Pourquoi faites-vous toujours le même rêve ?

La science indique que les rêves récurrents feraient peut-être écho à des conflits non résolus dans la vie du rêveur.

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Claudia Picard-Deland est candidate au doctorat en neurosciences à l’Université de Montréal. Tore Nielsen est professeur de neurophysiologie et neurocognition des rêves et des cauchemars à l’Université de Montréal.

Rêver, encore et encore, au même scénario est un phénomène connu — près du deux tiers de la population rapportent avoir déjà connu un épisode de rêves récurrents. Être poursuivi, se retrouver nu dans un endroit public, faire face à un désastre naturel, perdre ses dents ou oublier d’aller à un cours pendant tout un semestre sont des thématiques typiques de ces rêves récurrents.

D’où vient ce phénomène, dont les thématiques reviennent d’une personne à l’autre ? La science des rêves indique que les rêves récurrents feraient peut-être écho à des conflits non résolus dans la vie du rêveur.

Les rêves récurrents sont des rêves qu’un individu peut faire à répétition. On remarque qu’ils surviennent souvent en période de stress ou sur de longues périodes, parfois même sur plusieurs années, voire une vie entière. Ces rêves mettent en scène non seulement une même thématique, mais aussi un récit particulier qui peut se répéter d’une nuit à l’autre.

Bien que le contenu exact des rêves récurrents soit unique à chaque personne, il existe des thématiques communes entre les individus, et même entre les cultures et les différentes époques. Par exemple, se faire pourchasser, tomber, être mal préparé pour une évaluation, arriver en retard ou essayer de faire quelque chose à répétition comptent parmi les scénarios les plus prévalents.

La majorité des rêves récurrents ont un contenu plutôt négatif, comportant des émotions comme la peur, la tristesse, la colère et la culpabilité ; et plus de la moitié mettent en scène une situation ou le rêveur est en danger. Mais certaines thématiques récurrentes peuvent aussi être positives, voire euphorisantes, comme les rêves où l’on découvre de nouvelles pièces à notre maison, les rêves érotiques ou ceux où l’on a la capacité de voler.

Dans certains cas, des rêves récurrents qui émergent durant l’enfance peuvent persister jusqu’à l’âge adulte. Ces rêves peuvent disparaître pendant quelques années, resurgir en présence d’une nouvelle source de stress et se dissiper de nouveau lorsque la situation est passée.

Des conflits non résolus

Pourquoi notre cerveau joue-t-il ces mêmes rêves en boucle ? Des études suggèrent que les rêves, en général, nous aident à réguler nos émotions et à nous adapter aux événements stressants — le fait d’intégrer du contenu émotionnel dans les rêves permettrait au rêveur d’assimiler un événement douloureux ou difficile.

Dans le cas des rêves récurrents, un contenu répétitif pourrait représenter une tentative infructueuse d’intégrer ces expériences difficiles. Plusieurs théories s’accordent pour dire que les rêves récurrents seraient reliés à des difficultés ou des conflits non résolus dans la vie du rêveur.

La présence de rêves récurrents a aussi été associée à un plus bas niveau de bien-être psychologique et à la présence de symptômes d’anxiété et de dépression. Ces rêves ont tendance à réapparaître lors de situations stressantes et à cesser lorsque la personne a résolu son conflit personnel, indiquant ainsi une amélioration du bien-être.

Les rêves récurrents reflètent souvent de manière métaphorique les préoccupations émotionnelles des rêveurs. Par exemple, rêver à un tsunami est courant à la suite d’un traumatisme ou d’un abus. C’est un exemple typique de métaphore pouvant représenter des émotions d’impuissance, de panique ou de peur vécues à l’éveil.

Être habillé de manière inappropriée dans son rêve, être nu ou ne pas pouvoir trouver de toilettes privées représentent des scénarios d’embarras ou de pudeur.

Ces thèmes peuvent être considérés comme des scripts ou des scénarios « prêt-à-rêver » qui offrent un espace pour digérer nos émotions conflictuelles. Un même scénario peut ainsi être réutilisé dans des situations différentes où nous vivons des émotions similaires. C’est pourquoi certaines personnes, lors d’une situation stressante ou en affrontant un nouveau défi, peuvent rêver de nouveau qu’elles arrivent non préparées à un examen de mathématiques, et ce, même des années après avoir mis les pieds dans une école. Bien que les circonstances soient différentes, un sentiment similaire de stress ou de désir de se surpasser peut déclencher à nouveau ce scénario de rêve.

Un continuum de répétitions

William Domhoff, chercheur et psychologue américain, propose l’existence d’un continuum de répétition dans les rêves. À l’extrême, il y a les cauchemars traumatiques qui reproduisent directement un trauma vécu, comme un « flashback », et dont la présence est l’un des symptômes principaux du trouble de stress post-traumatique.

