Pourquoi tant d’enfants malades ?

En plus du SRAS-CoV-2 qui continue de donner des cas de COVID chaque jour, plusieurs virus respiratoires circulent abondamment ces jours-ci, particulièrement parmi les enfants. Notre chef du bureau science et santé explique ce qui se passe.

Volanthevist / Getty Images

Vous connaissez beaucoup d’enfants pris actuellement avec le nez qui coule, de la fièvre, de la toux ou d’autres symptômes du même genre ? Ce n’est pas juste dans votre coin : plusieurs virus causant des infections respiratoires touchent bien plus de monde en ce moment qu’aux mêmes dates dans les années passées, confirment les données de surveillance récoltées par le Laboratoire de santé publique du Québec et par l’Agence de la santé publique du Canada. Les enfants sont le principal moteur de cette épidémie de rhumes, car ils ont plus de contacts rapprochés entre eux et que les virus donnant les rhumes se transmettent facilement par les mains. 

Les urgences pédiatriques reçoivent un nombre très élevé de bébés souffrant d’infections par le virus syncytial (prononcez syn-ci-cial), qui à leur âge peut provoquer des problèmes respiratoires dangereux. Des plus grands aussi, dont l’état s’est dégradé à cause d’une surinfection bactérienne. Sans compter les enfants dont les parents n’ont pas réussi à trouver de l’acétaminophène ou de l’ibuprofène pour faire baisser leur fièvre.

Toutes sortes de rumeurs circulent sur les causes de cette vague de petits malades, dont certaines qui ont de quoi inquiéter les parents. Mais attention : si personne ne connaît les raisons précises de ce que l’on observe actuellement, toutes les hypothèses ne se valent pas ! 

Une dette immunitaire ?

Commençons par les certitudes. Les enfants ne sont pas malades parce que les mesures sanitaires ont affaibli leur système immunitaire. Cette idée n’a aucun fondement scientifique. D’une part, comme nombre d’immunologues l’ont rappelé depuis le début de la pandémie, le système immunitaire n’est pas un muscle qui pourrait perdre de sa vigueur en étant moins sollicité. La démonstration en a été faite par de multiples études qui ont regardé, entre autres, l’immunité des gens ayant subi un isolement bien plus strict, comme les astronautes, les scientifiques qui passent de longs mois dans l’Antarctique ou les équipages de sous-marins. 

D’autre part, le masque et d’autres mesures ont certes entravé la circulation de plusieurs virus respiratoires, mais ils ne les ont pas fait disparaître. Même en 2020, au plus fort des règles sanitaires, certains ont attrapé des rhumes ! Petits et grands ont aussi eu depuis bien des occasions de rencontrer d’autres microbes par l’eau, l’alimentation, l’environnement et le contact avec leurs proches notamment. Bref, rien ne permet d’affirmer que les enfants ont une quelconque « dette immunitaire » qui les rendrait moins aptes à combattre les microbes.

L’idée que ce soit les vaccins contre la COVID (ou n’importe quel autre vaccin) qui aient eu cet effet est, quant à elle, carrément farfelue, ce qui ne l’empêche pas de circuler abondamment

Des séquelles de la COVID ? 

Se pourrait-il que le système immunitaire des enfants ait perdu de sa capacité à lutter contre ces virus à cause de la COVID ? Ils l’ont presque tous eue à un moment ou à un autre. Cela aurait-il pu leur laisser des séquelles ? 

Cette idée est évoquée par certains scientifiques, mais elle repose sur des possibilités théoriques qui ne sont appuyées par aucune donnée. « Rien ne nous permet de dire que ce qu’on voit aujourd’hui est dû à une inhibition de l’immunité par la COVID », affirme Nathalie Grandvaux, directrice du Laboratoire de recherche sur la réponse de l’hôte aux infections virales, au Centre de recherche du CHUM. « Et si c’était le cas, on l’aurait sans doute remarqué après la vague Omicron de l’an passé », ajoute la Dre Caroline Quach-Thanh, microbiologiste-infectiologue au CHU Sainte-Justine.

Il est vrai toutefois que des infections virales peuvent avoir des conséquences sur l’immunité. « Pendant qu’on est en train de combattre un virus, il se produit souvent une baisse transitoire de l’immunité contre les autres pathogènes, mais cela ne dure pas », explique Alain Lamarre, immunologue à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Voilà pourquoi, par exemple, certaines infections virales donnent lieu à des surinfections bactériennes, quand le système immunitaire ne parvient pas à se débarrasser des bactéries qui prolifèrent dans les voies respiratoires encombrées. 

« La COVID, elle, pourrait plutôt protéger contre les virus qui se pointeraient dans les jours suivants, parce qu’elle fait sécréter de l’interféron », précise Caroline Quach-Thanh. 

