chlamydia. Ils pourraient également agir comme spermicides. « Si leur efficacité se vérifie chez l’humain, ce seront des moyens de prévention miracles! » dit Michel G. Bergeron, directeur du Centre de recherche en infectiologie de l’Université Laval. »Des produits permettant aux femmes de se protéger contre le sida! Où peut-on se les procurer? » demande avec enthousiasme Susan Verghis, du YWCA de Bangalore. Patience, dit la chercheuse Smita Joshi: « Les microbicides ne seront certainement pas sur le marché avant 2010. »L’optimisme n’est pas de mise non plus pour la population homosexuelle. Les microbicides ne seraient efficaces que dans un « milieu fermé », comme le vagin. Un produit microbicide ne serait pas utile dans le cas de relations anales, car il pourrait se répandre dans le rectum.Pendant que certaines femmes testent un microbicide qui pourrait leur sauver la vie, d’autres ne reçoivent qu’un placebo les laissant à risque de contracter le VIH. « Faux, rétorque Seema Sahay, chercheuse principale et membre du comité d’éthique de l’Institut national de recherche sur le sida. Parce que nous ne connaissons pas encore l’efficacité réelle des microbicides. » La chercheuse est beaucoup plus préoccupée par le faux sentiment de sécurité que les microbicides peuvent susciter chez les participantes. « C’est pourquoi toutes les femmes et leurs partenaires sont fortement invitées à utiliser le condom lors de chaque relation sexuelle. » Bien entendu, toutes ne le font pas…Heureusement, pourrions-nous ajouter du bout des lèvres. Car si aucun sujet de l’étude n’avait de relations sexuelles à risque, il serait difficile de conclure à l’efficacité des microbicides. « Peut-être », dit Smita Joshi, un rare sourire éclairant son visage sombre, « mais nous aurions au moins la preuve que nos conseils ont porté leurs fruits… »Ce n’est pas la première fois qu’une étude clinique porte sur les microbicides. Depuis une dizaine d’années, des chercheurs tentent de trouver une façon pour les femmes de se protéger du sida. Avec des résultats parfois désastreux: à la fin des années 1990, un produit à l’étude en Afrique de l’Ouest, en Afrique du Sud et en Thaïlande, le nonoxynol-9 – un spermicide déjà sur le marché aux États-Unis et en Chine -, a eu des effets lamentables sur les prostituées qui ont servi de sujets d’expérience. Celles-ci devaient appliquer plusieurs fois par jour ce produit très abrasif. Conséquence: le nonoxynol a fragilisé leur paroi vaginale et créé des lésions microscopiques qui ont facilité la pénétration du VIH dans leur organisme.En ce moment, six études sur des microbicides ont lieu, principalement dans des régions où l’épidémie fait rage et dans des pays où les femmes n’ont pas le pouvoir d’obliger leurs partenaires sexuels à porter un condom. Au cours des trois prochaines années, elles seront 20 000, surtout en Asie et en Afrique, à tester différents microbicides.Le Québec est aussi dans la course. Michel G. Bergeron expérimente depuis quelques mois au Cameroun le produit qu’il a mis au point dans ses laboratoires de Québec. Son microbicide, baptisé « le Condom Invisible », augmente à la fois l’acidité du milieu vaginal et imperméabilise l’intérieur du vagin.Le virus du sida étant de nature fragile, il meurt dès qu’il entre en contact avec un milieu acide. Ce qui a fait dire le plus sérieusement du monde à des chercheurs australiens, il y a quelques mois, que les femmes n’avaient qu’à s’injecter du jus de citron dans le vagin pour se protéger du sida. « Une idée farfelue, estime Michel G. Bergeron. S’attaquer au virus ne suffit pas. Il faut aussi imperméabiliser la paroi vaginale pour empêcher le virus d’entrer en contact avec l’organisme de la femme. » Ce que le citron ne fera jamais. « Depuis les années 1960, poursuit le scientifique québécois, les femmes peuvent prévenir les grossesses, mais pas les maladies transmissibles sexuellement. Il est temps qu’on leur fournisse les moyens de le faire. »

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La forêt comme une arme

