Pierre Lavoie fait rouler les écoliers

Le combat d’un père pour amasser des fonds destinés à la recherche sur les maladies orphelines est devenu avec les années celui de toute une société : faire bouger les jeunes. Bienvenue au Grand défi Pierre Lavoie.

Pierre Lavoie fait rouler les écoliers
Photo : Paul Cimon

« Guy Carbonneau veut parcourir les 1 155 km de vélo à mes côtés. J’essaie de le raisonner ! » dit Pierre Lavoie en éclatant de rire. Carbonneau se résignera-t-il à en faire moins ? Chose certaine, l’ancien entraîneur du Canadien de Montréal, qui souffrait d’arthrose prématurée et a dû se faire remplacer les deux hanches, remontera en selle le 18 juin, comme la plupart des cyclistes de l’automne dernier. Cette année, 750 participants sont attendus à la deuxième cuvée du Grand défi Pierre Lavoie.

Regard clair, verbe convaincant, Pierre Lavoie est un phénomène. À 46 ans, ancien fumeur au passé sédentaire, l’athlète sague­néen compte à son actif, depuis 1992, 26 triathlons Ironman, dont 8 participations au Championnat du monde, à Hawaï, qu’il a remporté trois fois et auquel il participera de nouveau en octobre.

Cependant, c’est une tout autre épreuve qui a un jour fait dévier sa route : la perte de ses enfants Laurie, à 4 ans (en 1997), et Raphaël, à 20 mois (en 2000). Tous deux atteints d’acidose lactique, maladie orpheline héréditaire entraînant la déficience d’une enzyme qui fournit de l’énergie aux cellules. Seul le hasard génétique a épargné l’aîné, Bruno-Pierre, qui a aujour­d’hui 20 ans.

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, une personne sur quatre est porteuse d’une maladie orpheline. Des parents inquiets réclamaient depuis longtemps des fonds pour la recherche et un programme de dépistage lorsque, en 1997, Pierre Lavoie décide de s’en mêler. Il n’oubliera jamais les rencontres infructueuses avec le ministère de la Santé. Mais il ne se laisse pas abattre. Résolu à vaincre l’acidose lactique, il fait le pari de mobiliser l’opinion. Le Défi Pierre Lavoie est lancé. De 1999 à 2005, seul, il enfourche son vélo et prend quatre fois d’assaut les routes du Saguenay-Lac-Saint-Jean : 650 km en 24 heures. Il récolte au passage près de 500 000 dollars pour la recherche. En 2003, le gène de l’acidose lactique est découvert, et Pierre Lavoie et sa femme, Lynne Routhier, décident d’avoir un autre enfant. Le 16 janvier 2004 naît Joly-Ann, qui est aujourd’hui une fillette en pleine santé.

Fort de cette victoire, Pierre Lavoie passe à la vitesse supérieure. Fin 2008, avec son camarade Germain Thibault, il transforme le Défi en Grand défi. À partir de contributions privées et d’un peu d’aide de l’État, il crée Go, le Grand défi, organisme sans but lucratif destiné à promouvoir de bonnes habitudes de vie chez les jeunes. C’est en traversant la réserve faunique des Laurentides à vélo, le regard fixé sur les épinettes, qu’il a eu cette idée. Au fil des ans, il a consulté tellement de spécialistes de la santé ! Leur discours l’a secoué. « J’ai appris que 80 % des interventions cardiaques, un cancer sur deux et 60 % des opérations en orthopédie pourraient être évités si on travaillait en amont. » Convaincu que les sommes affolantes investies dans la santé tiennent largement à nos habitudes malsaines, Pierre Lavoie décide que désormais il ne roulera plus seul. Et qu’il fera bouger les écoliers du Québec.

L’athlète divise les gens en deux groupes. D’un côté, ceux qui croient qu’il faut une piste cyclable pour que la population se mette au vélo. De l’autre, ceux pour qui une prise de conscience doit précéder les infrastructures. Pierre Lavoie appartient évidemment au second camp. « On fait des coupes dans l’éducation pour réinvestir dans la santé. Quand on réduit les heures d’éducation physique, on scie la branche sur laquelle on est assis. Vu le taux de décrochage scolaire, c’est catastrophique ! Il faut travailler autrement. » Son inquiétude est alimentée par une documentation solide. L’obésité infantile a plus que triplé ces 20 dernières années au Québec, rappelle-t-il. On détecte maintenant le diabète de type 2 chez des enfants de 12 ans, et « 10 ans plus tard, c’est la crise cardiaque ». Apôtre de l’exercice et de l’alimentation santé, il se défend d’être un « ayatollah ». Nourrir la culpabilité, imposer des corvées ? Non. Il préfère valoriser le plaisir.

