Petite révolution sous les arbres

En Mauricie, chercheurs et industriels testent ensemble un nouveau concept d’exploitation durable de la forêt. Est-ce le début d’un temps nouveau ?

Petite révolution sous les arbres
Photo : iStock

En 30 ans de bûcheronnage, Claude Poitras, le visage buriné par la vie au grand air, a vu passer bien des théories sur la meilleure manière d’exploiter la forêt.

« On se posait moins de questions du temps de la coupe à blanc ! » s’exclame ce natif du Lac-Saint-Jean aux yeux rieurs, installé aux commandes de son abatteuse-groupeuse.

Assise à ses côtés à bord de l’engin, je l’écoute m’expliquer à mots comptés la délicate technique du « 1-2-3 » qu’il pratique désormais sur cette parcelle de sapinière, à une centaine de kilomètres au nord-ouest de La Tuque, dans le nord de la Mauricie.

En manipulant ses manettes du bout des doigts, le travailleur parvient à faufiler le bras articulé de l’abatteuse entre deux épinettes. Objectif : couper seulement un tronc sur trois parmi ceux qui ont une valeur commerciale, en prenant garde de ne pas écraser la végétation alentour.

Un travail tout en subtilité comparé aux ravages de la coupe à blanc ! Après le passage de la machine, la forêt semble juste un peu plus clairsemée. On dirait que la coupe n’est pas finie, et pourtant aucun engin ne reviendra par ici avant plusieurs années.

Un peu plus loin, c’est une tout autre technique que Claude Poitras et ses collègues devront mettre en œuvre : couper tous les arbres sur une bande de 5 m de large et de quelques dizaines de mètres de long, puis se déplacer de 25 m sur le côté et recommencer. Heureusement que toutes les machines sont équipées d’un GPS pour indiquer où s’arrêter ! « C’est de plus en plus compliqué, mais c’est mieux pour la forêt et on se sent moins coupable », dit le bûcheron, qui a l’habitude de se faire regarder de travers depuis L’erreur boréale, le film-choc de Richard Desjardins et Robert Monderie, sorti en 1999.

Comme plusieurs dizaines de travailleurs forestiers, Claude Poitras participe aujourd’hui avec fierté à l’expérience Triade, qui place la Mauricie à la fine pointe de l’exploitation forestière dans le monde et qui pourrait contribuer à sortir cette région de la crise.

La Triade, c’est le bébé de Christian Mes­sier, professeur d’écologie forestière à l’Université du Québec à Montréal et fondateur du Centre d’étude de la forêt (CEF), qui regroupe des chercheurs de 10 universités québécoises. Pour ce mous­tachu à l’aube de la cinquantaine, formé en génie forestier à l’Université Laval puis en écologie en Colombie-Britannique et en Finlande, il est urgent de trouver une façon d’exploiter la forêt sans la mettre en danger. Mais comment ? À force de fouiller, il est tombé par hasard sur un texte de deux scientifiques américains qui, dans les années 1990, ont imaginé une solution théorique pour aménager harmonieusement la forêt. Ce fut une révélation !

L’idée est assez simple. Elle consiste à découper le territoire en parcelles de tailles variables, dont les limites sont définies par les caractéristiques biologiques et physiques locales (âge des arbres, présence d’écosystèmes rares, de territoires de chasse, de routes, de chalets…). Puis, comme on le fait dans un quartier résidentiel ou commercial en ville, on applique un nouveau « règlement de zonage » à la forêt, basé sur trois zones : la Triade.

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Christian Messier, à l’origine de la Triade, et Nadyre Beaulieu,
d’AbitibiBowater, qui participe à l’expérience.
Photo : Martin Laprise

Dans la première, on exclut toute intervention. Cette zone protégée est vouée à la conservation de la biodiversité. Dans la deuxième, les compagnies forestières pratiquent l’aménagement dit « écosystémique », qui consiste à exploiter la forêt selon des méthodes imitant les perturbations naturelles et respectant les besoins des chasseurs, des villégiateurs ou des groupes autochtones. La dernière zone permet à l’industrie de compenser la perte de valeur économique qu’impliquent les deux premières : la priorité y est donnée à l’exploitation, avec l’objectif de récolter le plus de bois possible.