L’acteur américain Leonardo DiCaprio et le groupe rock Pink Floyd le sont depuis quelques années. Les boutiques Body Shop aussi. La ville de Newcastle, en Angleterre, est en voie de le devenir, tandis que le Congrès forestier mondial, qui s’est tenu à Québec en septembre 2003, le sera dès le printemps. Et vous, serez-vous un jour carbo-neutre? La « carbo-neutralité » est la toute dernière trouvaille des amants de la nature pour lutter contre le dioxyde de carbone (CO2), une des principales causes du réchauffement de la planète. Leur outil? Les arbres. Des millions d’arbres, qui, pour croître, se nourrissent du CO2 qu’ils captent dans l’atmosphère. Pour obtenir un bilan carbone neutre, il suffit de planter assez d’arbres pour absorber la même quantité de CO2 que l’on émet, par exemple, en conduisant sa voiture. Une entreprise britannique, Future Forests, a flairé la bonne affaire. Elle vend des crédits de carbone. En d’autres termes, ses clients la paient pour qu’elle plante des arbres en leur nom, certificat à l’appui, afin de compenser les émissions de CO2 dont ils sont responsables. Le prix: une vingtaine de dollars l’arbre. D’après les calculs de Future Forests, six arbres suffisent pour neutraliser les émissions annuelles de CO2 d’une voiture de taille moyenne, tandis qu’il en faut huit pour rendre carbo-neutre une résidence familiale de trois chambres à coucher. Bien sûr, rien n’empêche ceux qui n’ont que faire du certificat délivré par Future Forests de planter eux-mêmes leurs arbres. Des sociétés européennes ont compris qu’il est désormais de bon ton d’être carbo-neutre et elles ont repris l’idée pour en faire un outil de marketing très tendance. Lors du lancement de son modèle Demio, en 1998, Mazda s’est engagée auprès des acheteurs britanniques à planter cinq arbres en leur nom, question de compenser le CO2 libéré par la voiture au cours de la première année d’utilisation. L’entreprise de location de véhicules Avis voit vert, elle aussi. En Europe, elle plante pour chacun de ses clients le nombre d’arbres correspondant à la quantité de gaz carbonique que la voiture aura produit pendant la période de location. Ce qui est bon pour Leonardo DiCaprio l’est aussi pour les grands pollueurs. Se fondant sur le principe de la carbo-neutralité, des géants canadiens – dont certaines sociétés pétrolières – se sont découvert une passion dévorante pour les arbres et en plantent à qui mieux mieux, créant ce qu’on appelle des « puits de carbone ». C’est le grand retour à la terre! ATCO Pipelines, BC Hydro, Shell Canada, Ontario Power Generation, Nova Scotia Power, Gulf Canada et Petro-Canada, entre autres, ont fait des arbres leurs alliés dans la lutte contre les gaz à effet de serre. La plupart de ces sociétés se sont associées à la Fondation canadienne de l’arbre pour créer des forêts. En une décennie, la Fondation a repiqué 75 millions de plants au Canada. Assez pour couvrir d’arbres 50 000 hectares. C’est l’île de Montréal au complet. À elle seule, la société Shell Canada a, depuis 2001, reboisé 407 hectares de terres agricoles abandonnées dans la région de Fort Saskatchewan, au nord d’Edmonton. En tout, 445 000 épinettes, peupliers, pins, bouleaux, trembles et érables ont été plantés. Au cours des 80 prochaines années, ils absorberont ensemble 236 000 tonnes de CO2. Mais si l’on considère que, en 2002 seulement, Shell Canada a rejeté 7,2 millions de tonnes d’oxyde de carbone dans l’atmosphère, ces 236 000 tonnes captées en 80 ans ne pèsent pas bien lourd dans la balance. « La plantation d’arbres n’est qu’une des solutions adoptées en vue d’améliorer notre bilan environnemental, précise Ronnie Sadorra, conseiller au Bureau des changements climatiques de Shell. Par exemple, nous générons notre propre électricité grâce à une turbine alimentée avec nos rejets thermiques. Nous évitons ainsi d’acheter celle produite par les centrales au charbon d’Alberta Power. » Les forêts sont considérées comme des puits de carbone depuis la signature du protocole de