Plutôt que de coupes, la culture scientifique a besoin d’un plan d’urgence

S’il y a un domaine où l’action gouvernementale n’est absolument pas à la hauteur ni des enjeux ni des demandes de la population, c’est bien celui de la culture scientifique, dit Valérie Borde. Et pourtant, les besoins y sont criants, ajoute la blogueuse.

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Illustration : Getty Images

Les compressions budgétaires mettent en difficulté les organismes de culture scientifique comme l’Acfas, Science pour tous, l’Agence Science-Presse ou le Cœur des sciences, qui voient leurs subventions de fonctionnement diminuer ou leurs demandes de soutien pour des projets de courte durée tarder depuis des mois. Au moment même où tout indique que les besoins sont criants !
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S’il y a un domaine où l’action gouvernementale n’est absolument pas à la hauteur ni des enjeux ni des demandes de la population, c’est bien celui de la culture scientifique.

Il y a tout juste un an, à l’issue d’un long travail de consultation, Québec publiait sa Politique nationale de la recherche et de l’innovation (PNRI), bien accueillie tant par les chercheurs que par les entreprises… et applaudie par le milieu de la culture scientifique, ce parent pauvre qui se voyait, pour une rare fois, mis sur le devant de la scène.

Enfin, semblait-il, un gouvernement allait accorder un soutien significatif à la promotion des carrières scientifiques, mais aussi à tous ces acteurs qui en arrachent pour répondre à la soif de connaissances de la population de tout âge.

On allait se soucier que la science soit mieux enseignée à l’école primaire et secondaire, en plus d’appuyer la science au musée et dans les médias ; bref, s’attaquer à tout ce qui limite aujourd’hui considérablement l’accès au savoir scientifique par monsieur et madame Tout-le-monde.

La douche froide

Où en est-on aujourd’hui ? Il y a d’abord eu changement de structure. À Québec, la promotion de la science ne dépend plus du ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, mais de celui de l’Économie, Innovation et Exportations (MEIE). La science, elle, est restée au ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de la Science.

La PNRI (qui a migré sur le site du MEIE)… est toujours là, assure le gouvernement, même si le ministre Jacques Daoust évoque déjà un besoin de rééquilibrage entre la recherche fondamentale et l’innovation qui laisse augurer des modifications substantielles aux plans du gouvernement péquiste.

En culture scientifique, c’est la douche froide. Les principaux acteurs du domaine ont tous vu leurs subventions diminuer nettement, même si leurs activités de diffusion de la science sont de plus en plus diversifiées et connaissent un succès grandissant.

Depuis neuf ans, par exemple, la fréquentation des activités du 24 heures de science augmente continument, et l’événement — qui repose en très grande partie sur du bénévolat — a attiré 36 000 personnes, l’an dernier. Au Cœur des sciences, la plupart des conférences et sorties affichent complet.

De multiples organismes de culture scientifique connaissent le même problème : ils ont peu de revenus autonomes. «Nous sommes d’efficaces animateurs, ainsi que de passionnés communicateurs et médiateurs scientifiques, mais nous n’avons pas tous la fibre entrepreneuriale», résume Jacques Kirouac, directeur général de Science pour tous, qui tient, ce 14 octobre, sa grande rencontre annuelle.

Tous courent après les mêmes commanditaires, bien trop rares, et parfois fort exigeants sur le message qu’ils entendent passer (souvenez-vous notamment de la controverse sur l’exposition Énergie, le pouvoir de choisir, présentée au Musée des sciences et de la technologie du Canada, à Ottawa, qui faisait l’impasse sur certains aspects négatifs de l’exploitation des sables bitumineux).

Les universités et les centres de recherche publics, aux prises eux aussi avec des compressions majeures, se recentrent également sur leurs missions premières et sabrent dans la diffusion de la science, victime colatérale dont pas grand monde ne se soucie.