« Au début, j’étais contre ce principe d’exploitation intensive, que je pensais dangereux, mais les études sur le terrain m’ont convaincu qu’au contraire ce zonage en trois parties est peut-être la solu­tion pour rendre la foresterie réellement durable », explique Christian Messier.

Dans ces zones intensives, pas question de planter en rangées des arbres d’une seule espèce, comme cela se faisait traditionnellement dans les grandes forêts hyper-productives de la Scandinavie. « On sait maintenant qu’on peut marier des espèces à croissance rapide, comme les peupliers hybrides, avec des conifères, comme les épinettes, et maximiser les rendements sans appauvrir les sols ni encourager l’apparition de maladies », affirme le chercheur.

Pour équilibrer la Triade, un certain pourcentage du territoire est dévolu à chacune des zones : au moins 12 % pour les aires protégées, de 60 % à 80 % pour l’aménagement écosystémique et de 10 % à 20 % pour l’exploitation intensive. « Nos simulations montrent qu’avec ces propor­tions on devrait parvenir à retirer autant de bois de la forêt qu’auparavant, tout en protégeant assez d’espace pour la biodiver­sité et en respectant tous les usagers. »

En 2003, le chercheur trouve une alliée de taille pour tester l’idée sur le terrain : la compagnie canadienne AbitibiBowater est prête à la mettre en application sur une unité d’aménagement forestier qu’elle gère, pour le compte du ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec, dans le nord de la Mauricie.

Au total, environ 8 000 km2 de forêt publique sur lesquels sont établis 2 municipalités régionales de comté (MRC), 3 communautés autochtones, 22 entreprises d’exploitation forestière, 14 pourvoiries, 3 000 chalets… C’est plus de 16 fois la taille de l’île de Montréal. Tout un laboratoire pour le chercheur !

Le ministère des Ressources naturelles et de la Faune, lui, se montre toutefois plu­tôt frileux, car le projet ne cadre pas avec les normes en vigueur et demande d’accor­der bien des dérogations. Étonnamment, ne pas couper de bois dans une zone où il est prévu de le faire constitue une infraction !

Mais fin 2004, après un an de travail, la Commission d’étude sur la gestion de la forêt publique québécoise (la commission Coulombe) sonne le glas des pratiques forestières dénoncées par le documentaire L’erreur boréale et recommande des réformes en profondeur.

Au cœur de ses recommandations : l’aménagement écosystémique, que les commissaires préconisent pour exploiter les forêts, en plus de la création d’au moins 8 % d’aires protégées et d’une diminution considérable des droits de coupe. Un virage radical ! D’idée fumeuse aux yeux du Ministère, la Triade devient dès lors l’un des trois projets-pilotes sur lesquels le gouvernement du Québec va s’appuyer pour préparer son nouveau régime d’aménagement durable des forêts, qui entrera en vigueur en 2013.

En 2006, alors que l’industrie traverse la pire crise de son histoire, Abitibi­Bowater embauche Nadyre Beaulieu. La jeune ingénieure forestière originaire de Montréal doit se consacrer à temps plein au projet.

« Il a fallu expliquer à des centaines de personnes ce que nous voulions faire, puis mettre sur pied une organisation avec des représentants de toutes les parties prenantes pour peaufiner notre stratégie d’aménagement », raconte cette grande femme énergique de 35 ans, qui a l’air de connaître à peu près tout le monde dans la région de La Tuque.

