Pour apprivoiser la bête artificielle

L’intelligence artificielle relève en bonne partie d’un phénomène bien connu des historiens et sociologues des sciences, qu’on appelle le hype. Valérie Borde nous explique comment ça marche, et nous aide à garder la tête froide.

Photo : Pixabay

À moins de vivre sur une autre planète, vous avez sûrement entendu parler d’intelligence artificielle ces derniers temps, de toutes sortes de manières : robots financiers ou avocats, algorithmes meilleurs que des radiologistes, assistants personnels, pluie d’investissements dans l’IA, Montréal, plaque tournante de la recherche… mais aussi pertes d’emplois massives en perspective, accidents de voiture autonome, Cambridge Analytica, Big Brother, Black Mirror… n’en jetez plus, la cour est pleine !

Pour y voir plus clair dans tout ce fatras, il faut d’abord être conscient que l’intelligence artificielle relève en bonne partie d’un phénomène bien connu des historiens et sociologues des sciences, qu’on appelle le « hype ». Le hype — un mot pour lequel l’Office québécois de la langue française n’offre pas de traduction autre que « battage » — frappe particulièrement certains types d’avancées technoscientifiques. Être conscient de son existence aide à garder la tête froide.

Les choses se passent toujours de la même manière et débutent comme un incendie. Au départ, il faut une technoscience  « inflammable », dont on croit qu’elle pourrait tôt ou tard déboucher sur quelque chose de majeur pour nos sociétés, et dont les effets potentiels ont déjà attiré l’attention des auteurs de science-fiction. Hier, c’était le génie génétique, le décodage du génome humain et les nanotechnologies, aujourd’hui, c’est l’intelligence artificielle. L’imaginaire est un puissant moteur de battage.

Ensuite, il faut une étincelle, une technique qui représente un net progrès (une rupture, selon le mot à la mode) par rapport à celles qui l’ont précédée. Pour le séquençage du génome, c’était la réaction de polymérisation en chaîne, qui a permis de multiplier rapidement des brins d’ADN dans les labos. Pour les nanos, c’était le microscope à effet tunnel, qui a permis de manipuler les atomes un à un. Pour l’intelligence artificielle d’aujourd’hui, c’est l’apprentissage profond, un nouveau type d’algorithmes qui change la manière de fonctionner de certains programmes informatiques.

L’étincelle enflamme le milieu scientifique et les entreprises qui voient du potentiel dans cette découverte. Pour pouvoir poursuivre leurs travaux très prometteurs, les uns et les autres commencent plus ou moins sciemment à « survendre » la technologie, vantant son caractère disruptif à d’autres entreprises, à des États et à des journalistes avides de découvertes révolutionnaires. Source potentielle de profits astronomiques, de création d’emplois très qualifiés, de progrès pour le bien-être de la population et d’histoires à faire rêver, le feu prend rapidement de l’envergure.

Pour vendre le rêve, on invente un nouveau vocabulaire un peu flou, ce qui permet à beaucoup de gens œuvrant en périphérie des découvreurs de l’étincelle de s’associer à la révolution en marche.

Les millions, voire les milliards, tombent du ciel au fur et à mesure que la bataille devient planétaire, aucun État ne voulant rester en plan. De jeunes pousses voient le jour, des scientifiques encore inconnus il y a peu deviennent des stars que l’on s’arrache, les consultants en études de marché recensent les investissements et prédisent des retombées à coups de chiffres qui dépassent l’entendement. Un vrai feu d’artifice !

En même temps, pour vendre le rêve, on invente un nouveau vocabulaire un peu flou, ce qui permet à beaucoup de gens œuvrant en périphérie des découvreurs de l’étincelle de s’associer à la révolution en marche. L’expression « intelligence artificielle », qui date des années 1950, est revenue au goût du jour avec les avancées en apprentissage profond, mais toutes sortes d’autres techniques d’apprentissage automatique s’en réclament aujourd’hui.

Alors qu’il y a peu on parlait d’informaticiens qui écrivaient des programmes pouvant donner lieu à des logiciels, maintenant, ils créent des algorithmes, codent des robots virtuels et donnent naissance à des intelligences artificielles. On voit aussi apparaître toute une iconographie puisant dans l’imaginaire pour représenter spectaculairement des notions aussi abstraites que difficiles à expliquer dans le détail. La double hélice hier, le robot androïde aujourd’hui deviennent les emblèmes d’une révolution. Ça frappe l’imagination !