Kyoto, en 1997. Selon les termes de cette entente internationale, les pays signataires ont jusqu’en 2012 pour ramener leurs émissions de gaz à effet de serre à un niveau inférieur à celui enregistré en 1990. Pour le Canada, cela signifie procéder à une diminution de 240 millions de tonnes par année, l’équivalent de la pollution causée annuellement par 60 millions de voitures! S’il n’y parvient pas, le nombre de tonnes qu’il n’aura pas réussi à supprimer, plus une pénalité de 30%, sera ajouté aux objectifs que lui fixera un éventuel Kyoto 2. Ainsi, s’il lui reste un excédent de 20 millions de tonnes de gaz à effet de serre, il devra en éliminer 26 millions, en plus des nouvelles exigences. Les entreprises devront contribuer, sous peine d’amendes. « Mais sans l’apport des arbres, le Canada ne parviendra jamais à atteindre l’objectif fixé par Kyoto », estime le forestier Fabrice Lantheaume, directeur des produits forestiers à SGS, une entreprise de certification internationale qui a des bureaux à Montréal. La carbo-neutralité fait aussi une percée au Québec. Et avec éclat: on y a organisé la plus importante manifestation carbo-neutre de l’histoire. Rien de moins. En septembre 2003, à Québec, les 5 000 participants au Congrès forestier mondial ont pollué. Beaucoup. Leur transport – par avion, automobile ou autocar – a généré 8 000 tonnes de CO2 en sept jours, soit l’équivalent des émissions de 2 000 voitures… en un an. Or, grâce aux 13 600 arbres qu’elle plantera ce printemps dans l’est de l’Ontario, la Fondation canadienne de l’arbre « neutralisera » le tout. « Bien des gens voient les arbres comme une source de deux-par-quatre , dit Jeffrey Monty, président de l’organisme. Pour nous, ce sont des machines à air pur. » Le principe de la séquestration du carbone est simple. Les arbres absorbent ou « inspirent » du CO2 et en conservent le carbone, qui entre dans la composition du bois. Ils rejettent ou « expirent » ensuite l’oxygène. « Plus les arbres capteront de CO2, moins important sera l’effort que les entreprises devront fournir pour permettre au Canada de respecter l’engagement pris à Kyoto », explique Fabrice Lantheaume. Autrefois vice-président de l’Union québécoise pour la conservation de la nature (UQCN), Fabrice Lantheaume certifie des forêts depuis huit ans. Il inspecte les exploitations forestières des entreprises qui en font la demande afin d’attester qu’elles satisfont aux normes environnementales – FSC, ISO, SFI, etc. (voir « Le bonheur est dans le bois… certifié! », 1er mars 2001) – pour lesquelles elles souhaitent obtenir une certification. Son employeur, SGS, certifie depuis 1999 la quantité de carbone séquestrée par les arbres. La fondation Face (acronyme de Forests Absorbing Carbondioxide Emissions), ONG néerlandaise qui se consacre à la promotion de la gestion durable des forêts, a confié à l’entreprise la certification d’une forêt qu’elle a aménagée en Ouganda en 1994. Une fois la certification obtenue, Face compte vendre aux grandes sociétés pollueuses des crédits de carbone provenant de cette forêt. Un droit de polluer, quoi! « Jusqu’à un certain point, admet Fabrice Lantheaume. Mais jamais les puits de carbone ne neutraliseront la totalité des émissions de gaz à effet de serre d’une entreprise. Il y a des limites au potentiel d’absorption des arbres. » Une Bourse du carbone, fonctionnant sur le même principe qu’un marché où se négocient des actions, est en train de voir le jour à Chicago. Au lieu d’actions, on y échangera des crédits de carbone! Des ONG environnementales comme la fondation Face de même que des entreprises qui auraient réussi à réduire plus que prévu leurs émissions de CO2 pourront y « vendre » leurs surplus. La possibilité que des sociétés aménagent des forêts dans un pays autre que celui où elles polluent a été entérinée en 2001, à Marrakech, après des débats houleux entre les signataires du protocole de Kyoto. Pour les entreprises, le reboisement dans les pays chauds comporte un avantage non négligeable: les forêts y poussent