Pour soigner votre gueule de bois électorale virtuelle

À la suite des élections municipales, les déçus râlent sur mes réseaux sociaux. De même que plusieurs déprimés. Et des surpris. Et quelques fâchés, bien entendu. Il y a toujours des fâchés quelque part. Les contents sont rares.

Étonnant ? Pas du tout : nos réseaux faussent tout simplement notre représentation du réel. Nous en sommes quittes pour une gueule de bois virtuelle quand les faits, têtus, contredisent nos consensus numériques.

D’abord, je le confesse : je suis moi-même plutôt genre « addict » aux réseaux. J’ai même déjà écrit à ce propos. Que voulez-vous : devant mon ordi, que j’utilise juste pour du sérieux, genre tableaux, chiffres et lettres — mais jamais de jeux —, je ne peux résister à zieuter régulièrement Facebook et Twitter. Je suis comme ça. Plutôt contaminé. Mais en contrôle, hein.

Et même si je me crois très fort en mode multitâche, je sais bien que j’en deviens moins productif, comme toutes les études le montrent.

Mais bon, quand ça bouge, les réseaux sont formidables. Je trouve. Pour les élections par exemple : nos plates soirées électorales d’antan se transforment en déferlante informationnelle, en manne de contenu, en orgie numérisée ! Chapeau.

J’étais donc ce dimanche vissé à mon écran et fébrile sur mon clavier en regardant Patrice Roy s’inquiéter entre autres choses de la longueur très peu 2.0 des réponses de madame Simard. Les tableaux s’affichaient, les tweets fusaient, mon mur débordait.

Faut le dire, les réseaux bouillonnent alors : images, faits, révélations, lapsus, déceptions et sourires en rafale — un feu d’artifice.

Mais il fallait voir les commentaires étonnés sur mon mur, à la sortie des résultats électoraux : « Ben voyons ! Ça se peut pas ! Ah non, c’est pas vrai ! » On tombait des nues dans les communautés virtuelles, avec mal de bloc et nausées en prime.

Le problème, c’est que cette « réalité virtuelle » se construit sur un biais fondamental. Sur une « distorsion systématique d’un échantillon ou d’une évaluation statistique. » (Antidote).

L’échantillon statistique de nos « amis », « suiveux » et « suivis » est en effet lourdement biaisé. Pour une raison bien simple : il nous ressemble. C’est normal : nous choisissons et sommes choisis. On s’enfonce donc en plein sondage antiprobabiliste et plutôt complaisant. Si on peut dire.

Certes (j’aime le mot « certes »), nos relations sociales « réelles » nous ressemblent tout autant, mais dans le monde virtuel, vu le nombre et la vitesse des échanges, l’effet miroir est décuplé : nous baignons alors dans un flot d’opinions forgées d’affinités sélectives. O.K., il y a aussi des opinions contraires, mais ça reste minoritaire.

Notez aussi le blocage, qui permet de renforcer encore plus des communautés déjà homogènes. Je connais : certains m’ont bloqué pour cause d’idées, comme Joanne Marcotte, qui pousse pour le privé en santé, alors que moi c’est le contraire. Terminés, nos stimulants échanges sur Twitter. Impossible de répondre et d’argumenter a contrario.

Moi qui ne bloque jamais personne — sauf les fraudeurs, les dérangés qui gueulent et les neveux de ces riches rois qui me lèguent chaque mois 20 millions d’euros. Pourtant, j’adore les contradicteurs, seuls à même de tester la résilience de nos idées. Mais c’est parfait pour ceux qui aiment s’obstiner tout seuls et le semblant d’unanimité.

Tout ça conduit à des « bulles d’opinions » dont le niveau de cohérence nous éloigne dans une mesure identique de la réalité.

Pas toujours lisses, d’ailleurs, les bulles : échanges acrimonieux, « tweetfights » et antagonismes divers ébranlent tous les jours les réseaux. Quand le sujet est intense, elles menacent d’éclater : avec la charte, par exemple, tellement clivante qu’elle pousse aux prises de bec binaires et aux actions de blocages préventives. Mais ça reste assez rare. Et elles sont résistantes.

Non, le vrai problème du consensus virtuel, c’est qu’une élection, ça se produit surtout dans le réel. Dans le « tout le monde » extérieur, au moins de ceux qui votent — pas très nombreux, il faut dire.

On finit par se faire croire que la réalité ressemble à celle de nos réseaux, alors quand on voit les premiers résultats rentrer, c’est ardu.

D’autant plus que les utilisateurs des réseaux sociaux, tous genres confondus, diffèrent déjà passablement de ceux qui s’en méfient. Alors on double la distance : nos amis virtuels plein d’affinités sont choisis parmi les pas-de-vie qui perdent comme moi trop de temps devant leur écran. Double biais, redoublement de surprise.

En plus, c’est pas pour dire, mais le vrai réel est biaisé dans l’autre sens, ajoutant à l’écart du ressenti.

Parce qu’on ne se racontera pas d’histoires : l’opinion publique réelle ne « spinne » jamais sans raison. Les médias de masse jouent leur rôle et formatent efficacement les idées.

Ne serait-ce qu’en parlant ou non des candidats, ce qui est déjà signer un arrêt de mort (électoral) quand on décide d’en passer un ou deux sous le rouleau compresseur du silence. Ce qui fait que ce réel formaté finit par ne plus trop ressembler à l’opinion consensuelle qui s’affiche sur murs et fils. Le réveil est parfois brutal.

Au fait, travaillant aujourd’hui à la maison, je n’ai pu prendre le pouls du « vrai monde », celui de la communauté réelle, généralement plus discrète en commentaires politiques. En tout cas, on parle assez peu de politique dans les hôpitaux.

« Heu… Y a-t-il un remède, docteur ? »

Ah oui, j’oubliais. Un remède. Heu…

Une option, c’est peut-être d’aller faire un tour dans le monde réel, de temps en temps. En plus, c’est pas mauvais pour la santé mentale.

« Et si les gens ne veulent plus sortir ? »

Alors, ben… Il reste le vote virtuel. Voilà.

Il faut élire des maires, ou mieux, des avatars de maires, à coup de « J’aime » et de retweets. Pourquoi pas?

Et on pourra au moins les désinstaller si ça vire mal.

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