Peut-on encore faire de la science en français ?

Le français recule dans le monde de la recherche, mais il y a de la lumière au bout du tunnel, croit Vincent Larivière, directeur scientifique de la plateforme de publications savantes Érudit.

Illustration : Catherine Gauthier pour L’actualité

L’Université de Montréal et l’Acfas, organisme québécois voué à l’avancement des sciences, publiaient en juin 2021 un rapport dévastateur sur le recul du français comme langue de communication scientifique au Canada. Plusieurs de ses conclusions s’appliquent au Québec. 

Les chercheurs d’expression française représentent 21 % de la communauté de la recherche au pays. Depuis le milieu des années 1990, la proportion des demandes de subvention déposées en français auprès des organismes subventionnaires fédéraux est passée de plus de 50 % à moins de 10 % en sciences de la santé et de 25 % à 15 % en sciences sociales, dans les arts et les humanités. En sciences naturelles, cela fait longtemps que le français en est réduit à moins de 10 %. Sur la même période, la proportion des nouvelles revues savantes en français parues au Canada est passée de 20 % à moins de 5 %. 

« Il se fait beaucoup de bonne recherche en français au Canada. Le problème est qu’elle se communique en anglais », dit Vincent Larivière, 43 ans, coauteur du rapport et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante. Or, explique-t-il, il est possible d’avoir une portée internationale dans la langue de Pasteur.

Il parle en connaissance de cause, à titre de directeur scientifique d’Érudit, une plateforme Web qui regroupe 230 000 articles scientifiques parus en français et en anglais dans plus de 300 publications, principalement québécoises. Dès sa création en 1998 par un consortium de l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’UQAM, ses fondateurs ont compris où la partie se jouait. « On doit s’assurer que nos articles seront détectés par les algorithmes des moteurs de recherche », dit celui qui est également professeur agrégé à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal. 

Les 37 employés d’Érudit travaillent le référencement des articles afin que chaque hyperlien, chaque note, chaque source soit reconnaissable par les Google de ce monde. « L’idée est que le document sorte en tête des résultats des moteurs de recherche plutôt qu’en page 17. » 

En 2021, le nombre d’utilisateurs du portail atteignait les 5,6 millions, pour un total de 33 millions de pages vues la même année dans une centaine de pays. Et 75 % des demandes venaient de l’étranger, notamment de la France (21 %) et des États-Unis (14 %). En plus de 1 200 bibliothèques abonnées dans 35 pays.

La francophonie scientifique profite du travail d’Érudit au Québec et de trois autres portails : Persée à Lyon, OpenEdition à Marseille et Cairn.info à Liège, en Belgique. « Le cadre des publications savantes francophones est meilleur que dans bien d’autres langues, précise Vincent Larivière. Mais il nous manque encore la clé pour revaloriser la communication scientifique en français auprès des chercheurs, des facultés et des organismes subventionnaires. »

« Il faut rééquilibrer la science vers un certain multilinguisme, qui n’est pas si lointain, dit Vincent Larivière. Einstein a publié tous ses papiers importants en allemand, et tout le monde se forçait pour le lire. »

La mission, dit-il, sera de construire ce qu’il appelle une « économie de la réputation » francophone. Car le « capital scientifique » des universitaires se marchande au nombre de citations, de prix, de jurys et comités où l’on siège. Les éditeurs scientifiques anglophones, eux, ont mis au point un très efficace système d’indices de citations, des bases de données qui font le décompte de toutes les fois où un article est cité — en anglais. 

L’enjeu social de la publication scientifique en français est énorme. L’usage systématique de l’anglais oblitère des pans entiers de la recherche. Ainsi, bien des économistes du Québec vont opter pour des sujets qui plaisent aux éditeurs anglophones. Et si on les laisse creuser la question de l’incidence de la politique monétaire du Canada sur l’économie de la province, ce ne sera jamais au même niveau de détails qui intéresse les Québécois, explique Vincent Larivière.