Ensuite, il y a les rêves récurrents, où le même contenu du rêve est rejoué en partie ou dans son entièreté. Contrairement aux rêves traumatiques, les rêves récurrents reproduisent rarement un événement ou un conflit directement, mais les reflètent plutôt de manière métaphorique à travers une émotion centrale.

Plus loin, sur le continuum, se retrouvent les thèmes récurrents dans les rêves. Ces rêves ont tendance à rejouer une situation similaire, comme être en retard, se faire poursuivre ou être perdu, mais le contenu exact du rêve diffère d’une fois à l’autre (être en retard pour prendre le train plutôt qu’à un examen).

Finalement, à l’autre bout du continuum, on retrouve la répétition chez une même personne de certains éléments de rêves, comme des personnages, des actions ou des objets. Tous ces rêves refléteraient, à différents niveaux, une tentative de résoudre certaines préoccupations émotionnelles.

Passer d’un niveau intense à un niveau plus faible dans le continuum de répétition est souvent signe d’une amélioration de l’état psychologique d’une personne. Par exemple, des changements progressifs et positifs dans le contenu des cauchemars traumatiques sont souvent observés au fur et à mesure que les personnes qui ont vécu un traumatisme se rétablissent de leurs difficultés.

Des phénomènes physiologiques

Pourquoi les thématiques sont-elles souvent communes d’une personne à l’autre ? Une explication possible est que certains de ces « scripts » auraient été conservés chez l’humain en raison de leur avantage évolutif. En permettant de simuler une situation menaçante, le rêve d’être pourchassé, par exemple, offre un espace pour s’entraîner à percevoir et échapper à ses prédateurs tout en dormant.

Certaines thématiques typiques pourraient aussi s’expliquer en partie par des phénomènes physiologiques qui ont lieu lorsque nous dormons. Une étude conduite en 2018 par une équipe de recherche en Israël a constaté que le fameux rêve de perdre ses dents ne serait pas particulièrement lié à des symptômes d’anxiété chez le rêveur, mais plutôt au serrement des dents durant le sommeil ou à l’inconfort dentaire au réveil.

Lorsque nous dormons, notre cerveau n’est pas complètement coupé du monde extérieur. Il peut continuer à percevoir des stimuli externes, tels que des sons ou des odeurs, ou encore des sensations corporelles internes. Ainsi, d’autres thématiques, comme être incapable de trouver une toilette ou se retrouver nu dans un espace public, pourraient être liées au fait d’avoir besoin d’uriner durant la nuit ou de porter un pyjama ample dans son lit.

Certains phénomènes physiques propres au sommeil paradoxal, le stade du sommeil où nous rêvons le plus, pourraient aussi entrer en jeu. En sommeil paradoxal, nos muscles sont paralysés, ce qui pourrait provoquer les rêves d’avoir les jambes lourdes ou d’être paralysé dans son lit.

De même, certains auteurs ont proposé que les rêves de tomber ou de voler soient causés par notre système vestibulaire, qui contribue à notre équilibre et qui se réactiverait spontanément durant le sommeil paradoxal. Bien entendu, ces sensations corporelles ne sont pas suffisantes pour expliquer la récurrence de ces rêves chez certaines personnes et leur survenue soudaine en période de stress, mais elles ont probablement une influence significative dans la construction de nos rêves les plus typiques.

Sortir de la boucle

Les personnes qui vivent l’expérience d’un cauchemar récurrent sont en quelque sorte figées dans une manière de répondre au scénario du rêve et de l’anticiper. Certaines thérapies ont été développées pour tenter de résoudre cette récurrence et briser le cercle vicieux des cauchemars.

L’une des techniques consiste à visualiser le cauchemar à l’éveil et à le réécrire, c’est-à-dire à en modifier le scénario en changeant un aspect, par exemple la fin du rêve, pour quelque chose de plus positif. S’exercer à devenir lucide dans les rêves pourrait aussi être une solution.

Les rêves lucides sont les rêves où nous devenons conscients d’être en train de rêver et où nous pouvons parfois même influencer le contenu du rêve. Devenir lucide dans un rêve récurrent pourrait permettre de réfléchir ou de réagir différemment dans le rêve et ainsi altérer la nature répétitive de ces rêves.

Toutefois, tous les rêves récurrents ne sont pas néfastes en soi et peuvent même être utiles dans la mesure où ils nous informent sur nos conflits personnels. Porter attention aux éléments répétitifs de nos rêves pourrait ainsi être une manière de mieux comprendre et résoudre nos plus grands désirs et tourments.La Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

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Bref, Freud avait à peu près dis tout cela, et le bon sens bien avant lui. Et ce qui me turlupine, c’est cette manie de classer les émotions en, négative et positive. En informatique, s’il
n’y avait que des 1, positif; aucun ordi ne fonctionnerait. et ça, c’est positif ou négatif?

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