Pipeline : ce qui cloche avec Enbridge

Équiterre et d’autres organisations environnementales ont demandé à un expert américain d’analyser le projet d’inversion du pipeline d’Enbridge, sur lequel l’Office national de l’énergie doit se pencher cet automne.

Selon Richard Kuprewicz, le projet d’Enbridge présenterait un risque élevé de rupture.

Faut-il s’en inquiéter?

Face à une expertise de ce type, la première question à se poser est justement celle de l’expertise. Qui est M. Kuprewicz, et peut-on lui faire confiance ?

Le monde est farci d’«experts indépendants» vers lesquels les groupes environnementaux et la société civile se tournent fréquemment pour analyser des dossiers en cours. Tous ne se valent pas.

Ils ont en commun d’être capables de manier des concepts qui échappent complètement au commun des mortels, ce qui ne signifie pas qu’ils les maîtrisent parfaitement. Certains sont même considérés par la communauté scientifique comme d’authentiques «crackpots», voire des escrocs. D’autres en revanche sont fort respectés.

Parce qu’ils sont indépendants de l’industrie et n’ont donc pas d’intérêt financier à la réussite des projets, on a tendance à leur faire confiance. Il ne faut pas toutefois oublier que l’expertise est souvent une «business» en soi.

Même si les groupes environnementaux sont loin de rouler sur l’or, des expertises régulières à travers le monde peuvent quand même rapporter un salaire décent.

Après avoir travaillé pour l’industrie des pipelines pendant plusieurs années, Richard Kuprewicz travaille à son compte depuis 1999, comme président de la compagnie Accufacts, à mener des expertises sur les projets de pipeline, ou sur les rapports d’accidents.

Il siège, comme représentant du public, à un comité du Département des transport américain, le Liquid Pipeline Advisory Committee, aux côtés de membres du gouvernement et de l’industrie, et semble jouir d’une bonne réputation.

Richard Kuprewicz a trouvé plusieurs éléments qui clochent dans le dossier d’Enbridge.

Notamment, selon lui, la compagnie ne semble pas avoir tiré de leçon de la rupture en 2010 d’un autre de ses pipelines à Marshall, au Michigan, qui a gravement pollué la rivière Kalamazoo. Elle continue de faire confiance à ses techniques d’inspection qui se sont pourtant révélées incapables de prévenir cet accident en détectant à temps les zones de corrosion sous contrainte.

Pire, l’enquête menée par la Pipeline and Hazardous Materials Safety Administration avait repéré 24 violations de la loi, pour lesquelles elle a été condamnée à une amende de 3,7 millions de dollars. Elle a notamment dépassé le délai d’intervention requis dans une zone fortement peuplée, et n’a pas tenu compte des résultats de ses propres inspections pour maintenir la conduite en bon état.

Compte tenu de cet accident et des conclusions de l’enquête américaine, Richard Kuprewicz croit qu’Enbridge devrait, avant d’aller de l’avant dans l’inversion du pipeline jusqu’à Montréal, procéder à un autre type de test sur la conduite.

Il recommande qu’elle recourt à un test hydrostatique, qui consiste à faire circuler de l’eau ou un autre liquide peu compressible, à une pression supérieure à celle à laquelle la conduite est sensée résister lors de son usage normal. cette technique est reconnue comme efficace pour repérer les zones à risque, comme l’explique d’ailleurs sur son site internet  l’Association canadienne des pipelines d’énergie.

Dans sa demande à l’Office national de l’énergie, Enbridge ne prévoit pourtant pas procéder à ce test, qui n’est pas obligatoire. Elle se justifie par le fait qu’un tel test pourrait au contraire endommager la conduite. Bizarre !

Richard Kuprewicz exagère-t-il les risques ?

Compte tenu du sérieux de sa réputation, et de la condamnation récente d’Enbrige aux États-Unis, les experts de l’Office national de l’énergie devraient clairement répondre à ses préoccupations.

Il se peut qu’ils jugent qu’un test hydrostatique est inutile et qu’Enbridge peut aller de l’avant avec le projet tel que présenté.

Auquel cas, on s’attend tout de même à ce que leur réponse soit clairement justifiée.

 

 

 

 

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4 commentaires
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J’ai sous les yeux, le document suivant intitulé : « La canalisation 9 d’Enbridge » publié en 2012, qu’on peut télécharger au format « pdf » à l’adresse suivante :
http://www.enbridge.com/ECRAI_FR/Line9BReversalProject_FR.aspx

Officiellement Enbridge s’efforce de jouer de transparence, possiblement pour créer un environnement susceptible de favoriser une bonne acceptation sociale de tous ses projets.

