Prédire à rebours

Quand diable apprendrons-nous qu’il ne s’agit plus de préparer l’avenir (ça fait tellement 2019), mais plutôt de faire revenir le passé à feu doux comme le font les experts en rétrospectologie ?

Photo : Daphné Caron

Sans boule de cristal, écrire à l’avance une chronique à propos de la pandémie me paraît quelque peu risqué. Le monde ne sera peut-être plus le même au moment de la parution. Est-ce que ça ira mieux que je ne le crains ? Pire ? Ah, si je pouvais lire l’avenir…

Je me risque : devant la hausse des cas, des hospitalisations et des décès, diverses mesures, graduellement appliquées avec un succès variable, ont parfois été mal reçues par des commentateurs ayant reproché à nos décideurs des erreurs qu’eux n’auraient jamais commises. C’était à peu près ça ?

Bon, sauf pour un astrologue, prédire l’avenir est difficile. Autant que prendre des décisions complexes durant une crise majeure, un défi de taille dont je peux me passer, puisque je me contente de commenter les événements du haut de mes estrades.

Je me pose tout de même assez souvent dans mon for intérieur ces questions ardues : quelles sont les meilleures options quant au confinement ? À la distanciation ? À la fermeture des écoles ? À la préparation des hôpitaux ? À la gestion de l’économie en temps de pandémie ? Les réponses me paraissent chaque fois pour le moins floues.

Plutôt que l’avenir, il serait tellement plus facile de prédire le passé, en prétendant avoir tout vu venir avant tout le monde. Mais il existerait, semblerait-il, un appareil infaillible pour y arriver. Ça vous dit quelque chose, le rétrospectoscope ? Le bidule est sûrement plus répandu qu’on ne le croit à en juger par les avis étonnants lus à gauche et à droite (et surtout sur les réseaux sociaux). Si vous en avez un à me vendre, même s’il ne date pas d’hier, je suis preneur.

Bien formés pour l’utiliser (à l’université de la vie), les diplômés en rétrospectologie développent une extraordinaire capacité de juger (rétrospectivement) le réel en jetant un regard d’aigle (par en arrière) sur toutes les décisions (qui nous ont déjà touchés), peaufinant jour avant jour leur technique en écoutant d’incroyables vidéos YouTube.

On dit aussi que le rétrospectoscope donnerait des résultats précis 99 fois sur 100, sans jamais dérailler ni faire douter de soi, ce qui permettrait à ces diplômés pas en herbe (ils en fument pourtant du bon) d’aboutir avec confiance à leurs conclusions infaillibles dévoilées après coup.

Des exemples ? Aucun d’entre eux ne nous aurait autant confinés, s’inspirant de la Suède, puisqu’ils savaient avant tout le monde, leur mère et l’OMS que ça allait super bien s’y passer (malgré le fait qu’on y trouve 5 fois plus de morts qu’au Danemark et 12 fois plus qu’en Norvège, et que la chute de l’économie y soit aussi lourde que chez ses voisins nordiques).

Les experts en rétrospectologie pestent aussi contre la préparation excessivement prudente des hôpitaux, ayant très tôt compris que notre système de santé ne s’effondrerait pas (même si les soins intensifs ont été sous une pression intense dans la région de Montréal). Ainsi, malgré ce qui s’est passé à New York, à Madrid, en Alsace et en Lombardie, il n’aurait pas été question pour eux de ralentir les activités médicales.

Quant à la triste histoire des patients en CHSLD, aussi limpide que le gel désinfectant dont ils rejettent l’usage, ils avaient déjà compris que les morts s’y concentreraient et que les plus jeunes seraient épargnés (même si un grand nombre d’entre eux sont passés par les soins intensifs). On se serait évité des ennuis et même la dictature si on avait pu continuer de chanter en paix au karaoké tout en protégeant nos vieux qui seraient bientôt morts d’autre chose.

Dès l’éclosion à Wuhan, il aurait donc fallu impliquer ces experts, parce qu’ils auraient pris pour nous les meilleures décisions, plus éclairées, justes et, surtout, scientifiques. Qu’ils demeurent depuis si négligés par nos médias de masse (vendus à quelqu’un qu’ils s’abstiennent de nommer) ajoute une couche à ce scandale où plusieurs ont déjà été mouillés. On devrait pourtant inviter ces indispensables dans toutes les tribunes et à chacun de nos 5 à 7 distanciés.

Quand diable apprendrons-nous (nous, le reste de l’humanité souffrante) qu’il ne s’agit plus de préparer l’avenir (ça fait tellement 2019), mais plutôt de faire revenir le passé à feu doux ? Dorénavant — le message est clair ! —, il faut agir a posteriori : assurez vos arrières, serrez vos fesses et ajustez votre rétroviseur, je vous prédis à rebours que nous entrons dans l’ère des rétrospectologues.

Je sais, depuis le temps qu’ils me tombent sur les nerfs, j’aurais dû le deviner avant, mais voyez-vous, je suis dépourvu depuis toujours du don de prédire les choses. Surtout l’avenir.

Répondre au commentaire de Paul Roux

Monsieur Vadeboncoeur,
Votre papier devrait être distribué et lu par tous les médias.
Car ceux qui prédisent l’avenir ne se retrouvent pas seulement dans les médias sociaux. Plusieurs sont des journalistes chevronnés.
Exemple: J’entendais À la radio un journaliste chevronné plus tôt cette semaine à Radio-Canada demander à son invité: « est-ce que le gouvernement de la CAQ a appris de ses erreurs du printemps ».

Je réponds, avec beaucoup moins de vocabulaire et de subtilité que vous, Dr Vadeboncoeur: «  qu’aurait-tu fait, toi, à la place de ce gouvernement? Arrêtes donc de laisser dépasser ton jupon libéral dans tes interventions. Et au lieu de tenter de caler ce gouvernement, prédis-le, toi, l’avenir, ainsi, tu pourras sauver des vies et mettre fin à la pandémie. Si tu veux absolument prédire l’avenir à rebours, Prédis les catastrophes engendrées par les politiques de Couillard et du député de l’opposition libérale, responsable de la déontologie ».
Car le ridicule ne tue pas! responsable de la déontologie!!! Faut le faire!

Merci, monsieur Vadeboncoeur, de vos articles à la fois, si pondérés et à la fois, si pertinents.

Angélina Lagacé
Rougemont

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Disons que ce n’est pas la chronique la plus inspirée du Dr Vadeboncoeur.

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Il n’en tient qu’à vous cher monsieur de la rendre plus inspirante en ajoutant dans votre commentaire les ingrédients qui, selon vous, lui ajouteraient du lustre…

Des goûts et des couleurs on ne peut discuter, comme vous le savez. Bonne soirée inspirante.

«Je me souviens» qui, au fil du temps, devient presque le slogan de «l’oubli volontaire et motivé». La bêtise et l’ignorance auront tôt fait de charcuter notre mémoire déjà bien souffrante et chancelante. J’essaie, en amatrice que je suis, de jouer du rétrospectoscope et de mettre à l’abri de toute intempérie les plus beaux souvenirs…

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