Pas toujours utiles, les anti-inflammatoires ?

Éliminer l’inflammation pour combattre la douleur aiguë ferait parfois augmenter le risque de douleur chronique, croient des chercheurs de l’Université McGill. Mais ne jetez pas pour autant vos cachets d’ibuprofène ! Explications.

Sezeryadigar / Getty Images / freepix / montage : L’actualité

«Parmi les gens qui souffrent d’un mal de dos, certains verront la douleur se résorber, alors que d’autres la subiront pendant plusieurs mois, voire des années », observe Marc Parisien, bio-informaticien et associé de recherche au Département d’anesthésie de l’Université McGill. Pourquoi ? Les scientifiques l’ignoraient jusqu’à la publication, dans la revue Science Translational Medicine, d’une étude à laquelle Marc Parisien a participé, en collaboration avec plusieurs autres chercheurs.

Une inflammation protectrice ?

Les scientifiques se doutaient toutefois depuis un certain temps qu’il existait une relation très complexe entre le système nerveux et le système immunitaire, et que cela pourrait expliquer la transition de la douleur aiguë à la douleur chronique. C’est pour cette raison qu’ils se sont intéressés aux cellules immunitaires sanguines de 98 patients italiens qui souffraient de douleurs lombaires.

« Ces patients étaient suivis pendant trois mois dans une clinique de la douleur. Nous les avons divisés en deux groupes : ceux pour qui la douleur se résorbe et ceux pour qui elle persiste », décrit Marc Parisien. Les chercheurs ont ainsi remarqué que certaines cellules, les neutrophiles, étaient fortement activées lors du stade aigu de la douleur chez les patients du premier groupe. Cette activation n’avait pas lieu chez les patients dont la douleur devenait chronique.

Les neutrophiles sont les globules blancs les plus abondants dans le sang. « Ils sont considérés comme les premiers intervenants dans n’importe quel type de blessure, explique Marc Parisien. Ils vont préparer le terrain pour les prochaines vagues du système immunitaire. » En raison de leur implication dans le processus inflammatoire, les chercheurs croient que l’activation des neutrophiles signifie que l’inflammation est nécessaire à la résolution de la douleur. Lorsqu’elle n’a pas lieu, la douleur risque de devenir chronique, avancent-ils.

Les risques des anti-inflammatoires

Bloquer la réponse immunitaire pourrait donc retarder la disparition de la douleur. Pour vérifier cette hypothèse, les scientifiques se sont tournés vers la souris. « Un des auteurs de l’étude a alors suggéré d’utiliser des anti-inflammatoires, puisque ces médicaments modulent le système immunitaire », raconte Marc Parisien. Ils ont donc eu recours à la dexaméthasone (un corticostéroïde) et au diclofénac (un anti-inflammatoire non stéroïdien commercialisé sous le nom de Voltaren).

Les souris qui ont reçu des anti-inflammatoires ont expérimenté de la douleur deux fois plus longtemps que celles à qui on a administré des médicaments qui ne bloquent pas l’inflammation, comme la morphine ou la lidocaïne. Cela a confirmé que le traitement de l’inflammation pendant la phase aiguë de la douleur retarderait sa disparition complète, même s’il peut la soulager temporairement.

Les chercheurs voulaient toutefois savoir si les anti-inflammatoires avaient le même effet sur l’humain. « La troisième partie de l’étude a été faite grâce aux données d’une biobanque britannique », explique Marc Parisien. Cette dernière contient des informations sur la santé d’un demi-million d’habitants du Royaume-Uni. Les scientifiques ont ainsi pu trouver 2 163 personnes qui avaient souffert de maux de dos, dont 461 chez qui la douleur était devenue chronique. Ils ont découvert que les gens qui avaient utilisé des anti-inflammatoires non stéroïdiens (ibuprofène, diclofénac, naproxène et célécoxib, entre autres) risquaient davantage de voir apparaître de la douleur chronique. 

