Péril en nos jardins

Les sols des champs, des forêts, des jardins sont de plus en plus maltraités. Or, la vie sur Terre dépend des ces 30 cm sous nos pieds !


 

De mon jardin, à Québec, le centre de la Terre est aussi loin que Lima ou Varsovie. La croûte terrestre, partie solide sur laquelle reposent les continents, est épaisse de 35 km; c’est la distance de chez moi à la banlieue. La couche modifiée par l’eau infiltrée, qu’on appelle le sous-sol, fait moins de 300 m; à peine le trajet jusqu’au bout de la rue. Mais la vie sur Terre dépend des premiers centimètres qui se trouvent directement sous mes pieds. Si, partout dans le monde, on détruisait le sol sur une profondeur équivalente à la longueur de mon avant-bras, la Terre deviendrait aussi désolée que la planète Mars.

Et au rythme où vont les choses, on risque d’en arriver là plus vite qu’on ne le pense. « Les sols de nos champs, de nos pâturages, de nos forêts et de nos jardins sont de plus en plus sollicités, maltraités, amendés en dépit du bon sens, retournés, grattés, érodés, négligés. Ils s’épuisent plus vite qu’ils ne se reconstituent. Le sol, soubassement fécond qui a permis l’aventure de l’humanité et la conquête de notre planète, se tarit et ne pourra plus, au rythme de son érosion, nourrir les 9 ou 10 milliards d’humains que nos sociétés porteront vers le milieu du 21 e siècle. » Cette affirmation de Daniel Nahon, tirée de son récent ouvrage L’épuisement de la terre: L’enjeu du XXI e siècle (Odile Jacob), fait froid dans le dos, alors que le monde est en pleine crise alimentaire. Professeur de géosciences à l’Université d’Aix-en-Provence, le chercheur a longtemps travaillé en Afrique, au Brésil et aux États-Unis. Il lance un appel à la mobilisation: le sol se dérobe sous nos pieds, les terres arables, les seules à pouvoir nourrir l’humanité, sont comptées. Il est temps d’agir.

L’an dernier, 150 spécialistes réunis en Islande avaient communiqué le même message, qualifiant la dégradation des sols de « crise silencieuse », qui aurait déjà une incidence sur le tiers de l’humanité. Et selon le rapport GEO4 (Global Environment Outlook) sur l’état de la planète, publié par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) en novembre, l’état des sols est aussi préoccupant que les changements climatiques, dont il est indissociable, à la fois comme cause et comme conséquence. Mais il est loin de faire l’objet d’autant d’efforts.

L’ensemble des sols qui recouvrent les continents comme une peau constituent la pédosphère (du grec pedon, qui signifie « sol »). Comme l’atmosphère et la biosphère, auxquelles elle est étroitement liée, la pédosphère est nécessaire à la vie. Elle est née il y a 500 millions d’années, permettant à la vie de quitter l’eau pour s’établir sur la terre ferme. Il existe des milliers de types de sols, façonnés par les conditions et l’époque de leur construction. Ceux du Québec datent de la dernière glaciation, il y a 12 500 ans. Les plus profonds n’ont pas atteint un mètre d’épaisseur. Ceux des tropiques, plus anciens, font quatre ou cinq mètres tout au plus.

« Le sol est le grand incompris de notre planète », dit Martin Chantigny, biochimiste au Centre de recherche et de développement sur les sols et les grandes cultures du ministère de l’Agriculture du Canada et président de l’Association québécoise des spécialistes en sciences du sol. On le considère comme banal et immuable, alors qu’il est fragile et non renouvelable à l’échelle d’une vie humaine. « On sait qu’on a besoin d’air pur et d’eau claire pour vivre, explique François Courchesne, spécialiste en géochimie des sols et directeur du Département de géographie de l’Université de Montréal. Mais les gens, y compris bien des scientifiques, voient le sol comme une espèce de cochonnerie dont on ne saisit pas le rôle essentiel. »

La pédosphère est, à l’interfaceentre la terre, l’eau et l’air, un mince biofiltre qui piège, stocke, trie et redistribue les éléments nécessaires à la vie: carbone, oxygène, hydrogène, azote, métaux… C’est le garde-manger de la planète. Une simple poignée de terre abrite un monde fascinant, mélange subtil de solides, de liquides et de gaz, de matières organiques et minérales, où évoluent une multitude d’êtres vivants, pour la plupart microscopiques et inconnus. Le sol retient 60 % de l’eau douce du monde, sans compter les nappes phréatiques, situées dans le sous-sol.