Dans les universités, c’est la frénésie des regroupements ou consortiums rebaptisés pour maximiser les investissements gouvernementaux et privés. Le feu devient un « écosystème » qu’on essaie d’organiser tant bien que mal pour que tous ses membres y trouvent leur compte. Les élus, eux, cassent leur tirelire, et ne manquent pas une occasion de caser les nouveaux mots-clés dans leurs discours, pour bien montrer qu’ils sont aux commandes, et vanter leurs actions dans un domaine qui va propulser la société tout entière vers un monde meilleur. Souvent, ils y croient sincèrement.

Et puis, à force de voir le feu grossir, la société prend peur. Et si la science-fiction avait raison ? Et si, en voulant débarrasser les humains de leurs maladies génétiques, on créait des chimères ou on encourageait l’eugénisme ? Et si le monde était littéralement gobé à notre insu par des nanoparticules aussi réactives qu’indécelables et dangereuses ? Et si la machine devenait plus intelligente que l’humain et prenait sa place ? Que va devenir notre humanité ? Les oiseaux de malheur commencent à se faire entendre, ajoutant à la confusion du public, qui, à ce stade, ne sait vraiment plus quoi penser.

Telle une pluie fine, la réalité reprend ses droits et
la flamme de la « révolution technologique »
s’éteint doucement.

Au-delà de ces grandes terreurs fantasmées, on commence à se préoccuper d’éthique : quels pare-feux faudrait-il installer pour qu’effectivement la technologie engendre de réels progrès et pas des catastrophes ? Comment la maîtriser pour qu’elle respecte nos valeurs, n’engendrant ni inégalités criantes ni asservissement, sans pour autant brider son potentiel de résolution de problèmes ? Il faut du temps pour répondre à ces questions, qui impliquent, d’abord, de bien comprendre de quoi on parle et de saisir les réelles capacités de la technologie. Or, à ce stade, ce n’est pas du tout évident d’y voir clair !

Un hype ne dure jamais. Telle une pluie fine, la réalité reprend ses droits et la flamme de la « révolution technologique » s’éteint doucement. Le génome humain séquencé il y a 15 ans n’a rien révolutionné, même s’il a permis d’avancer dans la compréhension du vivant et de raffiner certains médicaments. À plus court terme, il a par contre engendré plusieurs années de vaches maigres pour l’industrie des biotech, privée de capital de risque et de subsides gouvernementaux pour n’avoir pas été à la hauteur. La médecine personnalisée a engendré un autre battage il y a cinq ans. Là encore, même s’il y a des avancées, les étagères de nos pharmacies sont très loin de crouler sous les médicaments personnalisés.

Forcés de se réorganiser, scientifiques et entreprises connaissent à ce stade de désintérêt un bon passage à vide, au cours duquel ils vont vaincre certaines difficultés, sans pour autant parvenir à amener la technologie à remplir ses folles promesses. Le battage disparaît de l’espace public aussi vite qu’il y était apparu. Mais même si le feu n’est plus là, les braises invisibles sous la cendre couvent et continuent discrètement d’entretenir le progrès des connaissances et l’adoption progressive de nouvelles technologies plus ou moins bénéfiques pour l’humain et la planète.

L’intérêt pour l’IA va-t-il bientôt s’éteindre ? Quel sort l’attend ? Suite au prochain épisode…

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6 commentaires
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Voici « ma foi » un très bon article, qui décrit fort joliment ce monde « merveilleux » dans lequel nous vivons. Et si vraiment l’intelligence existait, faudrait-il s’en débarrasser ?

L’un des grands obstacles au numérique, c’est que nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’il en restera dans quelques centaines d’années. Déjà avoir accès à certains fichiers ou logiciels qui ont plus de dix ans, cela tient quelquefois du « parcours du combattant ». N’en ira-t-il pas de même avec tout ce qui touche l’intelligence artificielle ?

S’il devait y avoir un nouveau « hype » cela consisterait peut-être à former une technostructure ouverte à tous, dont le rôle premier serait de pouvoir préserver et transmettre le savoir « tout le savoir » dans le temps et pouvoir y accéder encore et encore quelles que soient les formes du savoir (du savoir-faire) et les formes de l’évolution.

Rien n’indique cependant que cet accès multiple au savoir et la reproduction du savoir passe par des technologies numériques précisément. Comme rien n’indique que de frapper sur une calebasse avec une cuillère en bois assortie de quelques incantations, que tout cela ne fasse pas la « job » tout aussi également.

J’ai toujours nourri une grande admiration pour l’ethnologue Claude Lévi-Strauss ; « La Pensée sauvage » fut longtemps mon livre de chevet.