À la Sépaq aussi, les coupes se traduisent par des diminutions de service de culture scientifique — par exemple, au parc de Miguasha, site du patrimoine mondial de l’Unesco célèbre pour ses fossiles, où la fréquentation est pourtant à la hausse, ou sur l’île Bonaventure, où l’on a coupé dans les heures des guides naturalistes, qui assuraient la mission éducative autour de la colonie de fous de Bassan.

La science avant le sport et la politique

Fin août, le Conseil des académies canadiennes (CAC) a publié un portrait — le premier depuis 25 ans — de la culture scientifique au pays.

Les experts ont observé que le Canada semble se positionner (pour certains indicateurs, du moins) mieux que d’autres pays qui ont fait le même exercice.

Sur 33 pays, le Canada se situe notamment en première position pour ce qui est de l’indicateur «Mobilisation du public à l’égard de la science».

En clair, cela signifie que les Canadiens ont particulièrement soif de connaissances scientifiques.

Ils sont plus enclins que les autres citoyens du monde à visiter, au musée, des expos sur la science, à participer aux activités que proposent les organismes de culture scientifique et à se mobiliser pour des causes en lien avec des sciences et des technologies controversées.

Les Canadiens s’intéressent même plus à la science qu’à l’actualité sportive ou à la politique, selon les résultats du sondage organisé par le CAC auprès de 2 004 Canadiens, dont 514 Québécois.

Oui, oui, vous avez bien lu.

En sport et en politique, ils sont plus informés qu’intéressés, mais c’est l’inverse en ce qui concerne les découvertes scientifiques et les avancées technologiques, de même que les problèmes environnementaux et les nouvelles découvertes médicales.

Le sondage nous apprend aussi que les Canadiens feraient mieux que les résidants des autres pays en matière de connaissance de la science.

Mais il faut dire que la barre est basse. Un exemple ? Un Canadien sur deux ne fait aucun lien entre l’ADN et l’hérédité, et près des trois quarts ne savent pas ce qu’est une molécule.

Et cela risque de ne pas s’améliorer, car les jeunes Canadiens, et en particulier les Québécois, ne sont pas très bien outillés par l’école en matière de science.

Au dernier test PISA de l’OCDE (qui s’adresse aux jeunes de 15 ans), le Canada s’est classé 10e sur 65 en sciences. Le Québec a obtenu un score équivalent à celui du 18e pays (la Nouvelle-Zélande).

Les Québécois un peu plus jeunes ont d’ailleurs obtenu une des plus mauvaises notes en sciences au Programme pancanadien d’évaluation 2013, publié il y a quelques jours, lequel compare les compétences et les attitudes des jeunes de deuxième secondaire (ou huitième année) à travers tout le Canada.

Avec une note de 485, le Québec s’est classé huitième sur les dix provinces canadiennes — devant le Manitoba et le Nouveau-Brunswick, mais loin derrière l’Alberta (521 points) et l’Ontario (511 points). Pas fort.

Passer à l’action

Comment faire mieux pour répondre aux aspirations de la population en matière de culture scientifique, empêcher l’école d’agir comme un véritable éteignoir à curiosité scientifique et outiller les jeunes ?

D’abord, il faut redonner d’urgence des fonds aux organismes de culture scientifique, pour lesquels ils sont vitaux. Et on ne parle pas de gros montants.

Couper 10 % ou 20 % de leurs subventions n’a fait épargner que quelques dizaines de milliers de dollars à l’État, mais met en péril plusieurs projets de diffusion de la science.

Puis, réactiver le volet «culture scientifique» de la PNRI et, au-delà de cela, mobiliser l’ensemble des acteurs, gouvernement, organismes de diffusion, entreprises et centres de recherche dans un grand chantier.

Le Québec pourrait notamment s’inspirer, pour cela, de la Nouvelle-Zélande. S’appuyant sur son Scientifique en chef, elle a publié, l’été dernier, un fort intéressant Plan stratégique national pour la science dans la société.

