Petit lexique du coronavirus

Toutes les réponses à vos interrogations linguistiques sur la COVID-19. 

Image : Alissa Eckert, MS; Dan Higgins, MAM / Centers for disease control and prevention

Depuis que le fabricant de bière Corona a dû démentir que ses ventes avaient chuté à cause du coronavirus, il devient clair que cette épidémie marquera les mentalités et le langage. 

Au début de l’épidémie en Chine, on parlait surtout de « coronavirus ». Le mot coronavirus vient de ce que l’on observe au microscope : un halo en forme de couronne. Si j’étais amateur de théories du complot, je dirais que c’est le lobby de la bière Corona qui a forcé la marque COVID-19 pour faire oublier l’association entre coronavirus et Corona. 

Le Grand dictionnaire terminologique de l’OQLF nous renseigne que COVID est l’abréviation de coronavirus disease, traduit par « maladie à coronavirus 2019 ». D’où le fait que l’on dise « la » COVID-19, et non « le ». En français, il serait justifié de dire MACOR-19. Pour la même raison qu’en 2003, le SARS (severe acute respiratory syndrome) était francisé en SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère). Mais à la suite de la décision de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de dire COVID-19, le terme est entré dans l’usage. 

Ce qui me frappe, c’est à quel point l’époque aseptise le nom des maladies. La grippe aviaire, à l’origine, s’appelait peste aviaire, mais on l’a rebaptisée pour calmer les gens. COVID-19 a failli s’appeler « pneumonie de Wuhan ». On n’a pas été aussi regardant pour fièvre hémorragique Ebola, qui porte le nom d’une rivière de la République démocratique du Congo. 

Remarquez, l’usage est parfois trompeur. La fièvre espagnole, par exemple, n’était pas espagnole du tout. C’était il y a 102 ans, en pleine Première Guerre mondiale, et dans les pays alliés, la censure officielle cachait les mauvaises nouvelles. Mais en Espagne, qui n’était pas en guerre et où la propagande était beaucoup moins intense, la presse parlait ouvertement de ces cas étranges. En France et en Angleterre, on s’est donc mis à parler de la « grippe espagnole » avant que les gouvernements n’admettent le même problème chez eux. 

En fait, c’est tout le vocabulaire médical qui s’est aseptisé : c’est tout juste si on veut admettre du bout des lèvres que le COVID est une pneumonie. Rien à voir avec la peste bubonique qui produisait des bubons dans les ganglions, ou la fièvre aphteuse — rien que le mot, on imagine tout de suite une sorte de gros aphte scrofuleux couvert de bubons. COVID, c’est gentil, on aurait presque envie de l’inviter chez soi. Sauf que si ma mère m’avait appelé Ovide, je penserais changer de nom sur un temps rare.

Maintenant que l’épidémie sort de sa phase Me too et que les médias québécois vont pouvoir interviewer des malades québécois au Québec plutôt qu’en Chine ou au Japon, nous allons entrer dans une nouvelle phase où les gens dans les partys du samedi soir vont discuter de « pandémie de phase six » et d’« épizootie » entre la poire et le fromage. Je vous invite d’ailleurs à consulter le lexique « grippe aviaire et pandémie » de l’Office québécois de la langue française, qui dresse une liste impressionnante de termes épidémiologiques, du genre « asymptomatique », « anthropozoonose » ou « période interpandémique » qui feront saliver vos convives — c’est nettement plus ragoûtant que bubon ou scrofule. 

Signe certain de psychose universelle : les « épidémiologues » sont à la mode. Ce qui ne laisse pas de m’étonner, comme le disait ce bon La Fontaine. Avec l’endocrinologie, l’épidémiologie est la branche médicale la plus plate qui soit. L’outil de base des épidémiologues est le tableau Excel. Ils ne font que ça : brasser des statistiques et des définitions dans un bureau. Un congrès d’épidémiologues, c’est aussi excitant qu’un congrès d’actuaires. 

