Pourquoi Calvaire, de Plume, est LA «toune» des lendemains de veille

Pour le Dr Alain Vadeboncœur, Plume Latraverse transcrit, dans sa chanson Calvaire (écrite en 1974), quelques grandes vérités sociales, neurobiologiques et médicales… ce qui en fait, à n’en point douter, LA «toune» officielle des lendemains de veille !

Devenu malgré moi autorité de la gueule de bois (comme médecin et non praticien), j’ai eu l’honneur d’être invité par Mathieu Charlebois — recherchiste de PM et ancien de L’actualité — afin de défendre avec succès LA «toune» idéale des lendemains de veille, dans le cadre du concours bien connu «Dis-moi c’est quoi ta toune».

Après mûre réflexion, j’ai donc choisi Calvaire, de Plume Latraverse. Ma démonstration vous renversera au moins autant qu’un septième shooter de caribou – une pratique évidemment contraire à toute prescription médicale.

Il était préférable de rester sur mon terrain de prédilection — le diagnostic et le traitement —, des activités réservées à mes confrères depuis le célèbre rapport Flexner et sujettes à des accusations de pratique illégale de la médecine si on s’avance sur ce terrain sans permis de pratique… ce que l’anarchiste culinaire Bob le chef, l’autre concurrent à PM, ne pourra donc essayer.

Partisan de l’empirisme et désireux de respecter la méthode hypothético-déductive, j’ai sondé ma communauté Facebook, où on trouve une assez large expertise en matière de lendemains de veille. L’avalanche de réponses, dûment analysées selon une grille rigoureuse, m’a permis — comme vous allez le voir — d’aboutir à un choix qui m’apparaît plus approprié que Vesoul (1), pourtant suggéré par la comédienne Guylaine Tremblay.

Définir la gueule de bois

Tout est dans le diagnostic, puisqu’on ne peut décemment traiter sans savoir ce que l’on soigne — une vérité popularisée par Hippocrate. Ne me demandez pas la référence, mais il a presque tout inventé.

Qu’est-ce en effet qu’une gueule de bois ? Je réfère les buveurs impénitents à mon texte de fond sur la question, qui fait autorité malgré ses faiblesses évidentes soulignées par les maîtres du Web profond.

Convenons terminologie, si on veut bien se comprendre : veisalgie, toujours plus acceptable sur un billet de médecin, ou encore xylostomiase, très joli également, de xylo (bois), stomie (bouche) et ase… c’est ce que ça sent le matin.

La «toune» Calvaire décrit avec une grande précision la xylostomiase. Parce qu’on parle bien du lendemain de la veille, et non pas du moment déluré propre à l’intoxication aiguë elle-même, qui se situe plutôt la veille du lendemain ou, du moins, tôt le lendemain.

Or, d’innombrables suggestions de «tounes» reçues de mes amis Facebook concernaient plutôt la beuverie, période intéressante en soi, mais hors sujet.

Analyser Calvaire dans le texte

J’en arrive donc à l’œuvre choisie, après en avoir établi le texte définitif à partir des principales sources reconnues. Ça démarre comme un shooter sur les mots suivants :

«Le matin quand tu t´réveilles
Pis qu´t´as pris un coup la veille,
Quel calvaire
»

D’abord, le choix du mot «calvaire», thème récurrent. S’il s’agit du lieu tristement célèbre où le Christ fut jadis crucifié — une analogie un peu exagérée pour qualifier un lendemain de veille, d’autant plus que l’on ne rachète alors aucun péché —, il faut voir que le mot est aussi synonyme de «lieu de douleur».

Suivez bien la subtilité de Plume : où a-t-on mal, principalement, un lendemain de veille? Au crâne, bien entendu — au foie aussi, mais n’entrons pas dans les questions religieuses. Plume, né en 1946, connaît ses classiques et fait aussi montre d’une solide culture latine. Or, voici ce que nous dit le dictionnaire Littré sur l’origine du mot :

«Calvaria, lieu où Jésus-Christ fut crucifié, ainsi dit parce que, les condamnés y étant exécutés et leurs corps y restant, il était garni de crânes, en latin calvaria, lequel vient de calvus, chauve (voy. ce mot), à cause de la dénudation de la boîte osseuse.»

Étonnant. Le calvaire veisalgique se manifeste donc avant tout par un mal de crâne. Puis, après cette utilisation efficace du symbolique, Plume déploie toute sa culture neurobiologique :

«T´aurais l´goût d´une cigarette
Mais t´as rien qu´des allumettes,
Quel calvaire
»

En effet, il se trouve que l’alcool se lie notamment à quels récepteurs du cerveau, pensez-vous?  Vous l’avez deviné, il s’agit des récepteurs nicotiniques :

«L’alcool se lie à de nombreux récepteurs biologiques comme les récepteurs à glutamate, GABA, sérotonine, nicotinique. L’alcool est impliqué dans l’augmentation de la libération de dopamine dans le système mésocorticolimbique.»