Avec ce plan, A Nation of Curious Minds (pdf), le gouvernement néo-zélandais prend l’initiative pour mobiliser à la fois le milieu de l’éducation, les acteurs de la culture scientifique (médias, musées…) et les acteurs de la science (universités et entreprises de haute technologie).

Il s’appuie sur un groupe d’experts provenant de tous ces milieux pour piloter une vraie stratégie globale, incluant un plan de réalisation, des échéanciers et une mesure des résultats. En bref, il prend la chose au sérieux.

Messieurs les ministres Jacques Daoust, en charge de l’innovation et de la promotion de la science et de l’innovation, et Yves Bolduc, en charge de la recherche et de la science, dont dépend notamment le Scientifique en chef, à vous de jouer !

* * *

À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

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La promotion de la science passe aussi par la présence des scientifiques sur la place publique / médiatique le plus souvent possible pour soit commenter et/ou vulgariser des aspects scientifiques de questions débattues dans l’actualité (évolution des technologies, l’écologie, le développement durable etc..), nous avons déjà bon nombre d’émissions de ce genre qui font connaitre les scientifiques et qui permettent peut-être d’en faire des modèles inspirants pour les jeunes.

Il y a un autre phénomène, fédéral celui-ci, que vous n’abordez pas, c’est l’attitude de boycottage systématique de tous les scientifiques qu’on retrouve dans la fonction publique fédérale et autres institutions fédérales, lorsque leurs avis risquent de jouer contre la vision et les projets du gouvernement Harper, en plus d’empêcher ces scientifiques d’éclairer l’opinion publique sur des choses qui ont ou auront des impacts sur la collectivité ça cache ces scientifiques plutôt que de les mettre en valeur face au public, soit exactement le contraire de ce qu’il faudrait faire pour aider à la promotion des sciences.

Le plus inquiétant c’est le classement du Québec presque à la queue de toutes les provinces canadiennes. Pourtant les québécois se classent très bien en mathématiques. L’innovation est une des clés de l’économie qui en dépend.

Au Québec, l’innovation et la recherche scientifique sont d’abord jugées comme étant des responsabilités de l’État. À tort, puisque l’innovation est largement entre les mains du secteur privé, à moins de disposer d’un vaste réseau de recherche pointue axée sur la défense militaire, comme aux États-Unis. Et encore, la recherche militaire là-bas, c’est Lockeed Martin, Boeing, Spar, General Dynamics, GE, etc.
Il serait temps, comme on s’apprête à le faire en réduisant la part de la fonction publique dans le PIB, de stimuler la migration des chercheurs, agents de transfert, scientifiques, vers le secteur privé. Les docteurs au Québec, oeuvrent surtout dans des centres de recherche publics ou largement financés par celui-ci, alors qu’ils devraient se trouver en plus grand nombre dans l’industrie, les services, les médias. La multiplication des « start-ups », ce n’est pas autre chose! C’est souvent un chercheur qui a pris congé de son université et refusé de se ranger dans un laboratoire public. Par ailleurs, la meilleure façon de vendre la science et la technologie aux plus jeunes, ce n’est pas la multiplication des organismes et des revues spécialisées, c’est la présence forte d’entreprises technologiques qui promettent un emploi enthousiasmant, à proximité!
Les alarmes qui se multiplient présentement sont de la même veine que celles qui résonnent d’un bout à l’autre de la Province, en éducation, en santé, et tralala. On ne veut pas perdre son emploi, à vie, sans risque, en invoquant le « bien du peuple » et « l’avenir de la patrie ». Le bien du peuple est ailleurs que dans la fonction publique, l’avenir aussi.

M Saint-Cyr: les emplois dont il est question dans cet article sont essentiellement dans des organismes à but non lucratif sous-payés et sous-financés. Pas dans la fonction publique.

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