Pourquoi tant de haine dans les médias sociaux ?

Depuis quelques années, les attaques en ligne se multiplient, souvent entre étrangers. La haine, un mécanisme de défense du cerveau, serait-elle en voie de se normaliser dans notre monde de plus en plus virtuel ?  

Irina Griskova / Getty Images

Si vous avez déjà ressenti de la haine, vous n’êtes pas du tout anormal. Dans mon livre L’amour, la haine et le cerveau, j’explique que sur le plan de l’évolution, la haine est un mécanisme essentiel à la survie individuelle et collective. Une circuiterie bien particulière s’active dans le cerveau lorsque nous percevons un objet, un animal ou une autre personne comme une menace à notre survie. Ce mécanisme consiste à développer un mépris et un dégoût tels que notre cerveau nous pousse à attaquer physiquement cet objet ou l’être détesté, parfois jusqu’à vouloir l’anéantir, le tuer.

Ce vieux comportement adaptatif issu de notre interaction avec le monde réel se voit mis à l’épreuve depuis quelques années avec l’arrivée de stimulus virtuels provoquant de la haine, présents uniquement sur un écran plat, bien loin des griffes du lion ou de l’agression des ennemis. Pourtant, la haine s’active dans nos cerveaux, même dans le monde virtuel des médias sociaux.

Le cerveau de la haine

L’étude la plus complète sur les régions du cerveau responsables de la haine a été réalisée par l’équipe de Semir Zeki et John Paul Romaya, du University College de Londres, en 2008. Dans le cadre d’une expérience d’imagerie du cerveau par résonance magnétique fonctionnelle, des chercheurs ont présenté à des volontaires des photographies de gens qu’ils détestaient. Cette expérience a permis de découvrir que quatre régions du cerveau s’activent alors pour former une circuiterie distincte et exclusive à la haine.

Il y a d’abord l’insula, une structure profonde de notre système limbique, le centre des émotions situé au cœur de notre cerveau. D’autres études avaient déjà démontré que cette région était impliquée dans la perception du dégoût et l’évaluation de stimulus désagréables.

Vient ensuite l’activation du putamen. Cette autre région du système limbique est également liée à la perception du dégoût et du mépris. Le putamen est aussi rattaché au système moteur que l’on mobilise pour passer de la pensée à l’acte, de la haine à l’agression. 

C’est donc sans surprise qu’ils ont découvert que la troisième région à s’activer est le cortex prémoteur, situé à la surface du lobe frontal et dont le rôle est de planifier et d’organiser nos mouvements. Zeki et Romaya ont ainsi émis l’hypothèse que la reconnaissance de la personne détestée mobilise le système moteur dans le but de passer éventuellement à l’attaque ou de se placer en mode défensif.

Et la dernière région à se mobiliser dans cette cascade est le gyrus frontal moyen droit. Cette région, impliquée dans l’attention, agit comme un disjoncteur qui permet d’interrompre les processus d’attention et de vigilance provenant d’autres parties du cerveau, pour mieux se concentrer sur les stimulus extérieurs. Que cette région soit activée lors de la haine est logique, car le cerveau se focalise à ce moment précis sur l’objet détesté et non sur lui-même.

L’amplification de la haine dans les médias sociaux

Les médias sociaux nous présentent plus fréquemment que le réel des stimulus provoquant de la haine. Dans un récent sondage de l’institut Léger pour le compte de l’Association d’études canadiennes, 60 % des Canadiens disent y être exposés. De plus, comme nous venons de le voir, cette haine provoquée par des images et des mots affichés sur un écran apporte une « frustration » additionnelle au niveau du putamen et du cortex prémoteur : il nous devient impossible d’anéantir physiquement la personne qui suscite ce sentiment.

Il ne reste donc qu’à transformer cette pulsion de destruction physique en petits gestes moteurs avec nos doigts sur le clavier, c’est-à-dire à utiliser des mots qui se substituent aux grands gestes haineux. C’est ainsi que la haine engendre à nouveau la haine dans les médias sociaux et donne naissance à une spirale toxique. Ce que la recherche scientifique révèle, c’est que cette guerre des mots, déjà impensable il y a une décennie à peine, a le pouvoir de se convertir en de véritables actes haineux. De récentes enquêtes à grande échelle démontrent un lien direct entre les stimulus provoquant de la haine dans les médias sociaux et l’apparition de crimes haineux dans un lieu et à un moment précis.