rapidement. Elles ingurgitent donc beaucoup de carbone. Par exemple, une forêt d’eucalyptus croît 20 fois plus rapidement que la forêt boréale québécoise. Elle séquestre donc 20 fois plus de carbone, ce qui signifie 20 fois plus de crédits… Par contre, l’eucalyptus est avide d’eau et il assèche les sols. La validité de ces crédits de carbone divise toutefois l’Amérique et l’Europe, même si les forêts devront être certifiées par des entreprises reconnues par l’ONU, qui se chargera de compiler les données et de tenir un registre officiel. Le Canada, les États-Unis ainsi que l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon y souscrivent, tandis que la plupart des pays d’Europe se montrent sceptiques quant à leur utilité. La Suisse, en particulier, s’inquiète. « Nous avons des réserves sur ces projets d’échange de crédits de carbone à l’échelle internationale, car nous craignons que la quantité de carbone séquestrée ne finisse par être surévaluée », dit Markus Nauser, collaborateur scientifique à l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage du gouvernement helvétique. Dans son bureau de l’arrondissement de Pointe-Claire, dont la seule fenêtre donne sur un boulevard très fréquenté, Fabrice Lantheaume est à mille lieues des puits de carbone. Rasé de près, la cravate bien nouée, il est aussi très loin de l’image qu’on se fait du forestier. Pourtant, il passe au moins quatre mois par année en plein bois. Pour évaluer la séquestration de carbone d’une forêt, le certificateur observe la composition de celle-ci, la diversité des essences, l’âge des arbres, la limpidité des ruisseaux, etc. Puis, il délimite un échantillon d’un certain nombre d’arbres, mesure le diamètre des troncs et calcule ainsi, par extrapolation, la croissance de la forêt et la quantité de CO2 qu’elle captera. Selon les accords de Marrakech, seule l’augmentation de l’absorption de carbone résultant de gestes concrets faits par l’homme – comme le reboisement ou le réaménagement de terres boisées – entre dans le calcul des crédits. La croissance naturelle des arbres n’est pas prise en compte. « Ce serait beaucoup trop simple! » dit Fabrice Lantheaume. Au Canada, les experts gouvernementaux accueillent plutôt bien l’aménagement des puits de carbone, tout en étant conscients qu’ils ne sont pas une panacée. « Leur rôle dans la lutte contre les gaz à effet de serre ne peut être que temporaire, car la séquestration de carbone par les arbres n’est pas infinie, dit Pierre Bernier, chercheur scientifique au Service canadien des forêts. Une fois que la forêt a fini de croître, elle ne capte presque plus rien. » Et si les arbres peuvent emmagasiner du carbone, ils peuvent aussi en devenir une source importante, d’où la mise en garde de Hank Margolis, professeur de science des écosystèmes à l’Université Laval. « Il suffit qu’une forêt soit détruite par une infestation d’insectes ou par le feu pour que tout le carbone séquestré par les arbres soit soudain rejeté dans l’atmosphère », dit-il. Les organismes québécois et canadiens de défense de l’environnement appuient du bout des lèvres le principe des puits de carbone. « Réduisons d’abord nos émissions polluantes et investissons dans les énergies renouvelables », dit Christine Lucyk, du Fonds mondial pour la nature Canada (WWF Canada). Pour Éric Duchemin, de l’Union québécoise pour la conservation de la nature, les puits de carbone sont intéressants dans la mesure où ils encouragent la reforestation. Mais gare aux excès, dit-il. « Il ne faudrait pas que l’on en vienne à raser des forêts vierges dans le but de capter du carbone en reboisant. » Les industries voudraient s’en remettre à la reforestation tous azimuts pour optimiser la séquestration de carbone qu’elles ne le pourraient pas. « Au Canada, nous estimons que, de 2008 à 2012, les puits de carbone absorberont environ 30 millions de tonnes de CO2 par année, soit 15% de l’effort à déployer pour atteindre nos objectifs fixés par le protocole de Kyoto », précise Michel Girard, du Bureau des changements