C’est dans les premiers centimètres que l’activité est la plus intense: il existe plus d’espèces de bactéries, de virus ou de champignons vivant dans le sol qu’au-dessus. Au Québec, un gramme de sol forestier cache trois milliards de bactéries. Un mètre carré de prairie héberge près d’un demi-kilo de vers de terre, qui, en 10 ans, auront digéré presque tout le contenudes 10 premiers centimètres de sol. La biodiversité souterraine est loin d’avoir livré tous ses secrets. En avril, des chercheurs britanniques ont eu la surprise de trouver un véritable tapis de cyanobactéries — les fameuses algues bleu-vert — à la surface des dunes du désert du Kalahari, en Afrique australe. Elles forment là un sol ultramince qui retient le sable etpermet la vie dans le désert. Le sol, comme l’air ou l’eau, peut aussi transmettre des maladies: celle de la vache folle, par exemple, passe par le sol des prés. Et le prion, agent de l’encéphalopathie spongiforme, n’est jamais aussi virulent que lorsqu’il est liéà de l’argile, a-t-on découvert ce printemps.

Dans les dernières décennies, la pédosphère a été mise à rude épreuve par les activités humaines. L’étendue des dégâts est difficile à mesurer. La seule étude exhaustive menée à ce jour date de 1991. L’Évaluation mondiale de la dégradation des sols (GLASOD) estimait alors que 10 millions de km 2 de sols étaient gravement dégradés, sur les 115 millions qui couvrent les continents. Depuis, les surfaces touchées auraient encore grandi: selon le PNUE, de 1981 à 2003 seulement, près de 14 millions de km 2 de sols — une fois et demie le Canada — auraient perdu une partie importante de leur capacité de produire de la biomasse, indicateur clé de leur état de santé.

La part de la pédosphère qui joue encore pleinement son rôle écologique rétrécit comme peau de chagrin. Les forêts, écosystèmes qui protègent le mieux les sols, sont en net recul: chaque année, la Terre en perd l’équivalent de la superficie du Nouveau-Brunswick. À l’abri des arbres, le sol est en équilibre. L’eau est maintenue entre les racines, qui préviennent l’érosion, les végétaux qui se décomposent génèrent la matière organique nécessaire à leur croissance. La déforestation provoque donc un changement radical de la structure du sol. La matière organique s’échappe dans l’atmosphère sous forme de CO 2 — 18 % des émissions de gaz à effet de serre viennent de là —, l’eau ruisselle et entraîne les éléments nutritifs. « Dans les régions tropicales, où la décomposition est très rapide, les terres défrichées perdent leur fertilité en moins de cinq ans. Les réserves de minéraux y sont très faibles, à cause du grand âge des sols », explique François Courchesne. Dans les forêts restantes, les pluies acides, les feux et la coupe des arbres perturbent le sol et diminuent sa productivité.

Les terres arables ne représentent que 22 % des sols de la planète: le reste est trop froid, trop en pente, trop mince, trop aride, trop humide, trop pauvre en minéraux ou en matière organique. On en cultive déjà environ 60 % — les plus accessibles et productives —, et jusqu’à 94 % en Asie du Sud. Grâce, notamment, à l’irrigation, qui consomme 70 % de l’eau douce de la planète, on en cultive chaque année 30 000 km 2 de plus dans le monde, selon le PNUE. Une superficie gagnée surtout sur les forêts. C’est 60 fois l’île de Montréal!