Ce document ayant été mis en ligne après le déversement de la rivière Kalamazoo, la compagnie précise que sa : « fiche sécurité est de 99,999%. »

Je n’entrerais pas dans le détail, je résumerais simplement leurs arguments suivant lesquels à toutes les phases du processus, aucun test ne sera négligé pour s’assurer que la canalisation ne soit parfaitement sécuritaire et qu’elle ne réponde aux normes les plus strictes en matière de sécurité et de respect de l’environnement.

Les sceptiques diront que tout cela relève presque exclusivement de la propagande lorsque rien n’indique qu’on ne soit totalement à l’abri d’une catastrophe écologique majeure. L’histoire récente cet été de Lac Mégantic, nous force à plus de vigilance. Il serait pourtant surfait de comparer Enbridge avec des compagnies broches à foin prêtes à tout pour se soustraire à toutes leurs obligations.

L’industrie mondiale du pétrole n’a jamais été aussi concurrentielle, le transport des hydrocarbures jamais aussi florissant et plusieurs pays dans le monde construisent de nouveaux oléoducs. Quand nous, nous nous déchirons sur fond d’écologie, dans le but ultime d’empêcher le développement, la diffusion et l’usage du pétrole albertain. Ici est-ce bien la sécurité et la survie des écosystèmes qui est en jeu ou de bonnes vieilles considérations à saveur politiques ?

Lorsque quoiqu’il en soit nous continuons de consommer du pétrole sans trop d’arrières pensées et autres matières gazeuses ; ce pétrole consommé qui d’ici 2014 devrait avoisiner ou dépasser quelques 961 950 200 barils par an pour le seul Canada, soit grosso modo un milliard si mes calculs sont exacts et si je ne me suis pas trompé avec ma virgule 🙂

Euh…en quoi le fait D’INVERSER un flux quelconque le rend-il plus ou moins sécuritaire?

Il serait sécuritaire s’il va de l’est vers l’ouest mais moins sécuritaire s’il va de l’ouest vers l’est?

@ François 1 :

Vous posez une bonne question à laquelle je peux en partie vous répondre :

1_Le projet prévoit une augmentation du débit du pipeline. Actuellement de 240 000 barils par jour, il doit être portée à 300 000 b/j.

2_Tous les pétroles n’ont pas la même densité (viscosité). Le pétrole albertain — bien que son prix soit évaluée sur la base du WTI (cotation à New-York, référence : pétrole léger du Texas) — est dans la pratique un pétrole considéré comme lourd, ce qui signifie qu’il emporte dans son flux plus de résidus ; qui sont utilisables et même transformables en pétrole grâce à la chimie.

3_Si idéalement le transport du pétrole devrait se faire par graviter, il n’en reste pas moins que plusieurs impératifs sont liés au relief. Lorsque vous inversez un flux, vous inversez aussi les contraintes physiques et topographiques qui s’y trouvent reliées. Ainsi le pétrole qui doit rester en mouvement doit être pompé, d’où un certain nombre de stations de pompage qui doivent être répartie sur le réseau. Les pompes doivent également être inversée tout comme leurs paramètres doivent être reconfigurés à fin de maintenir un flux constant au niveau de la canalisation qui tout de même s’étend sur 639 kilomètres.

4_Les oléoducs sont sensibles à la corrosion, lorsque certains pétroles sont plus corrosifs que d’autres, notamment en raison de leur teneur en soufre (acidité), quoique les pétroles en provenance du Moyen-Orient aient un taux de soufre usuellement élevé comparé au Brent notamment (pétrole de la Mer du nord), le pétrole albertain est aussi considéré comme assez corrosif.

— En conclusion :
Avant de remettre en service l’oléoduc, on doit s’assurer que l’installation est parée pour résister à la corrosion d’une part et plus spécifiquement à la pression qui ne peut qu’augmenter en raison de l’accroissement du volume transporté et de la viscosité moindre du pétrole albertain. D’où des contraintes supplémentaires en matière de sécurité. C’est ce qui oblige la compagnie Enbridge à procéder à des tests à fin de pourvoir rencontrer l’ensemble de ses obligations.

J’espère que vous trouverez mes commentaires tout à votre satisfaction.