Mais à plus long terme, le virus de la COVID pourrait-il faire comme celui de la rougeole, connu pour engendrer une forte immunosuppression qui peut durer bien au-delà de la maladie ? Certains experts pensent qu’il faut envisager cette possibilité. D’autres n’y croient pas, comme l’épidémiologiste américain Michael Mina, jusqu’à récemment professeur à l’École de santé publique de Harvard. « L’amnésie immunitaire de la rougeole est un phénomène très particulier associé aux cellules que ce virus infecte », précise le chercheur, qui a publié avec d’autres en 2019 une étude sur cet effet dans la revue Science

Alain Lamarre ajoute que des études préliminaires donnent à penser qu’une COVID très grave pourrait engendrer une immunosuppression le temps que dure l’inflammation. « On se demande aussi si certains cas de COVID longue pourraient être liés à des perturbations immunitaires plus durables, qui pourraient venir du fait que l’inflammation semble persister », dit le chercheur. Mais comme les symptômes sérieux sont rarissimes chez les enfants et que la très grande majorité d’entre eux ne développent pas non plus de COVID longue, cette explication ne colle guère. 

« On ne doit pas écarter d’hypothèse pour l’instant, surtout qu’on a un portrait très partiel de ce qui se passe », croit cependant Nathalie Grandvaux. 

Un rattrapage épidémiologique ?

Du point de vue des épidémiologistes, ce qu’on observe aujourd’hui résulte très probablement de la combinaison de deux phénomènes : une immunité un peu moins bonne contre des virus chez certaines personnes et à l’échelle de la population, et un décalage dans les vagues d’infections par rapport à ce qui se produisait avant la COVID. C’est de loin l’hypothèse la plus plausible. 

« L’activité élevée actuelle pour plusieurs espèces de virus est le résultat direct de leur transmission moindre au cours des deux dernières années. C’était prévisible », estime l’épidémiologiste Michael Mina.

En temps normal, chaque personne contracte quelques virus respiratoires par année parmi les quelque 200 qui causent des rhumes. La moins grande circulation de ceux-ci en 2020 a fait en sorte que les petits (comme les adultes) y ont été moins exposés. Les enfants se retrouvent aujourd’hui dans la même situation que ceux qui commencent à fréquenter une garderie après avoir vécu leurs premiers mois ou leurs premières années à la maison : ils ont tendance à attraper tout ce qui passe. « Mais ça ne veut pas dire qu’ils sont particulièrement fragiles ! » insiste la Dre Caroline Quach-Thanh, du CHU Sainte-Justine.

Cette immunité individuelle que l’on acquiert lorsqu’on est exposé à un virus respiratoire ne dure souvent pas plus que quelques mois ou années — même chez les adultes. « Sauter » une rencontre peut donc changer la donne. De plus, avec plus d’enfants un peu moins bien protégés contre ces virus, l’immunité de groupe est aussi sans doute un peu moindre. Un enfant qui arriverait dans un groupe de garderie où la plupart des autres ont eu le virus syncytial récemment serait mieux protégé contre celui-ci que si aucun de ses camarades ne l’a eu. 

Le rattrapage des microbes se produit en ordre dispersé, car d’autres éléments influencent la circulation des virus et contribuent à créer des vagues plus ou moins hautes, à un moment ou à un autre. L’augmentation des contacts entre personnes durant l’hiver et l’air plus froid et sec expliquent pourquoi les virus respiratoires commencent généralement à frapper plus fort au milieu de l’automne. Mais les changements dans l’immunité individuelle et collective à des moments inhabituels, couplés au relâchement progressif des mesures sanitaires, semblent avoir eu pour effet de décaler certaines vagues. Le rattrapage, qui a débuté l’an passé, n’est pas fini. 

Ainsi, après avoir disparu en 2020, le virus respiratoire syncytial est réapparu dès la fin de l’été 2021, alors qu’avant la pandémie, il circulait plutôt de novembre à février. On l’a déjà un peu oublié, mais au Québec comme dans diverses régions du monde, les urgences pédiatriques avaient déjà reçu beaucoup de petits malades en septembre 2021 ! Cette année, le virus syncytial est arrivé un peu plus tard qu’en 2021, mais plus tôt qu’avant la pandémie. 

À l’inverse, la grippe, elle, s’est répandue très tardivement l’an dernier — en avril 2022 au Québec plutôt qu’en décembre 2021, et a fait peu de cas —, peut-être parce que les conditions météo ne lui étaient plus favorables. Mais elle fait déjà son retour depuis peu. 