Mais surtout, l’agriculture est plus intensive que jamais: en 20 ans, le rendement moyen est passé de 1,8 à 2,5 tonnes de culture par hectare. « La recherche agronomique a fait augmenter les rendements, mais on n’a pas pris en considération l’ensemble des relations entre le sol et les végétaux. On est allés beaucoup trop loin », dit Daniel Nahon. Le sol souffre des pratiques agricoles inadaptées. Par exemple, elles détruisent la plupart des mycéliums, des champignons microscopiques dont les longs filaments tracent un immense réseau souterrain — 20 000 km de long dans un seul mètre cube de sol! Or, c’est grâce à ces champignons que de nombreuses plantes peuvent fixer l’azote et le phosphore du sol, et se protéger des attaques virales ou chimiques. Selon le chercheur anglais Michael Stocking, les dégradations du sol — fertilisation insuffisante ou excessive, acidification ou salinisation, contamination par des pesticides ou des métaux lourds — font perdre chaque année 65 milliards de dollars aux agriculteurs. Signe des temps, l’augmentation des rendements de la culture du blé et du riz a ralenti depuis les années 1990. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime qu’il y a encore bien assez de terres arables pour nourrir l’humanité. Mais 45 % de celles qui restent sont couvertes de forêts, et 12 % sont protégées!

La ville est un des pires ennemis du sol, qu’elle réduit à une simple surface de construction. En 2006, les zones urbaines, le plus souvent bâties là où les sols étaient les plus fertiles, occupaient 400 000 km 2 dans le monde. Et elles grandissent de 20 000 km 2 par an, selon le PNUE. Même dans nos jardins, la méconnaissance du sol nuit sérieusement à l’environnement. L’industrie fait aussi des ravages. En Europe de l’Ouest, on a recensé deux millions de terrainscontaminés par des résidus industriels. Là où l’industrialisation avance plus vite que les normes environnementales, comme en Chine ou en Inde, la pollution a des répercussions sur d’immenses territoires, d’autant plus qu’on y envoie quantité de déchets des pays riches. L’Afrique stocke 30 000 tonnes de pesticides interdits depuis longtemps dans les pays industrialisés. « Partout, le sol accumule aussi une contamination plus diffuse, dont on connaît encore mal les effets », précise François Courchesne. Le plomb, interdit dans l’essence depuis 1990, est toujours présent dans les sols du Québec, où l’on trouve aussi de plus en plus d’éléments dits « ultratraces », comme le platine ou l’osmium, qui proviennent des ordinateurs ou des pots catalytiques des voitures.

À force de mauvais traitements, la structure physique du sol perd de sa cohésion, et finit par être détruite et réduite en poussièreemportéepar l’eau et le vent. « Le rythme de l’érosion naturelle a doublé, à cause des activités humaines », affirme Daniel Nahon. Ainsi, de 20 000 à 50 000 km 2 de sols disparaissent chaque année. Et la désertification menace 70 % des régions arides de la planète.

Que faire? « Il faut, comme pour les changements climatiques, que nos politiciens prennent conscience que les sols ont besoin d’un plan d’action planétaire. On doit protéger de plus grands territoires, freiner la déforestation, changer les politiques agricoles pour encourager les pratiques durables », croit Daniel Nahon. L’expert américain Lester R. Brown, fondateur du Worldwatch Institute, demande un véritable effort de guerre pour contrer la perte de productivité biologique des sols. Dans son livre Le plan B: Pour un pacte écologique mondial (Calmann-Lévy), il rappelle qu’il est possible de réparer en partie les torts, comme les Américains l’ont fait après le Dust Bowl, qui avait réduit en poussière les sols agricoles surexploités des grandes plaines des États-Unis dans les années 1930. Grâce à un plan draconien de conservation des sols, d’immenses territoires ont pu être remis en culture. Le labour, symbole de l’agriculture depuis la nuit des temps, y est en nette régression depuis qu’on sait qu’il démolit la structure interne du sol, accélérant l’oxydation de la matière organique, l’érosion et le ruissellement. Au Québec aussi, la conservation des sols par de meilleures pratiques agricoles est en progression (voir « Vive le Gleysol »). Il suffit parfois de très peu — tracer les sillons perpendiculairement à la pente, par exemple — pour diminuer nettement l’érosion.

Mais une nouvelle menace vient de surgir: l’an dernier, 1 % des terres arables du monde étaient déjà consacrées aux biocarburants, nouvelle ponction des ressources de la pédosphère dénoncée unanimement par les spécialistes du sol. « Et ce sera pire avec les biocarburants de deuxième génération, faits à partir des déchets forestiers ou agricoles, prédit Daniel Nahon. C’est la dernière matière organique qui, si on la laisse sur place, permet aux sols de se reconstituer! »