Pourquoi l’amiante n’est-il pas encore interdit au Canada?

Selon l’organisation CAREX, 150 000 personnes seraient encore potentiellement exposées à l’amiante au travail chez nous.

Hassan Yussuff (Photo: Adrian Wyld/La Presse Canadienne)
Hassan Yussuff, président du Congrès du travail du Canada. (Photo: Adrian Wyld/La Presse Canadienne)

Je me souviens bien de mon petit morceau d’amiante, tout vert, avec des charpies blanches. Ça devait être de la chrysolite. Je m’amusais de temps en temps à en détacher quelques fibres. Je l’avais placé sur une tablette, dans ma chambre.

Mon père, syndicaliste impliqué notamment dans les grèves de l’amiante, me l’avait ramené de son travail. Nous étions vers la fin des années 1960. Son cadeau m’avait fait bien plaisir.

Mais aujourd’hui, je me demande si je n’ai pas dans les poumons quelques fibres provenant de ce petit morceau et cela m’inquiète un peu. Mon père ignorait sans doute, à l’époque, les graves problèmes de santé liés à l’amiante.

Ce n’est plus le cas maintenant, puisque tout le monde est au courant des dangers de l’amiante et que les règles d’utilisation sont bien plus strictes qu’avant. Mais c’est encore loin de suffire.


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C’est pourquoi ce jeudi 28 avril 2016, jour de deuil national pour les victimes de maladies professionnelles, le Congrès de travail du Canada demande l’interdiction de l’amiante chez nous, afin de mieux protéger la santé des travailleurs et travailleuses.

Des travailleurs encore exposés

Selon l’organisation CAREX, au Canada, 150 000 personnes seraient encore potentiellement exposées à l’amiante au travail. On la trouve dans plusieurs secteurs, comme la construction, le bâtiment, l’automobile, la construction de navires et la gestion des déchets. Dans le monde, l’Organisation mondiale de la santé rapporte que c’est 125 millions de travailleurs qui sont ainsi exposés à la fibre mortelle.

Parce qu’il faut le rappeler, mon simple petit morceau vert de chrysolite était mortel. L’amiante est d’ailleurs la première cause de décès liée au travail, puisque 2 000 Canadiens succombent de complications qui en découlent. Dans le monde entier, on estime ce nombre à 100 000 décès par année.

Comme on sait, l’amiante s’attaque aux poumons, causant l’amiantose, une maladie irréversible pouvant compromettre à terme la fonction pulmonaire. Mais c’est également la cause première d’un cancer par ailleurs assez rare, le mésothéliome, qui est en augmentation au pays. Le nombre de cas de celui-ci est passé d’un peu plus de 250 par année en 1992 à près de 600 en 2012. Toutes les provinces sont bien représentées ici, particulièrement le Québec, longtemps un des grands producteurs d’amiante. Cela ne veut pas dire que l’exposition augmente, mais plutôt que le cancer se déclare souvent plusieurs décennies après l’exposition initiale, à une époque où l’on ne prenait pratiquement aucune précaution.

Source: https://congresdutravail.ca/interdisons-lamiante-que-demandons-nous
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L’amiante cause aussi d’autres cancers, comme le rapporte le Dr Paul Demers, directeur de la recherche sur les cancers attribuables au travail à Cancer Ontario. Pour chaque cas de mésothéliome, on compterait quatre cas de cancer des poumons à la suite d’une exposition à l’amiante.

Même s’il est plus difficile d’établir ce dernier lien, les autres cancers ayant différents facteurs de risque, notamment le tabac, il est certain que l’amiante cause des cancers bien au-delà du mésothéliome. L’amiante est reconnu comme cancérigène depuis les années 1950, alors que des liens commençaient à être établis entre l’exposition des travailleurs et ces maladies.

Bannissement de l’amiante

Pour ces raisons, l’amiante est banni dans 60 pays, dont le Japon, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et les pays scandinaves. Ces derniers ont agi avant tout le monde, l’amiante y étant interdit depuis une trentaine d’années. Hassan Yussuff, président du Congrès du travail du Canada, lui-même exposé à l’amiante comme mécanicien automobile durant 22 ans, demande désormais au Canada d’emboîter le pas et de l’interdire ici.


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Bien entendu, l’amiante est un enjeu économique. Mais d’après le Congrès, il existe des solutions de remplacement dans les industries où il est encore utilisé. Par exemple, on fabrique à Guelph, en Ontario, des plaquettes de frein sans amiante. L’industrie canadienne serait ainsi en mesure de fournir une foule de produits sans amiante, pouvant même concurrencer les produits importés, sans exposer les travailleurs à des risques inutiles.

Hausse des importations

Le Canada ne produit plus d’amiante depuis plusieurs années, ce qui est en soi une excellente nouvelle. La mine Jeffrey, à Asbestos, fut la dernière en production au Canada.

Le problème, c’est que l’industrie continue à utiliser l’amiante. Or, comme il n’y a plus de production locale, le Canada a doublé depuis 2011 ses importations d’amiante.

Source: https://congresdutravail.ca/interdisons-lamiante-que-demandons-nous
Source: https://congresdutravail.ca/interdisons-lamiante-que-demandons-nous

Alors, même si c’est déjà une bonne chose de ne plus en produire, il serait temps d’en cesser complètement l’utilisation, pour couler les risques, une fois pour toutes. En ce jour de deuil, j’appuie l’idée.