« Le résultat est qu’on a du mal à se connaître nous-mêmes, alors qu’on a créé des universités québécoises pour se comprendre. Si on veut que la communauté nationale s’approprie nos travaux, il faut qu’ils soient en français. Nos cégeps et nos facultés, qui enseignent en français au premier cycle, ne peuvent pas utiliser les travaux de leurs propres chercheurs s’ils sont publiés en anglais, à moins de les traduire. »

Érudit consacre désormais des ressources à l’étude de la mécanique fine de la dévalorisation du français et des correctifs à mettre en place. Si ce portail s’est imposé, par exemple, c’est parce que le Fonds de recherche du Québec subventionne les revues savantes, de L’actualité économique à VertigO, à condition qu’elles versent leur contenu dans Érudit. Pour encourager la publication en français, le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, a également créé trois prix mensuels. « Ça marche bien en sciences sociales, dit Vincent Larivière, mais il manque de candidatures en sciences naturelles et en santé. »

Parmi les solutions envisagées, il y a celle des quotas. En Chine, depuis deux ans, les chercheurs subventionnés doivent publier 30 % de leurs articles en chinois. Les Brésiliens ont opté pour un système comptable : pour chaque article publié en portugais, les chercheurs accumulent des points qui leur donnent accès à des promotions ou à des primes.

Les solutions devront cependant tenir compte de la réalité des francophones d’Amérique. En effet, contrairement à leurs collègues brésiliens et français, les chercheurs québécois ne font pas partie d’un gros écosystème scientifique national très actif s’appuyant sur un système de reconnaissance interne très fort. De plus, ils n’ont pas l’avantage d’être dominants dans leur espace linguistique, étant minoritaires aussi bien au Canada que par rapport aux Français. Et comme ils évoluent dans des établissements et facultés beaucoup plus autonomes dans leur évaluation du « capital scientifique », le gouvernement a moins de pouvoirs pour y imposer des règles.

D’après Vincent Larivière, les politiques qui fonctionneront ne devront pas être contre l’anglais, mais pour un multilinguisme en science. « Parce que nos problèmes en tant que francophones sont les mêmes que ceux des Portugais, des Finlandais, des Allemands, des Chinois, des Japonais. On est dans un contexte d’hégémonie de l’anglais, de sa place vis-à-vis des autres langues. Nous avons Érudit, les Brésiliens ont SciELO, mais les Néerlandais n’ont rien de tel. Le balayage du tout-à-l’anglais a éliminé bien des revues en langue nationale. »

Avec l’Acfas et le gouvernement du Québec, Érudit est l’un des 181 organismes signataires de l’Initiative d’Helsinki sur le multilinguisme dans les communications savantes, mise en œuvre en 2019. L’idée est simple : que les établissements, les facultés et les organismes subventionnaires reconnaissent des langues autres que l’anglais. Or, explique le chercheur, les jurys scientifiques, même québécois, discriminent souvent les articles en français sans même les avoir lus. « La langue de publication ne devrait plus être un critère recevable. »

Les scientifiques francophones ont quelques bonnes cartes à jouer. Les universités et bibliothèques américaines et canadiennes commencent à militer contre les grands éditeurs scientifiques, qui imposent des conditions abusives (on doit payer pour faire paraître un article dans une revue savante, en plus de débourser de l’argent pour des abonnements qui se chiffrent en dizaines de milliers de dollars par établissement). Les jurys de sélection accordent de moins en moins de crédit au critère des indices de citations, car celui-ci a entraîné une multiplication délirante des auteurs — la liste des signataires de certains articles fait penser à un générique de film. Et le développement de la traduction automatique joue aussi en faveur du multilinguisme.

« Il faut rééquilibrer la science vers un certain multilinguisme, qui n’est pas si lointain, dit Vincent Larivière. Einstein a publié tous ses papiers importants en allemand, et tout le monde se forçait pour le lire. »

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À long terme, la langue française risque de devenir ringarde, dépassée et incapable de communiquer la modernité et les réalités de la technologie et de la science.

Il est important de proposer des néologismes pour désigner les concepts nouveaux afin de se les approprier et pour ne pas reléguer la langue française au rang de langue folklorique.

Il est important de repérer rapidement les concepts nouveaux afin de suggérer une solution de rechange aussitôt que possible. Cela ne marche pas toujours, mais si des mots comme « courriel », « clavarder » ou « balado » ou encore la forme féminine de « COVID » se sont installés, c’est parce qu’on les a proposés très tôt.

Les Islandais l’ont bien compris, eux qui sont à peine plus de 372 000 à partager une langue unique. Dès qu’un mot étranger fait son apparition, un équivalent islandais est proposé qui finit par s’imposer au bout de quelques années. Les Islandais ont une conscience aiguë de l’importance de la langue dans leur culture et leur identité. Il ne viendrait à l’esprit d’aucun Islandais de dire: « Il est trop tard », « Le pli est pris » ou « Il n’y a rien à faire ».

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

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