Il faut faire plus de recherche

« Il ne faut cependant pas que les gens décident de jeter leurs anti-inflammatoires à la poubelle parce qu’ils pensent que leur douleur va devenir chronique, met en garde Marc Parisien. La principale conclusion à retenir serait plutôt que l’on doit faire plus de recherche sur les anti-inflammatoires. »

Selon le bio-informaticien, les données de la biobanque britannique n’apportent en effet que des réponses partielles. « Il faudrait répliquer ces résultats dans d’autres cohortes comme celle de CARTaGENE », croit-il. Cette plateforme québécoise contient des données sur la santé de plus de 40 000 Québécois. Par ailleurs, une étudiante de maîtrise de l’équipe de McGill s’intéresse à l’Étude longitudinale canadienne sur le vieillissement, qui suit environ 50 000 Canadiens.

De plus, selon l’ensemble des chercheurs qui ont participé au projet, des études cliniques seront nécessaires pour mieux comprendre les effets à long terme des anti-inflammatoires sur l’apparition de la douleur chronique. « La prochaine étape pour nous, c’est une étude randomisée contrôlée sur les humains, confirme Marc Parisien. Ces expériences sont toutefois extrêmement coûteuses et complexes à réaliser. »

Enfin, le mécanisme biologique exact par lequel les neutrophiles agissent demeure obscur. « D’autres expériences sont en cours sur la souris à l’Université McGill », souligne le bio-informaticien.

Revoir le traitement de la douleur

Si les nouvelles études confirment les résultats obtenus par l’équipe de McGill, cela pourrait obliger les praticiens à repenser le traitement de la douleur. « Par exemple, quand les gens se blessent, la première chose qu’ils font, c’est appliquer de la glace, illustre Marc Parisien. Cela réduit toutefois l’activité du système immunitaire. Cette question doit être explorée et pourrait modifier les pratiques en physiothérapie du sport. »

De plus, le traitement des douleurs lombaires inclut souvent des anti-inflammatoires non stéroïdiens, malgré le fait que ces médicaments ont une efficacité limitée, soulignent les auteurs de l’étude. Cependant, l’utilisation d’autres antidouleurs n’est pas si simple. « Par exemple, les opiacés peuvent soulager la douleur, mais ils ont des effets secondaires plus importants », remarque Marc Parisien. Pour certaines blessures, les anti-inflammatoires peuvent aussi être essentiels à la guérison. Il pourrait donc être nécessaire d’adapter la stratégie en fonction de la cause de la douleur.

De nouvelles voies de traitement

L’étude permet toutefois d’imaginer de nouveaux traitements comme l’utilisation d’autres molécules qui compenseraient les risques des anti-inflammatoires. Par exemple, les neutrophiles sécrètent des protéines appelées S100A8 et S100A9. « Lorsque les souris qui avaient reçu des anti-inflammatoires se faisaient injecter ces protéines, elles guérissaient plus rapidement, explique Marc Parisien. Elles avaient donc le bénéfice des anti-inflammatoires pendant la phase aiguë de douleur, mais le risque de douleur chronique était atténué. » Beaucoup d’autres études seront toutefois nécessaires pour contrôler les paramètres chez la souris et ensuite chez l’humain.

Le bio-informaticien évoque également la possibilité de la médecine personnalisée. « Certaines régions du génome sont fortement associées au nombre de neutrophiles, souligne-t-il. Est-ce que cela signifie que des facteurs génétiques pourraient influencer le risque de douleur chronique? » Si cela s’avérait, le traitement pourrait être ajusté en fonction des facteurs de risque de chaque patient.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

Concernant vos publicités lors de la lecture de vos articles, je veux vous aviser qu’elles sont agaçantes au plus haut point. Nous payons pour votre magazine et on se fait bombarder de publicités mal foutue. En pleine lecture, une image publicitaire apparaît sur votre chronique et c’est impossible de continuer la lecture à moins de sortir de celle-ci et de réouvrir l’article. Et là çà recommence.
Soyez avisé que je tiens à votre magazine puisque çà vient de chez nous. Mais pas à n’importe quel prix.

Répondre

J’entérine ce commentaire. La présentation aléatoire des publicités qui se superposent sur le texte, le bouge et en masque parfois le contenu sont extrêmement désagréable. Situation incompréhensible dans le contexte où nous payons pour ce magazine.