climatiques du ministère de l’Environnement du Canada. Le reste devra provenir des améliorations technologiques apportées aux usines, de l’utilisation d’énergies propres, comme le vent et le soleil, et des efforts fournis par la population pour réduire sa consommation d’énergie. Quant à l’aménagement de puits de carbone à l’extérieur du pays, le Canada n’a pas l’intention d’y avoir recours. Les entreprises canadiennes qui voudront obtenir des crédits en aménageant des forêts hors frontières se verront imposer des limites. Pas question qu’elles continuent à polluer allégrement ici pendant qu’elles plantent des forêts d’eucalyptus au Chili, par exemple. « Au Canada, les crédits maximaux provenant de programmes d’atténuation des changements climatiques à l’étranger sont limités à six millions de tonnes par année », explique Michel Girard. Fabrice Lantheaume rappelle cependant que les gaz à effet de serre n’ont pas de frontières. « Ce que nous émettons ici peut se retrouver trois jours plus tard sous les tropiques et vice versa, dit le forestier. Ne perdons pas de vue que le réchauffement de la planète est un problème… planétaire. »

Santé et Science

Les toubibs samedi soir

Les soirs de match, le Dr Douglas Kinnear, 67 ans, quitte l’Hôpital général de Montréal à 18 h 15 et descend la côte Atwater jusqu’au Forum, un sac bourré de fiches médicales au bout de chaque bras. Quelques minutes plus tard, le doyen du Canadien – il a été repêché par Sam Pollock en 1962 – rend ses dernières décisions: le numéro 14 jouera mais le 6 ne quittera pas le banc. L’entraîneur Jacques Demers peut alors finaliser son plan de match. Content, le chef de l’équipe médicale du Canadien s’offre deux hot dogs au chou.Au moment de la mise en jeu, l’ambulance stationnée dans le garage du Forum est prête à foncer; une chambre a été réservée à l’Hôpital général de Montréal ainsi qu’un lit au centre de traumatisme, et le Dr Kinnear est à son poste derrière le filet de Roy. Prêt à intervenir au premier signal de Gaétan Lefebvre, le soigneur du Canadien.Au Colisée de Québec, le Dr Pierre Beauchemin, 47 ans, un omnipraticien diplômé en médecine sportive, chef de l’équipe médicale des Nordiques depuis 13 ans, officie derrière le banc des joueurs. «En 15 secondes, je peux être auprès du blessé.»Les joueurs l’appellent «doc» et, comme leurs confrères de Montréal avec le Dr Kinnear, ils lui réclament souvent l’impossible. «La spécialité du Dr Beauchemin, explique Stéphane Fiset, gardien de but des Nordiques, c’est les petits miracles.»Et pas juste durant les matchs. Les médecins d’équipe sont de garde 24 heures sur 24, 365 jours par année. «Les patients de ma clinique sont habitués, dit le médecin des Nordiques. À tout moment, des joueurs peuvent débarquer.» Ils arrivent en taxi, directement du Colisée, en tenue de hockey de la tête aux pieds – mais en souliers.La plupart du temps, il suffit de quelques points de suture et hop! retour à l’exercice ou au camp d’entraînement. «Quand ils prennent l’avion, je me sens soulagé, confie le médecin. Ils peuvent encore m’appeler du haut des airs, mais c’est moins accaparant.»Comme son confrère du Forum, Pierre Beauchemin est un maniaque de hockey. «Un moyen malade!» admet-il en riant. Avant la naissance des Nordiques en 1972, il assistait à tous les matchs des Remparts de Québec. Depuis, il n’a jamais manqué une partie des Nordiques. C’est un partisan fougueux et un supporter bruyant. «Je l’ai vu heureux les soirs de victoire et malheureux après une défaite. Il prend ça autant à coeur que les joueurs ou l’entraîneur», dit Michel Bergeron, journaliste sportif et ex-entraîneur des Nordiques.Beauchemin joue lui-même au hockey, deux ou trois soirs par semaine, 12 mois par année, dans une «ligue de garage» portant ses initiales, les «PB» de Cap-Rouge. Le plus drôle, c’est qu’il est nul. Pourri. «Ma seule chance d’entrer dans la Ligue nationale, c’était comme médecin!» admet-il en riant. «Un vrai plombier: beaucoup d’ardeur mais aucun talent», dit Marie-Josée Beauchemin, qui aime le hockey autant que son mari.