Pourquoi la grippe a-t-elle tant tardé l’an passé ? Les recherches sont encore préliminaires, mais il semble qu’une infection par le virus de la COVID puisse en quelque sorte protéger contre l’influenza dans le même temps. Or, à la saison normale de la grippe l’an dernier, le Québec a vécu une énorme vague de COVID. Y a-t-il un lien ? Peut-être. Les autres virus respiratoires surveillés par le réseau sentinelle du Québec, comme le métapneumovirus humain, les virus parainfluenza ou l’adénovirus, sont pour leur part apparus à peu près en temps normal en 2021, soit vers la fin de l’automne. 

En ce moment, les virus causant les rhumes, le virus syncytial, la grippe et la COVID circulent en même temps. Ça fait donc logiquement beaucoup de petits malades ! 

Que faire ?

Il n’existe pas de vaccin contre le virus respiratoire syncytial ni contre les rhumes courants. Mais face à la vague actuelle, mieux vaut être à jour dans tous les vaccins recommandés pour votre âge et votre état de santé dans le Programme québécois d’immunisation. Les vaccins contre la grippe et contre la COVID peuvent être donnés en même temps.

Le masque est aussi un outil efficace contre tous ces virus, et l’isolement en cas de symptômes encore plus. D’où la nouvelle recommandation des autorités de santé publique de s’isoler quand on a des symptômes évoquant un rhume, une grippe ou la COVID, puis de porter un masque pendant 10 jours par la suite, le temps de ne plus être contagieux, en évitant les personnes vulnérables et les endroits bondés durant cette période. Mais ce message est-il vraiment bien passé ? 

La nouvelle recommandation du Collège des médecins de porter un masque à l’intérieur va peut-être mettre un peu de pression sur les autorités et la population. Mais devra-t-on aller jusqu’à ramener l’obligation de le porter à l’intérieur ou dans les écoles le temps que les choses s’arrangent, aussi impopulaire puisse être cette mesure ? Ce n’est pas exclu, mais on n’en est pas encore là. Dans les semaines à venir, la situation pourrait empirer, mais cela reste hypothétique. La grippe et la COVID vont-elles se superposer cet hiver, ou l’une va-t-elle « tasser » l’autre ? Le virus syncytial va-t-il reculer prochainement ? Les recommandations actuelles vont-elles porter leurs fruits ? Rien de tout cela n’est à écarter.

Des enfants plus malades ? 

On entend que les enfants auraient des symptômes plus forts qu’avant la pandémie. Mais est-ce vraiment le cas ? Ou a-t-on simplement oublié ce qu’est un bon gros rhume ? Si plus d’enfants sont très malades, est-ce parce que la co-infection par plusieurs virus est plus répandue que d’habitude ? Ou parce que les enfants se fatiguent à les attraper les uns après les autres ? Quel rôle joue le manque de soignants dans le débordement des hôpitaux ? Et les pénuries d’analgésiques ? Beaucoup d’autres données seraient nécessaires pour voir vraiment clair dans tout cela.

En passant, les pénuries de ces médicaments et d’un antibiotique, l’amoxicilline, sont aussi une conséquence directe de l’arrivée hâtive des virus, car les volumes de fabrication sont calés sur les saisons des virus respiratoires. Ici comme ailleurs, les fabricants n’avaient pas prévu les hausses de la demande si tôt dans l’année, et il leur faut du temps pour se rattraper. 

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Étrange, la première partie dit que » Les enfants ne sont pas malades parce que les mesures sanitaires ont affaibli leur système immunitaire » , mais en seconde partie que « L’activité élevée actuelle pour plusieurs espèces de virus est le résultat direct de leur transmission moindre au cours des deux dernières années. »
Ça me semble contradictoire, j’aurais pensé que ce ralentissement était justement causé par les mesures sanitaires… Et si les mesures n’ont pas affaibli le système, qu’est-ce qui fait que l’activité des virus remonte? Je ne trouve pas l’explication claire à ce sujet.

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Je crois que vous confondez « mémoire » et « force » du système immunitaire. Si vous n’avez pas croisé un virus depuis longtemps, vous avez plus de chance de l’attraper car votre système immunitaire n’a pas gardé en mémoire la recette pour le vaincre, mais vous aurez tout ce qu’il faut pour le combattre tout aussi efficacement qu’avant. Par ailleurs, il faut comprendre que les virus respiratoires se sont toujours propagés par vague : ils trouvent beaucoup de gens à infecter à un moment (généralement au début de l’hiver) mais après quelques semaines/mois ils peinent à se propager aussi efficacement car de plus en plus de gens sont immunisés par leur infection récente. Au bout d’un moment, le nombre de malades décline et le virus ne parvient plus à se propager ( au printemps de plus les conditions météo deviennent en plus moins favorables à la survie des virus et la transmission se fait moins bien aussi parce qu’on est plus dehors et qu’on ouvre plus les fenêtres). Peu à peu, le virus se fait alors oublier… jusqu’à la saison suivante.