Pour une première ligne médicale efficace, misez sur les producteurs de cailles, monsieur le Ministre

L’excellent article d’Amélie Daoust-Boisvert dans le Devoir montre que la première ligne médicale peut être efficace. En Montérégie, le docteur Claude Rivard, médecin responsable du GMF Marguerite d’Youville, le prouve à chaque jour. Mais il reste encore beaucoup de chemin à faire.

Au fait, vous ne connaissez peut-être pas mon ami Claude Rivard. C’est un super médecin, passionné de son métier, une dynamo, comme on dit. Un leader naturel. Je ne suis pas peu fier de l’avoir jadis recruté à l’Hôpital Pierre-Boucher, dans les années 1990, alors que j’y étais chef de l’urgence.

Quelques années plus tard, il a pris à son tour la chefferie de l’urgence. Puis a dirigé sa pratique vers les soins intensifs, service qu’il a ensuite dirigé.

Ce qui ne l’empêche par de présider l’Association régionale Richelieu-St-Laurent de la FMOQ. Vous avez compris qu’il aime les défis.

Mais le plus remarquable, c’est qu’il réussit tout ça en gardant sa pratique de bureau fort active, débordant d’ailleurs largement les aspects cliniques: il travaille sans relâche à l’organisation des soins et a transformé sa clinique en GMF, devenu un modèle dans la région: beaucoup de patients, des heures d’ouverture élargies, une informatisation des dossiers, l’intégration des infirmières – certaines sont revenues de la retraite pour le suivre.

Et ça marche, exemple réjouissant pour un défendeur du régime public de santé comme moi. Mais ce n’est pas de la magie. Il a travaillé fort.

À cet égard, les médecins ne sont pas tous égaux, j’en conviens. Rarement sont-ils gros producteurs de cailles avant d’être médecins, un atout important quand on veut brasser les choses.

Vous ne saviez pas? C’est que le docteur Claude Rivard a fait un bac en agronomie avant de faire sa médecine. Et pas juste en théoricien: il a ensuite payé ses études médicales en livrant des milliers de cailles chaque matin. En gros camion. C’était à l’époque, avec sa conjointe, le sixième plus gros producteur de cailles du Québec! Rien de moins. Debout à 4 heures de matin, son truck rempli de volailles, il parcourait les routes du Québec pour la livraison, puis revenait à l’université.

Anecdote : quelques années après avoir vendu sa ferme, il revisite ses terres pour constater que le nouveau producteur avait installé… une machine permettant de ramasser les excréments de cailles, quelque chose comme 20 tonnes par année. Claude, faisait tout ça à la pelle! Un vrai. Mais c’est une autre histoire.

Vous l’aurez compris, il entreprend beaucoup de projets et les réussit souvent. Pas surprenant de le retrouver à la tête d’un GMF efficace, qui livre des services pertinents, répond à la commande et respecte ses engagements et contrats.

Ce qui n’est pas toujours la norme. Comme le rappelle la journaliste : « En Montérégie, moins d’un groupe de médecine de famille (GMF) sur trois respecte le contrat pour lequel il reçoit quelques centaines de milliers de dollars. » C’est embêtant.

C’est d’autant plus pertinent que la Montérégie est justement une des régions où il y a beaucoup de médecins « non-participants », « privés-privés », dont je parlais l’autre jour sur mon blogue.

Un problème reconnu le ministre Réjean Hébert, qui a confirmé le lendemain de mon texte sa propre inquiétude face au phénomène de la privatisation croissante de la médecine. Il lui faut maintenant agir.

Comment? En améliorant la médecine de première ligne, d’une part, puisque c’est très souhaitable. Et d’autre part, peut-être aussi en serrant un peu la vis du côté privé, puisque c’est possible : il a le pouvoir de faire respecter les ententes, certes, mais aussi d’imposer des tarifs comparables à ceux du public; et même, à la limite, de proscrire le désengagement dans les régions où ce problème compromet l’accès.

Mais je ne pense pas que la coercition soit la meilleure des solutions ni d’ailleurs qu’elle fonctionne bien avec le genre de « travailleurs autonomes » que nous sommes, les médecins nord-américains.

Il faut plutôt donner de la place et sans doute plus de moyens aux leaders positifs, comme le docteur Rivard, qui démontrent comme d’autres que c’est possible d’organiser la médecine de première ligne, de travailler autrement et de bien répondre ainsi aux besoins des patients. Et que le système public permet tout cela. Avec l’avantage retenir les médecins du bon côté de la clôture.