«Je suis un drogué de sport; ça m’aide à comprendre les joueurs», répond le principal intéressé. En plus de chausser des patins, il court ses huit kilomètres trois fois par semaine, bouclant ses marathons en 180 minutes.Comme lui, Douglas Kinnear a grandi à Québec, où son père tenait une pharmacie rue Cartier. Et comme tous les petits gars, il jouait au hockey, arborant fièrement le chandail de ses idoles: les As de Québec, avec lesquels Jean Béliveau, un de ses grands amis, a fait ses débuts. Talentueux, le doc? «J’étais un joueur moyen», dit-il, avant d’ajouter en soupirant: «Ben ben moyen.»Médecin du Canadien depuis 30 ans, le Dr Kinnear est aussi gastro-entérologue à l’Hôpital général de Montréal et professeur à la faculté de médecine de l’Université McGill où il fut vicedoyen. Tous les samedis matin, après sa ronde à l’hôpital, il descend au Forum assister à l’entraînement, jaser avec les joueurs, examiner quelques genoux.Pendant la saison régulière, les médecins d’équipe soignent les joueurs de leur club comme ceux de l’équipe invitée, mais lors des séries éliminatoires chaque équipe veut son médecin sur les lieux, ce qui perturbe affreusement l’horaire du Dr Kinnear, qui doit sacrifier ses vacances sous les tropiques…«En 30 ans, j’ai été associé à une douzaine de coupes Stanley. J’ai soigné les plus grandes étoiles de la Ligue nationale: Maurice Richard a pris sa retraite comme j’arrivais mais j’ai connu Gordie Howe, Bobby Orr, Wayne Gretzky», raconte-t-il, avec un regard pétillant.Tout a commencé en 1962, alors qu’il accepte de remplacer un confrère malade, le Dr Ian Milne, médecin des Glorieux. L’emploi temporaire est devenu permanent. Il se rappelle un soir, à ses débuts, où le Canadien affrontait les Rangers: «Dick Hatfield avait la rondelle», raconte-t-il 30 ans plus tard avec la précision d’un commentateur sportif. «Lou Fontinato, notre défenseur, a foncé sur lui tête baissée mais au dernier moment Hatfield s’est déplacé, et Fontinato a chargé dans la bande. J’ai sauté sur la glace du Forum pour la première fois de ma vie. Je me souviens encore des 17 000 spectateurs soudain silencieux. Fontinato était paralysé de la tête aux pieds.»Diagnostic: fracture et dislocation de la colonne. Le Dr Kinnear empoigne la tête du joueur et la maintient immobile jusqu’à leur arrivée à l’Hôpital général de Montréal où, à l’aide de tiges de métal insérées dans le crâne, on réduit la fracture sous traction, et Fontinato recouvre l’usage de ses membres. «Ce soir-là, le Dr Kinnear a sauvé la vie de Fontinato», confie le Dr David Mulder, chirurgien en chef de l’hôpital et membre de l’équipe médicale du Canadien. «Mais la carrière de Lou était finie», conclut tristement le Dr Kinnear.En fin de saison, l’an dernier, alors que Michel Goulet heurtait violemment la bande tête première, le médecin du Canadien a pensé à Fontinato. Goulet n’était pas paralysé mais inconscient, et il ne respirait plus.Entre ces deux accidents, il y a eu des centaines de joueurs à remettre sur leurs patins. Parmi eux, Serge Savard, aujourd’hui directeur général du Canadien. «J’étais là quand Bobby Baun, des Maple Leafs de Toronto, lui est rentré dedans», raconte Douglas Kinnear. «Serge avait subi une grave fracture à une jambe la saison précédente et la même jambe était blessée. On a dû procéder à une greffe osseuse, mais un an et demi plus tard Savard était de retour.»Les interventions ne sont pas toujours aussi spectaculaires. Un soir, Claude Larose s’est écroulé au beau milieu de la patinoire. À l’arrivée du Dr Kinnear, il était déjà bleu. Quelques secondes plus tard, le joueur était debout sur ses lames. «J’ai simplement retiré la grosse chique de gomme qui obstruait ses voies respiratoires…» explique son sauveur.Les médecins d’équipe ne sont pas seulement des urgentologues d’aréna. La veille de notre rencontre, le Dr Beauchemin avait donné une conférence sur les MTS aux Nordiques. Quelques jours plus tard, le camp d’entraînement débutait. «Pour l’équipe