Or, comment un mésocortex se débrouille-t-il au petit matin, quand l’alcool se retire par la voie du vomi et des autres sécrétions ? Par un appel à l’aide, mis bien en évidence par Plume :

«Tu finis ton fond d´bouteille
Tu fumes les mégots d´la veille,
Quel calvaire
»

Or, une des stratégies homéopathiques — en traitant le même par le même — les plus répandues pour traiter la gueule de bois, c’est d’en rajouter une «tit’ shot» le matin. Certains chercheurs expliquent la xylostomiase par sevrage partiel que le dividu désemparé chercherait ainsi à autotraiter.

Il est aussi possible que le buveur pénitent mise alors sur l’effet analgésique bien connu de l’alcool pour assouvir son mal de bloc. Ne riez pas : si vous étiez né sous la Révolution française, on vous aurait amputé une jambe en trente secondes après trois lampées de cognac. D’autant plus que le docteur Guillotin avait alors inventé un traitement assez radical contre le mal de tête.

De la dysfonction du cerebrum

Plume aborde ensuite deux autres dysfonctions cérébrales diagnostiquées lorsque l’acétaldéhyde compromet les activités dites avancées de notre cerebrum :

«En fermant l´tape à cassettes
Tu mets l´pied dans l´plat d´crevettes,
Quel calvaire
»

On sait que la gueule de bois pourrait s’apparenter à une migraine. Or, qui dit migraine dit photophobie et sonophobie… et ce n’est alors pas le temps de regarder un match de hockey sur un écran LED de 52 pouces ou d’écouter du Britney Spears à tue-tête. Mieux vaut calme et silence, ou encore, écouter le Stabat Mater, comme cela m’a été suggéré — pour rester dans le thème, je vous suggère le Dolorosa. D’où l’idée de fermer le tape à cassettes (2) qui joue peut-être depuis la veille en boucle.

Pour ce qui est du plat de crevettes, c’est une triple allusion préventive. On sait que Plume préconisait la prévention contre les effets du tabac par l’utilisation des gras non saturés contenus dans les fruits de mer. Or, ils permettent par ailleurs de diminuer l’absorption de l’alcool.

Mais je pense que Plume démontre aussi une dysfonction cérébrale, le trouble de coordination, utilisé notamment par Olivier Guimond en spectacle et par les policiers pour évaluer votre capacité à conduire. Tout cela en une seule ligne.

La mystérieuse Madame Brière

Plume fait ensuite allusion à une Madame Brière dont il m’a été impossible de déterminer l’origine exacte, malgré un appel à tous lancé sur Facebook, mardi dernier. Pour l’instant, mes amis adeptes de la contreculture n’ont pas fait honneur à leur réputation, mais si jamais cela leur revient, je vous fais signe par un addenda.

Toujours est-il que le refrain roule ainsi :

«Quel calvaire, calvaire, calvaire
Ma´m Brière me disait ça,
Oublie jamais mon p´tit gars
On a chacun nos p´tites misères,
Mais faut pas s´en faire un calvaire
»

Trois hypothèses circulent sur le deep Web à l’effet que Madame Brière serait soit : 1) une voisine de Plume adolescent ; 2) un professeur du primaire de Plume ; 3) la femme de Monsieur Brière. Trouble.Voir est sur le dossier ; j’attends des nouvelles de Simon Jodoin. (Note: le mystère est résolu! Voir au bas de cette chronique).

Plume, humaniste de gauche rappelant ainsi également l’importance de la solidarité humaine (qui permet de faire face aux épreuves), aborde ensuite un autre thème biologique, la thermorégulation :

«Un matin qui fait ben frette
T´as du trouble avec ta chaufrette,
Quel calvaire
»

Il est vrai que l’alcool affecte la thermorégulation par deux mécanismes distincts. D’abord, c’est un vasodilatateur, qui vous donne des joues rouges en début de soirée, une belle couleur qui s’atténue généralement au matin pour virer au gris terreux.

Et comme tout sédatif, l’alcool l’affecte directement, en abaissant éventuellement la température corporelle via l’hypothalamus et en augmentant le risque de dormir dans un banc de neige.

Alcool et désinhibition

Plume différencie l’effet désinhibant de l’alcool toxique de celui de son principal métabolite : l’acétaldéhyde. En effet, bien «paf» le soir, on donne parfois des coups de pieds dans les poubelles — un comportement antisocial permettant de faire sortir la «steam», mais qu’on regrette le lendemain, alors que le retour des inhibitions poussera plutôt à ramasser ladite poubelle :

« Tu vas chercher ta poubelle
Est toute effouèrée dans ruelle,
Quel calvaire 
»

Passons rapidement sur les problèmes de perception sexuelle illustrés par Plume, qui peuvent s’expliquer par une perturbation des cortex frontaux, les principaux centres inhibiteurs qui permettent ainsi à des pulsions cachées de se manifester (3) :

«Tu rencontres une belle brunette
Tu t´rends compte que c´t´une tapette,
Quel calvaire
»

Soulignons la lucidité de la critique sociale de Plume, conscient de la corrélation entre le grand abus d’alcool et l’incapacité de grimper dans l’échelle sociale :

«Un beau jour ton boss t´appelle
Pis tu r´tombes en bas d´l´échelle,
Quel calvaire
»

S’ensuivront, pour conclure, deux répétitions du refrain, qui ne nous permettront toujours pas de savoir qui est ladite Madame Brière. Pour tout vous dire, j’ai même envoyé un courriel hier à son «manager», qui m’a répondu être en vacances, tandis que Plume serait en sabbatique. Tant pis.