Comme le mentionnait Claude, son GMF attire les collègues : « Le modèle GMF a sauvé ma clinique, n’hésite pas à affirmer le Dr Rivard. On a même attiré quatre nouveaux médecins en trois ans. »

Mais les médecins ont souvent de bonnes excuses pour éviter de s’engager davantage. Claude, qui travaille depuis 20 ans à l’hôpital et en clinique, a toutefois son opinion sur ce point: « Chaque fois, il y a des circonstances atténuantes. (…) Un moment donné, c’est ta productivité que tu dois améliorer ».

Cité par la journaliste Amélie Daoust-Boisvert, on apprend sans trop de surprise qu’il appuie donc la sortie du ministre touchant les GMF: « Il était temps que quelqu’un mette ses culottes ! ».

Les médecins jouissent d’un statut de travailleur autonome où le revenu provient de l’état, ce qui offre une garantie de stabilité, mais il leur faut en retour mieux répondre aux besoins des patients. S’il veut agir, le ministre Hébert doit donc pousser les médecins à aller dans cette direction.

Créer des GMF, leur fournir le financement et les moyens et faire respecter les ententes de service, c’est essentiel.

Mais il faut aussi développer une vraie vision clinique qui définisse les tâches et responsabilités de la première ligne.

Cette vision doit être territoriale à mon avis. On peut d’ailleurs poser des gestes concrets en ce sens. J’en ai mentionné quelques-uns ici. Par exemple:

  • Établir les responsabilités des médecins, des GMF et des CLSC sur un territoire donné;
  • S’assurer dès que tout le monde est pris en charge par l’une ou l’autre de ces structures médicales;
  • Coordonner les soins et la disponibilité des cliniques sur les heures « défavorables » partout sur le territoire, comme cela se fait aux Pays-Bas;
  • Offrir des services 24/24 là où le besoin existe.
  • Implanter des dossiers électroniques partageables d’une clinique à l’autre pour assurer la continuité des soins sur le territoire;
  • Et intégrer les médecins solos dans ce réseau de services.

Beaucoup de chemin à faire. Beaucoup de travail. Mais avons-nous le choix? C’est une bien meilleure approche que cette privatisation à la va-où-je-te-pousse, non coordonnée, fragmentée et réservée à ceux qui en ont les moyens. Qui est un cul-de-sac dans notre contexte où la main-d’œuvre médicale n’est pas si abondante qu’en France. Quoi qu’en disent tous les va-t-en-privé.

Merci, Claude, de faire la différence, en mettant les deux mains dedans, en n’ayant pas peur de travailler fort et en aimant autant ce métier que nous pratiquons chacun à notre manière.

Il faudrait sans doute plus de producteurs de cailles comme toi sur les bancs de nos facultés de médecine.

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Je désire mentionner qu’à Beloeil, nous avons un confrère tout aussi dévoué à la cause d’ une première ligne efficace. je nomme le Dr Michel Beaudoin qui, malgré un problème de santé, travaille sans relâche au succès du GMF Carrefour de la Vallée. Je remarque que la première ligne dans notre région (Yamaska) s’organise de mieux en mieux avec le concert du CSSS Richelieu-Yamaska qui avec l’accueil clinique, nous permet de mieux servir notre population dans les situations semi urgentes qui autrement conduiraient les patients à l’urgence. J’ai comme exemple, la thrombophlébite profonde que nous traitons maintenant complètement en externe alors qu’à mes débuts il y a trente ans, nous hospitalisions les patients pendant environ une semaine pour ce même problème. Et nous avons ainsi plusieurs protocoles qui nous facilitent le travail.Nous sommes à déployer notre DMÉ, ce nouvel outil qui, nous croyons, améliorera encore plus notre rendement et agrément au travail. Nous avons plusieurs ordonnances collectives appliquées par nos 5 infirmières. Encore là, un service apprécié de la population et dont nous ne nous passerions plus. Il y a encore beaucoup d’amélioration à faire, particulièrement dans l’interdisciplinarité mais nous avançons avec confiance. La bureaucratie et l’inertie du système sont contraignantes mais nous avançons.
Merci à ces leaders positifs qui sont des exemples pour nous tous, mais ils ne sont pas tous des éleveurs de cailles. Je suis quand même témoin de la grande générosité et disponibilité du Dr Rivard qui a déjà passé un dimanche avant-midi avec le Dr Beaudoin, moi et deux administrateurs de notre clinique a nous expliquer le fonctionnement du DMÉ de leur GMF. Cela sur un temps de repos bien mérité.
Bernard Doyon md