médicale, c’est la série éliminatoire. En saison, nous sommes responsables de 25 joueurs. Avec un risque de blessure évalué à environ 30%, ça donne autour de sept gars amochés. Le camp, c’est 75 joueurs d’un coup. Lorsque le nombre de joueurs retombe à 25, nous poussons tous un grand soupir de soulagement.»Ils sont consultés lors du recrutement, du repêchage et des renouvellements de contrats. «Il faut que la viande soit bonne, résume en riant le Dr Beauchemin. Mais le verdict médical est bien relatif. J’ai vu des gars patiner magnifiquement avec un genou instable alors que d’autres, parfaitement en forme, ne donnaient pas leur plein rendement. Ce que le joueur a dans les tripes compte beaucoup.»En saison, le médecin des Nordiques comme celui du Canadien soigne aussi les peines d’amour, les défaites et les éruptions cutanées. «Quand j’étais découragé, quand je me demandais si j’étais encore capable, j’allais jaser avec le Dr Kinnear», se rappelle Jean Béliveau.Aujourd’hui encore, le «doc» soigne les Béliveau, Dickie Moore, Réjean Houle, Yvan Cournoyer. Car les médecins d’équipe héritent non seulement du joueur mais de l’homme et même de sa parenté. «Ils prennent la pression des belles-mères et soignent les otites des enfants», dit le Dr Gaston Paradis, un collègue de Pierre Beauchemin.Mais le plus difficile, c’est d’accompagner un joueur dans cette sorte de deuil que constitue la fin d’une carrière. «Quand le Dr Kinnear m’a annoncé que je devais subir une nouvelle opération au dos, je l’ai regardé droit dans les yeux et j’ai su que c’était terminé», raconte Yvan Cournoyer. André Savard, ancien joueur des Nordiques aujourd’hui adjoint à l’entraîneur, se souvient pour sa part des trois derniers mois de sa carrière, il y a 10 ans. «J’étais blessé au genou. Le Dr Beauchemin savait que j’étais fini mais il m’a laissé revenir au jeu pour que je le découvre moi-même.»«Notre travail consiste à déterminer jusqu’où le joueur peut aller sans s’attirer des complications à long terme, explique le médecin des Nordiques. Les entêtés comme Peter Stastny, il faut presque les attacher. Mais le pire, c’est les joueurs recrues. À leur dernier camp d’entraînement, ils sont prêts à tout. Il faut les protéger contre eux-mêmes.»Les partisans ont un faible pour les durs à cuire. Les médecins aussi. «Mon meilleur client, en 13 ans, ç’a été Dale Hunter, dit le Dr Beauchemin. Il se battait tout le temps, se démenait comme un diable dans les échauffourées. Mais il ne se plaignait jamais. Après le match, il prenait ses sacs de glace…»Le Dr Kinnear, lui, parle de Bob Gainey avec des étoiles dans les yeux. «Quand Bob s’est disloqué l’épaule en série éliminatoire contre les Nordiques, son humérus était complètement sorti, la capsule déchirée. Il aurait dû prendre six semaines de repos, mais deux jours plus tard il était de retour sur la patinoire. Je l’avais averti: l’os pouvait se redéplacer et il risquait alors une chirurgie. Gainey m’a écouté attentivement puis il a dit: « J’ai tout compris, doc. Mais je veux jouer. »»La pression est forte. Chaque minute, chaque seconde compte. «Des points de suture en 40 secondes au lieu de deux minutes, ça peut parfois changer le pointage», dit Pierre Beauchemin.À Québec, où on parle de hockey autant que de météo, tout le monde sait qu’il est le médecin des Nordiques. Depuis qu’il a quitté l’urgence de l’hôpital Enfant-Jésus pour fonder une clinique spécialisée en médecine sportive à quelques minutes du Colisée, les patients affluent. «Ils pensent que je peux faire des miracles. Mais c’est faux. Les joueurs des Nordiques le savent. Pour se venger, ils m’appellent affectueusement « le vet » (le vétérinaire). Je les comprends.» Ce qu’il comprend, c’est que ces gars-là jouent deux fois plus de matchs qu’à l’époque de Maurice Richard. Les saisons n’ont jamais été aussi intenses. Ils ont mal partout, mais ils patinent quand même.De son côté, Douglas Kinnear n’est pas prêt d’oublier l’appendicite de Patrick Roy, l’an dernier, durant les finales de la coupe