Je suis un peu injuste avec les épidémiologues, car on leur fait dire bien des choses qu’ils ne disent pas. Quand on examine les définitions et les faits à notre disposition, il devient évident que les épidémiologues ne sauront réellement ce qui se passe actuellement que dans 10 ou 15 ans, quand de grandes études leur montreront qui a été touché et le taux réel de mortalité, qui sera forcément moindre que celui qu’on utilise actuellement. Il y a une différence entre les cas déclarés et les cas asymptomatiques, beaucoup plus nombreux.

Il est impossible de prévoir si cette pandémie introduira dans le langage de nouvelles expressions durables. Le fameux God bless you (littéralement, « que Dieu vous bénisse », au sens de « à vos souhaits ») des anglophones remonte aux pestes moyenâgeuses. Plus récemment, l’épidémie de sida a popularisé la notion de « patient zéro », celui par qui tout arrive. Longtemps, on a véhiculé l’idée que le patient zéro du sida était un agent de bord québécois du nom de Gaëtan Dugas. À tort, d’ailleurs. En fait, il était le patient 57, mais le seul qui n’était pas de Californie. Il était le patient O (la lettre), pour Out of California, jusqu’à ce qu’un pisse-copie peu scrupuleux confonde le O et le 0. Bête de même. Heureusement, il vient de paraître un documentaire passionnant qui rectifie les faits. 

Ce qu’il y a de bien dans une bonne pandémie, c’est qu’il n’y a plus ni millénariaux, ni Génération XYZ, ni de « OK Boomers » : tout le monde est en quarantaine. Un mot intéressant, ça, « quarantaine », qui nous vient aussi de la fin du Moyen-Âge quand les médecins se déguisaient en Harry Potter. On avait alors eu l’idée d’isoler les malades sur des bateaux et comme on était très croyant, on a choisi un chiffre biblique : 40 jours, comme pour le carême. Dans le cas de COVID, il faudrait dire une « quatorzaine », comme pour le typhus et la variole. La quarantaine varie d’une maladie à l’autre : cinq jours pour le choléra ; six pour la peste et la fièvre jaune ; 21 jours pour l’Ebola.

Une variante de la quarantaine est le « cordon sanitaire », inventé par les Français en 1821. La fièvre jaune sévissait alors en Espagne, et la France a disposé 30 000 soldats du long de la frontière en espérant fermer la frontière. Un peu comme le mur de Trump, ça n’a pas marché. Mais l’expression a été reprise en politique, pour signifier qu’on isole un méchant virus, comme le cordon sanitaire qui entoure le Front national. 

Dans cette épidémie, je me désole de la confusion entretenue entre la « peur » et la « crainte ». On carbure à la peur, actuellement, et cela m’inquiète. On déserte les épiceries italiennes ou les restaurants chinois par simple association. 

Pourtant, la peur et la crainte ne sont pas des synonymes interchangeables. La peur est une émotion : c’est une réaction à un danger immédiat. Au Québec, personne n’a de raison d’avoir peur du coronavirus sauf, peut-être, les trois ou quatre Québécois qui sont pris avec. Ce que nous éprouvons tous, à des degrés divers, c’est la crainte. La crainte est un sentiment : c’est l’anticipation d’un danger qui n’est pas immédiat, ce qui n’est pas la même chose. J’ose espérer que les collègues feront un usage plus mesuré de la peur, justement pour ne pas la susciter inutilement.

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Monsieur Nadeau, vous écrivez : « Avec l’endocrinologie, l’épidémiologie est la branche médicale la plus plate qui soit ».
Étant endocrinologue, je suis un peu heurtée, mais surtout très surprise. Je soupçonne que vous ne savez pas ce que font les endocrinologues. Je ne vais pas vous donner un cours là-dessus ; je vous réfère au site internet de L’Association des médecins endocrinologues du Québec
http://www.ameq.qc.ca/index.php?lang=fr

Et bien… N’avions-nous pas raison d’avoir peur maintenant que nous sommes bien loin des « 3-4 qui sont pris avec »…

C’est à cause de cette attitude de condescendance que les gens font fi des règles en vigueur.

Les écoles ont fermé leurs portes une journée après la parution de votre article; une semaine trop tard, selon plusieurs scientifiques et vrais journalistes.

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