Je suis tout à fait d’accord avec madame Borde. Pour l’instant, l’IA n’est rien d’autre que de la programmation sophistiquée. D’ailleurs, j’attends impatiemment le robot qui aura assez d’intelligence pour faire mes toasts le matin.

Une autre expression qui me tanne et accompagne l’ « hype » de l’IA est le terme « algorithme » qu’on nous sert sans trop savoir ce que cela signifie. Tous ceux qui connaissent la programmation diront qu’un algorithme est une séquence d’instructions servant à résoudre un problème. En attendant qu’un robot ait trouvé le bon algorithme pour fabriquer mes toasts le matin, je suis pitoyablement condamné à suivre mon propre algorithme.

Excellent article. Merci de remettre les pendules à l’heure.
Ça me rappelle que, dans les années 70, on pensait réellement que les années 2000 seraient un âge d’or, que le travail serait complètement robotisé et que les gens auraient beaucoup de temps libres. Une société de loisirs, qu’ils disaient!
Comme ils se sont trompés!

Tout à fait d’accord avec vos propos ! Elle est où notre société de loisirs qu’on nous a fait miroiter ??? On pousse les gens à travailler de plus en plus vieux… Toute la technologie, l’intelligence déployée depuis des années nous ont-ils rendu plus heureux, plus en paix, en harmonie avec la nature??? Personnellement, je crois qu’on a régressé. De plus en plus de gens sont aux pilules, ne sont plus capables de s’arrêter, travail comme des fous, consomment à l’extrême, la classe moyenne disparait de plus en plus vers le bas, un profond déséquilibre social s’amplifie d’année en année, les jeunes ne regardent plus où ils marchent tant ils sont devenus accros à leurs tél. « intelligent », les menaces d’attentats et de nucléaires augmentent aussi, un monde de plus en plus « toxique » au niveau environnementale, et j’arrête là…juste pour vous montrer le côté SOMBRE de l’intelligence. Je sais qu’on ne pourra jamais arrêter l’homme de chercher, d’inventer, d’utiliser son mental pour se donner bonne conscience, mais c’est foutu d’avance ! Jamais il n’aura la sagesse de la nature, car il se croira toujours bien au dessus, et c’est précisément ce qui va nous perdre. C’est ce que nous diraient les animaux s’ils pouvaient parler…mais si tel était le cas, je pense qu’ils finiraient par s’embourber eux aussi dans des grands discours, Dieu les a épargné de ce fardeau… Tirez « la plug » à l’intelligence humaine ou artificiel quant à moi…Ça ne peut que nous perdre. Vous le voyez j’espère ? Et en passant, la planète peut très bien s’arranger d’elle même…Arrêtons de nous faire des accroire encore ici, débranchez les micros de nos « grands penseurs » qui en ont récupéré un vedettariat, voir une profession en VERT et contre tous…Et de grâce ! Ne touchez pas aux génomes avec vos idées de « forcer » celui-ci à être selon vos théories très très limitées et tenté de créer un monde mieux qu’il ne l’a été fait. Vous même « grands scientifiques » qui nous dites que tout notre univers tient à une précision de plus d’une cinquantaine de chiffres après le point ! C’est assez divin non ? On a eu une bonne leçon déjà, si leçon a vraiment été tirée??? avec le fait d’avoir modifié le noyau de certains atomes (neutrons), les plus petites particules de l’univers et l’énorme énergie qui s’en est dégagé(thermonucléaire), comme si la nature nous avait dit; WAKE-UP ! NE TOUCHEZ-PAS ! Hélas le grand « génie » qui l’a découvert, un homme surement très intelligent, qui devait savoir surement les graves conséquences de cette découverte sur le monde, l’a tout de même fait ! Pourquoi vous pensez ? L’égo ! Ainsi, naissait la bombe nucléaire ! Et elle nous pend au dessus de la tête chaque jours jusqu’à quand ??? Mais bon, je ne suis qu’un simple citoyen, qui paie ses taxes, pas de grands diplôme, ne me croyez pas, tirez vos propres conclusions d’où l’humain en est rendu en 2018…

Parfaitement bien décrit, le « hype » propage rêves, angoisses et… milliards de crédits de recherche développement ! Le progrès va tout changer et quand la vague se retire on mesure les vraies avancées…ou pas ! On peut aussi ajouter à la liste blockchain, cryptomonnaies, voitures autonomes. Ce n’est pas nécessairement grave car in fine la réalité est têtue !

L’intelligence artificielle n’est qu’un interrupteur un peu plus compliqué. L’exécution d’une tâche, peut-être sûrement peu ou prou sophistiquée.

Voir et écouter le mathématicien Cédric Villani !