La plus significative d’entre elles a été publiée en 2019. À l’aide de mots haineux clés et de l’intelligence artificielle, des chercheurs de l’Université de New York — Rumi Chunara et Stephanie Cook — ont examiné 532 millions de gazouillis sur Twitter entre 2011 et 2016. Ils ont ensuite répertorié les messages selon leur provenance, dans ce cas-ci une centaine de villes américaines, pour comparer la production de gazouillis en fonction des crimes haineux survenus dans chaque ville. Les spécialistes ont mis au jour un lien statistique direct entre le nombre de tweets ouvertement discriminatoires et le nombre de crimes haineux dans ces villes, motivés par la couleur ou l’origine ethnique des victimes. 

Une autre étude à grande échelle sur la population de la Grande-Bretagne a été réalisée à la suite des violences entourant le référendum de 2016 sur le Brexit. Matthew Williams, professeur de criminologie à l’Université de Cardiff, a mesuré un lien direct entre l’augmentation du nombre de tweets haineux anti-islamiques et anti-Noirs et la hausse subséquente de la violence religieuse et raciale, du harcèlement et des dommages criminels. Les liens de cause à effet ne sont pas encore expliqués, mais Twitter servirait tout au moins de haut-parleur, soudain accessible à tous ses utilisateurs, pour la haine ambiante d’un milieu.

Ainsi, le « cerveau de la haine », fruit d’une lente évolution sur 200 millions d’années chez les vertébrés, s’exprime malgré tout par le truchement d’une technologie qui n’a qu’une quinzaine d’années.

Des pistes de solution

Au Canada, nous passons en moyenne six heures par jour à naviguer sur le Web, dont près du tiers est consacré aux médias sociaux. La recherche scientifique démontre que notre cerveau subit d’autres effets négatifs liés à la concentration, la mémoire, la dépression et l’estime de soi, entre autres. Il serait sans doute bénéfique de réduire le temps passé en ligne, notamment sur les réseaux sociaux.

Aussi, il est peut-être temps d’augmenter notre amour de l’autre et de diminuer la haine par la pratique de l’empathie. Apprendre à se connaître dans le réel sera toujours plus constructif pour notre société que de haïr dans le virtuel.

Il restera à régler le cas de ceux qui propagent la haine dans les médias sociaux de façon organisée, avec une structure qui ressemble à un essaim d’abeilles. Trouver la reine parmi les ouvrières est un défi de taille pour les informaticiens. Les regroupements haineux savent exploiter les faiblesses de chaque réseau et utilisent un langage codé afin d’éviter toute modération par les autorités gouvernementales ou privées. Nous verrons si la volonté des politiciens et des médias sociaux sera au rendez-vous pour favoriser la recherche scientifique qui permettra de trouver une solution à l’infiltration de ces réseaux haineux dans les médias sociaux.

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Je suis toujours fasciné par la recherche, quelle qu’elle soit, pour faire avancer les connaissances.
Dans celle-ci, mon sentiment est la prudence;
1) devant une menace à la survie, le réflexe devrait être la fuite, pas la haine.
2) si la fuite est impossible, c’est l’agressivité qui devrait prendre le dessus, pour se défendre.
3) la haine ne se développerait-elle pas suite à une séquence d’expériences relationnelles, vécues
comme dommageables et négatives?
4) à lire le processus de recherche menant aux conclusions me laissent perplexe: il me semble qu’on
n’a pas besoin d’IRM pour constater la haine devant des images de personnes qu’on déteste.
5) oui, les images et mots haineux (de personnes anonymes) sur les réseaux sociaux ont un impact:
menacent-ils la survie (physique et/ou émotionnelle) des utilisateurs tous aussi anonymes?
Il faudrait voir du côté de la solidité de l’identité personnelle et l’effet de contamination collective.
6) Puis le fruit d’une évolution lente sur 200 millions d’années? Il me semble que la science a
découvert les traces des premiers habitants que vers 10,000 ans avant J.C.
7) qu’en est-il du cerveau des psychopathes? et de celui de ceux qui croient au message d’Amour du
Christ? Leur IRM devant les images de personnes détestées serait-il semblable?
8) Dans la conclusion: augmenter l’amour de l’autre et diminuer la haine par la pratique de
l’empathie… comment fait-on cela? Et qui le fait? Responsabilité personnelle? Familiale? ou
Collective?

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Très bien dit Jules B.
Il ne faut pas chercher loin la reine. Il faut briser le cycle dès la maternelle. Le système scolaire, les médias, les politiciens eux-mêmes propagent de la haine vis-à-vis des communautés culturelles.
Que l’on veuille ou non, le péché demeure la seule explication rationnelle et les pistes de solutions ne sont que du vent si elles ne sont pas ancrées dans une bonne relation avec Jésus-Christ.
Lisez 2 Timothée 3 et vous comprendrez que c’est dans la normalité du monde qui tire à sa fin. Et nous n’avons encore rien vu.
Trouvez le grain ennemi et accepter Jésus comme la vraie solution.