Stanley. «Le cas était simple. Nous avons retardé l’opération en administrant des antibiotiques. Je savais ce que je faisais et Patrick était content.» Mais en quelques heures il est devenu une célébrité. «L’hôpital a été pris d’assaut; des journalistes me téléphonaient de Chicago, de San Francisco. Des médecins qui n’avaient jamais examiné Patrick ont condamné mon traitement. J’ai dû donner deux conférences de presse devant une centaine de journalistes.»Tout ça ne prouve-t-il pas qu’il est diablement chanceux? «Bof! Je suis le médecin des meilleurs joueurs de hockey de la planète», lance-t-il en haussant les épaules, l’oeil espiègle.LA LIGUE DES MÉDECINSUn bataillon de professionnels veillent sur les machines à compter.«On travaille pour des armées différentes mais on échange quand même de l’information», dit le Dr Pierre Beauchemin, médecin des Nordiques et fondateur de l’Association des médecins de la Ligue nationale de hockey, dont le président est le Dr Douglas Kinnear, médecin du Canadien. À leur congrès annuel, ils sont une soixantaine, représentant tous les clubs de la LNH, à faire le point sur les nouveaux traitements et à élaborer des stratégies de prévention.L’association a établi une liste des meilleurs spécialistes du monde pour chaque centimètre cube de l’anatomie. Tous les « docteurs hockey » savent, par exemple, que le grand manitou de l’aine est à Vancouver, patrie des Canucks, où on utilise l’oxygénothérapie hyperbare pour accélérer la guérison des tissus.Des innovations majeures ont révolutionné la médecine sportive depuis 10 ans. La résonance magnétique permet de raffiner les diagnostics, et grâce à l’arthroscopie les médecins peuvent modifier la structure d’un ménisque en moins de deux, laissant une cicatrice de la taille d’un bleuet. « Mais ce qui a surtout changé, ce sont les joueurs eux-mêmes et leur équipement, dit le Dr Kinnear. Quand j’ai commencé à pratiquer, personne n’avait de casque. Aujourd’hui, un seul joueur de la LNH, MacTavish, refuse d’en porter. Il reste à les convaincre tous d’adopter la visière. Seulement de 20 % à 25 % des joueurs l’utilisent. »Les joueurs sont par ailleurs en meilleure forme que jamais. Un bataillon de spécialistes y veille. Il y a 30 ans, les joueurs arrivaient au camp d’entraînement gras comme des voleurs après trois mois de farniente. « Ils mangeaient un gros steak saignant avant chaque match et se contentaient d’une demi-orange entre les périodes alors qu’ils perdaient de deux à trois kilos en transpirant », rappelle le Dr Kinnear. Aujourd’hui, ils se bourrent d’hydrates de carbone et boivent à petits coups leur bouteille d’eau tout au long de la partie. Et ils partent en vacances avec un programme d’entraînement individualisé et informatisé. Gare à ceux qui trichent: au retour, d’impitoyables machines testent leurs muscles, identifiant rapidement les coupables.« Nous avons fait des pas de géant mais tout n’est pas réglé, affirme le Dr Beauchemin. Le problème de l’heure, c’est le dos. Il faut trouver des solutions. »Depuis peu, l’Association des médecins de la LNH compile des statistiques sur les blessures: lieu, cause, gravité… L’objectif: en réduire le nombre. « Nous serons bientôt en mesure de faire des recommandations d’arbitrage, se réjouit le Dr Beauchemin. Cinq minutes de punition pour un bâton élevé, ce n’est peut-être pas assez. Surtout si on songe que c’est la première cause de blessure. » La prévention débute dans les ligues mineures. Plusieurs enfants sont décédés sur une patinoire. L’un d’eux était le fils d’un employé du Forum. Atterré, le Dr Kinnear a mis au point un cours de premiers soins sur le thème: Que doit on faire en attendant du secours ? L’an dernier, un millier de parents, d’entraîneurs et de conducteurs de Zamboni s’y sont inscrits. Quelques mois plus tard, dans un aréna de l’île Bizard, un joueur était victime d’une lacération à la carotide. Une spectatrice formée par le Dr Kinnear lui a sauvé la vie. Depuis, les autres médecins de la LNH organisent des sessions dans leur région.