Le comité « zonage » regroupe à lui seul 10 organisations membres : le ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec, le ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs du Québec, la Ville de La Tuque, l’associa­tion des pourvoiries, le groupe écologique Mouvement Vert Mauricie, les communautés autochtones, l’UQAM, des compa­gnies forestières…

C’est que, avant de découper le territoire selon les trois zones, il faut en connaître les moindres recoins. Étudier la répartition des arbres par espèce et par âge, repérer les zones riches en biodiversité, les chemins existants, les paysages qui comptent aux yeux des propriétaires de chalets, les territoires de trappe des autochtones… Un travail de moine !

Pour préparer l’aménagement écosystémique, il faut aussi con­naître la dynami­que naturelle de la forêt, que Christian Messier et son équipe retracent à partir de documents historiques datant d’avant l’exploitation… « On a notamment retrouvé dans le sous-sol de notre compagnie de vieux inventaires qui ont permis de comprendre comment un siècle de coupe intensive avait modifié la forêt », souligne Pierre Boudreau, directeur de la foresterie pour AbitibiBowater Forêt Mauricie et principal concepteur des plans de cet aménagement hors normes. L’analyse conclut qu’il va falloir, entre autres, faire repousser de grands massifs de résineux et ne pas toucher à certaines zones pour y laisser vieillir la forêt.

Enfin, après des mois de préparation, Pierre Boudreau peut commencer à planifier les opérations, en s’appuyant sur toute l’information récoltée. Pour chacune des parcelles, le forestier choisit parmi une multitude de techniques aux noms complexes celles qui sont les mieux adaptées, compte tenu de l’objectif à atteindre. Coupe multicohorte, coupe avec protection des petites tiges marchandes, coupe progressive d’ensemencement, coupe à rétention variable… tout un jargon qu’il faut expliquer aux travailleurs, comme Claude Poitras, qui vont mettre ces coupes en œuvre sur le terrain. Parfois, ils les rebaptisent. Ainsi, la multicohorte est devenue la technique du « 1-2-3 ».

L’exploitation basée sur ces nouveaux plans a débuté en 2008. Mais il faudra des années pour voir comment la forêt réagira à la Triade. En attendant, Christian Messier et la vingtaine d’autres chercheurs qui se sont joints à l’expérience s’affairent à la documenter pour en tirer des leçons au fur et à mesure.

« On regarde autant les caractéristiques écologiques de la forêt que les résultats financiers des entreprises et l’acceptation sociale des nouveaux aménagements », explique-t-il. S’ensuivent des dizaines de publications scientifiques, qui ont valu au chercheur d’être invité à plusieurs congrès internationaux pour présenter son concept d’avant-garde. D’autres régions du Québec suivent également l’expérience de très près.

Christian Messier est surtout fier d’avoir réussi à rallier toute une région autour de son initia­tive, en pleine crise du bois d’œuvre et à une époque où les écologistes considéraient que s’associer à l’industrie forestière revenait à pactiser avec le diable. La Triade séduit même les plus critiques d’entre eux : en 2006, le chercheur a été invité à présenter ses travaux au congrès de l’Action boréale de l’Abitibi-Témiscamingue (ABAT), l’association de Richard Desjardins. Le poète engagé qualifie alors le projet d’« intelligent et porteur d’avenir ».

Quant à AbitibiBowater, elle est désormais l’un des chefs de file de cette nouvelle foresterie. Pour séduire de nouveaux clients, notamment aux États-Unis, elle mise sur son comportement responsable dans la gestion des 16,8 millions d’hectares de forêt qu’elle exploite en Amérique du Nord. Elle a déjà adopté l’aménagement écosystémique à plusieurs endroits et fait certifier ses pratiques par des organisations reconnues.

Signataire en 2010 d’une grande entente sur la protection de la forêt boréale, aux côtés de Greenpeace, elle s’est engagée à ne pas exploiter la région de la rivière Broadback, d’une grande richesse écologique. Autant d’actions qui contribuent à faire remonter sa cote de popularité…

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