Intéressant 2 Timothée 3, Jean E; les boomers se sont sentis écrasés par la domination de l’Église dans l’éducation, leur influence sur le politique et leur morale stricte en matière de sexualité. En rejetant la religion pour se libérer, ils ont aussi rejeté, en partie, la référence à une partie de leur culture Catholique ou Chrétienne qui permettait de se sentir comme un peuple, de se soucier du prochain et de surmonter ses démons intérieurs.

Bonjour, article très intéressant. Malheureusement, la faute répétée avec le terme « stimulus » a beaucoup dérangé ma lecture.

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Les médias sociaux ne sont pas que des générateurs de haine, on y trouve aussi toutes sortes de belles choses. Mais la haine est pour le moment leur fond de commerce parce qu’il y a peu d’objets plus «engageants» que quelqu’un qu’on déteste, peut-être parce que nous sommes programmés pour maintenir l’attention sur cette personne afin d’éviter qu’elle nous mette à mal. J’en trouve d’ailleurs une démonstration en moi-même: je m’intéresse beaucoup moins aux médias sociaux depuis que Donald Trump y fait moins la pluie et le beau temps. Je n’apprendrai rien à ceux qui ont un tant soit peu étudié la question, les médias sociaux ont le potentiel de réduire en charpie le tissu de nos sociétés, et j’ai bien peur que le retour triomphal de Trump à la tête des hordes haineuses de QAnon sonnera le glas de la paix en Amérique du Nord… si nous ne parvenons pas à comprendre et à tempérer le pouvoir des médias sociaux d’ici 2024.

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Article très intéressant. Un sujet qui mérite beaucoup d’études. Je pense que la haine prend de l’ampleur parce que le fait d’être derrière un écran sans avoir la possibilité de répartie de l’autre comme mécanisme de défense et de contrôle fait en sorte qu’il s’extériorisera sans limite.

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C’est aussi une question de personnalité … on connaît tous dans notre entourage des chialeux systématiques. Peu importe, ils trouvent toujours à redire. Incapables de « construire », d’avancer quelque chose de mieux, ils préfèrent « détruire », « démolir » pour se valoriser, à leurs yeux et à ceux des autres. Et ils renforcent leur expression en l’allimentant via le net ou toutes autres sources … et il n’y a rien qu’on puisse faire pour modifier leur opinion. Ça aide à soutenir leur valeur, leur opinion d’eux même… ils se fabriquent une personnalité. Le pire, c’est que des personnages politiques se servent de ces « faibles », facilement manipulables, pour aller chercher des votes … et accéder au pouvoir. Difficile de « lutter » contre cette tendance … moins leur personnalité, leurs compétences, leur travail a permis de se faire une place dans la société, de se créer une image d’eux même à aimer, qu’ils croient que les autres peuvent aimer, plus ils risquent de devenir ce genre de « poison » dans notre société. Ils trouvent plein de personnes à haïr : leur conjoint, les femmes, les noirs, les juifs, les homos, … et la liste peut s’étirer. Pire, ils s’entourent de gens qui pensent comme eux, forment des groupes de soutien, … un cercle infernal.

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Bonjour,
Chaque fois que je réponds à votre invitation à lire deux autres articles gratuits au cours du même mois, je vois systématiquement apparaître la page d’abonnement à votre revue, qui devient donc la seule option offerte et éclipse du coup celle de lire les deux articles auxquels vous me dites avoir droit. Cette tactique de vente mensongère n’est certainement pas la meilleure façon de convaincre des lecteurs à s’abonner à votre revue. Pour cette raison, je ne deviendrai pas une de vos abonnés!

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Bonjour Madame Fleurant,


Je vous remercie d’avoir pris le temps de nous écrire au sujet de ce problème. J’ai posé quelques questions à mes collègues responsables des plateformes numériques et du marketing, qui tiennent à préciser les éléments suivants.

À la base, L’actualité permet aux internautes qui ne sont pas abonnés de lire deux articles gratuits par mois. Nous en déverrouillons deux autres pour ceux et celles qui choisissent de s’inscrire à notre infolettre quotidienne (ces deux articles supplémentaires sont offerts une seule fois après l’inscription).

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Je vous contacterai en privé lorsque j’aurai eu plus de détails.

Merci pour votre compréhension.

Julie Gobeil, chef du pupitre éditorial de L’actualité