Puis, tout soudain, en inscrivant ce dernier paragraphe, je comprends qui est Madame Brière : peut-être personnifie-t-elle celle qu’on a justement oubliée parce qu’on était dans les brindezingues (4) ?

Plume mettrait ainsi subtilement le doigt sur la dysfonction d’un des systèmes les plus gravement affectés par l’alcool, celui de la mémoire, qui passe notamment par l’hippocampe, une structure tirant son nom de la même racine que le mot cheval — incidemment l’un des surnoms de Plume —, ce qui fait qu’on se demandera qui est donc cette personne qui dort à côté de soi ce matin. La boucle est bouclée.

Par sa précision, Plume Latraverse transcrit dans sa «toune» Calvaire quelques vérités sociales, neurobiologiques et médicales qui en font, sans l’ombre d’un doute, LA «toune» des lendemains de veille. CQFD.

*

Notes et références :

(1) Je ne sais pas pour vous, mais je m’imagine difficilement écouter une valse en trois temps chantée à toute vitesse par un Belge un lendemain de veille.

(2) Appareil de l’époque de Plume pour faire jouer, sans que ça coûte cher, de la musique analogique sur ruban magnétique.

(3) Rappelons toutefois que peu importe votre orientation, c’est un mythe de penser que l’alcool favorise une érection soutenue.

(4) D’après le Littré : brindezingues nf pl. (brin-de-zin-gh’) Terme populaire. Ivresse, ivrognerie, état de l’homme qui ne peut pas se tenir sur ses jambes. «Quand je vois un camarade dans les brindezingues, je l’accoste, je lui offre mon bras. Figaro, 13 oct. 1876]»

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2 janvier. 17h59. Mes sources musicologiques Twitter me signalent que Calvaire serait une version québécoise de la pièce mexicaine suivante. Merci!

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3 janvier. 11h13. Le mystère de M’ame Brière est résolu! Deux sur trois des hypothèses étaient justes. Voici le message reçu ce matin sur FB de Caroline Lacasse:.

Capture d’écran 2014-01-03 à 10.29.54

Elle m’informe également que M’ame Brière, dont tout le monde connaît le nom depuis 40 ans, a eu 9 enfants, 14 petits-enfants et 11 arrières-petit-enfants! Toute une famille!

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Cette chanson de plume, c’est de la rime sur les lendemains de veille, de la poésie ressentie tout simplement de ce moment vaporeux. Moment très dur à passer, incontournable, il fait comme se dissoudre dans la précarité. Dans sa chanson à rime, il exprime un certain regret, tout va mal, vu l’état larvaire dans lequel il est plongé le lendemain, bien malgré lui. — Parenthèse, il a dû faire cette toune juste pour le plaisir de la rime et de la poésie.

Toujours dans la rime, il est comme absorbé par l’alcool qui le punit (ton de sa voix), dont il a trop abusé la veille et dans lequel il doit se fondre le lendemain. Dans la grisaille de cette soirée lointaine, vaporeuse le rêve se poursuit le lendemain. Il fait comme l’emporté sur le réel, la terre vacille sous ses pieds. Ça le met dans un état d’ambiguïté qui le déchire. Alors que la veille, il était au ciel, le lendemain il se retrouve, ou plutôt, il réalise qu’il est quasiment en enfer.

J’étais dans l’analyse médicale, vous êtes dans la poésie. Très complémentaire :-).

Les lendemains de veille, les fonds de bouteilles contiennent les mégots de la veille. Ayant presque l’âge de Plume, nous étions d’un temps où on pouvait fumer partout mais les cendriers manquaient souvent, vu le nombre de participants, alors les bouteilles de bière étaient réutilisées à cet usage. Tout cela pour en venir au fait que Plume, dans le 3e couplet de Calvaire, chante :
« Tu finis ton fond d´bouteille
Tu bois les mégots d´la veille,
quel calvaire »
L’image fait encore plus lendemain de party trop arrosé. Boire les mégots de la veille et les recracher, c’est pire que les fumer et ça n’aide pas la gueule de bois.
http://www.youtube.com/watch?v=j6dHHzy1XZM

Bien d’accord avec vous :-).
Cependant, Plume mentionne tout de même qu’il avait le goût d’une cigarette.
Au plaisir.

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