« Avec le premier Grand défi, en 2009, on a créé une étincelle chez les 6-12 ans, estime Germain Thibault. Ce qu’on veut maintenant, c’est un feu ! » Le Grand défi n’est pas une manifestation éphémère. Dès l’automne, une caravane entreprend une vaste tournée des écoles. Grâce à des jeux vidéo, les animateurs font bouger les enfants et les initient aux bonnes habitudes alimentaires. En mai, on les invite à pratiquer en famille des activités physiques, comptabilisées en « cubes énergie », chacun valant 15 « minutes actives ». L’an dernier, l’objectif était de 3 millions de cubes. On a atteint les 17 millions !

Cette année, plus de la moitié – 1 100 – des écoles primaires du Québec ont emboîté le pas. Dans la région de Québec, la participation, exemplaire, avoi­sine les 98 %. Cela représente en tout 350 000 jeunes. Cinq mille d’entre eux, venus des écoles qui auront accumulé le plus de « cubes », passeront deux jours, avec leurs 1 000 accompagnateurs, au Stade olympique, aménagé pour l’occasion en camping de nuit, salle de spectacle et terrain de jeux. Le clou : l’accueil des cyclistes du Grand défi, le 20 juin.

Pendant ce temps, 155 équipes, Pierre Lavoie en tête, se seront relayées de La Baie à Québec, de Drummondville à Gatineau, d’Ottawa à Montréal. Chacune aura versé 10 000 dollars en échange de sa participation. Des établissements de santé (comme l’Institut de cardiologie de Mont­réal ou l’Hôpital Sainte-Justine), des entreprises (comme Desjardins, Quebecor ou le Canadien de Montréal), des célé­brités (comme l’athlète olympique Jean-Luc Brassard ou l’animateur Pierre Bruneau), sans parler de centaines de cyclistes du dimanche, auront ainsi soutenu la recherche sur les maladies orphelines sévissant au Québec. Il faut les avoir vus arriver à Montréal l’an dernier, épuisés et heureux, pour comprendre Pierre Lavoie quand il parle de « gens ordinaires qui font des choses extraordinaires ».

À contre-courant du discours dominant, Lavoie clame : « Arrêtez de demander au gouvernement de régler les problèmes de santé que vous pouvez éviter ! » Il est persuadé que le changement viendra de la base.

Bien qu’il se défile dès qu’on laisse entendre qu’il pourrait sauter dans l’arène politique, Pierre Lavoie défend sans conteste un projet de société. À peine 9 % des Québécois, dit-il, entretiennent de saines habitudes ; il vise donc 25 %, la masse critique qui conférerait aux gens actifs une réelle influence sur le mode de vie de tous : « On peut faire pour la santé ce qu’on a réussi pour l’environnement. » Il ajoute que les athlètes devraient jouer un rôle important dans cette dynamique. « Je préfère une population qui bouge et moins de médailles. Mais les athlètes sont égocentriques. Je le sais, j’en étais un. »

La croisade de Pierre Lavoie ne s’arrêtera pas là. S’étonnera-t-on si le Grand défi trouve bientôt un écho au sud de la frontière, où le taux d’obésité infantile est alarmant ? Et puis, il lancera cet automne une campagne pour contrer le décrochage. Des « cubes de matière grise » valoriseront l’accompagnement scolaire des parents. « On ne reviendra jamais en arrière ! » assure-t-il.

ET ENCORE

Deux organismes de bienfaisance gèrent les activités de Pierre Lavoie. Go, le Grand défi vise à encourager les jeunes du Québec à adopter de saines habi­tudes. La Fondation Go poursuit le même but et fait, de plus, la promotion d’activités pour soutenir la recherche sur les maladies orphelines. Outre Pierre Lavoie, ces organismes rémunèrent 15 employés et s’appuient sur 2 000 bénévoles.

 

Laisser un commentaire